{"id":79627,"date":"2022-06-25T20:01:53","date_gmt":"2022-06-25T18:01:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=79627"},"modified":"2022-06-26T07:17:57","modified_gmt":"2022-06-26T05:17:57","slug":"40jours-16-premiere-gnosienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-16-premiere-gnosienne\/","title":{"rendered":"#40jours #16 | premi\u00e8re gnosienne"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Cafe scene from Le feu follet\" width=\"800\" height=\"600\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/IwSQxlwMzr8\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019\u00e9poque, je n\u2019\u00e9crivais pas. Et j\u2019ai entendu un jour \u00e0 la radio Charl\u00e9lie Couture, le chanteur, parler de l\u2019atmosph\u00e8re de New York et dire qu\u2019elle avait une tonalit\u00e9 particuli\u00e8re qui faisait qu\u2019on y \u00e9crivait comme nulle part ailleurs. Pour, moi, pour \u00e9crire, il suffisait de prendre un papier, un crayon et voil\u00e0, question d\u2019inspiration. J\u2019ai gard\u00e9 \u00e7a en t\u00eate, cette id\u00e9e qu\u2019on n\u2019\u00e9crivait pas pareil \u00e0 New York qu\u2019\u00e0 Paris, moi qui n\u2019\u00e9crivait pas, moi qui n\u2019ai jamais vraiment \u00e9crit. Je n\u2019\u00e9tais jamais all\u00e9 \u00e0 New York. Je n\u2019avais jamais \u00e9crit \u00e0 Paris. Depuis, je n\u2019ai jamais eu le temps d\u2019\u00e9crire, c\u2019est-\u00e0-dire de n\u2019avoir rien d\u2019autre \u00e0 faire qu&rsquo;\u00e9crire sur une longue dur\u00e9e, disons, sup\u00e9rieure \u00e0 une paire de jours. Et pourtant, j\u2019en ai \u00e9crit depuis des lignes, dans des villes. J\u2019ai noirci des carnets, j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 des lettres, griffonn\u00e9 des cartes postales, je me suis pos\u00e9 dans des bars avec mon ordinateur. Et j\u2019ai senti ce que Couture avait dit, que je n\u2019avais pas compris alors. Les mots comme les \u00e9motions et m\u00eame le d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire coulent diff\u00e9remment, color\u00e9s des rues, des couleurs, des sons de la ville autour. Je n\u2019ai jamais \u00e9crit durablement ni produit quelque chose d\u2019achev\u00e9. Peut-\u00eatre parce que je n\u2019ai pas trouv\u00e9 mon caf\u00e9 \u2018Ino \u00e0 Brooklin, avec une table au fond, toujours la m\u00eame o\u00f9 je me serais install\u00e9 pour \u00e9crire en pensant \u00e0 Sam Shepard en buvant du caf\u00e9. Je vous raconte tout \u00e7a peut-\u00eatre pour que vous compreniez ce que \u00e7a repr\u00e9sente pour moi, aujourd\u2019hui, d\u2019\u00eatre ici. J\u2019aurais d\u00fb choisir Paris. J\u2019aurais pu choisir Paris. Mes pouss\u00e9es d\u2019\u00e9criture y sont tellement li\u00e9es, m\u00eame si je n\u2019y ai rien \u00e9crit m\u00eame si j&rsquo;y ai tellement \u00e9crit sur tellement de terrasses \u00e0 regarder passer le monde, comme Alain Leroy dans cette sc\u00e8ne du <em>Feu follet<\/em>, de Louis Malle, sorti le 15 octobre 1963 o\u00f9 on le voit \u00e0 la terrasse du caf\u00e9 de Flore, la 1\u00e8re Gnosienne de Satie en bande-son. Il regarde passer les hommes, les femmes, les voitures, dans \u00ab\u00a0cette ville oubli\u00e9e, si triste\u00a0\u00bb. On le voit se battre contre lui, contre son corps qui souffre \u2013 on le voit \u00e0 son regard, si on sait regarder, on voit qu&rsquo;\u00ab\u00a0<em>une lueur de suicide passa dans l\u2019\u0153il d\u2019Alain<\/em>.\u00a0\u00bb (Drieu La Rochelle). Je n\u2019ai pas trouv\u00e9 mon caf\u00e9 \u2019Ino, ni \u00e0 Brooklin ni nulle part. Et je pourrais faire mienne l\u2019incipit de <em>M Train<\/em> de Patti Smith, \u00ab\u00a0CE N\u2019EST PAS SI FACILE d\u2019\u00e9crire sur rien\u00a0\u00bb.<br>C\u2019est pourtant ce que je fais, depuis Santa Teresa, depuis Barcelone, depuis Hambourg, depuis Venise, depuis toutes les villes o\u00f9 est pass\u00e9 Archimboldi pour tenter de comprendre ce qui a conduit Bola\u00f1o \u00e0 \u00e9crire <em>2666<\/em>. Projet vain. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 voyager syst\u00e9matiquement apr\u00e8s la cinqui\u00e8me ann\u00e9e du projet. J\u2019\u00e9crirai plus tard, sur la Baltique, la Roumanie. Aujourd\u2019hui, je voulais \u00e9crire comment Erik Satie m\u2019accompagne au Mexique, en Allemagne, en Catalogne, en Italie. Je m\u2019assieds \u00e0 une terrasse, je regarde les gens venir dans ma direction, passer sur le trottoir en face, les voitures, le son des ambulances ou des voitures de police, j\u2019entends les rires, les voix qui parfois s\u2019\u00e9l\u00e8vent. Parfois, je capte une personne, je la suis du regard, je l\u2019emporte dans une histoire, je la kidnappe. Mais toujours au pays des mariachi ou de la corrida, quand je me pose, Satie et Louis Malle reviennent en boucle avec cette sc\u00e8ne de deux minutes vingt-cinq secondes.<br>\u00c0 Santa Teresa, c\u2019est difficile, il y a pas de terrasses et j\u2019y suis un Gringo. J\u2019\u00e9cris depuis l\u2019h\u00f4tel dans ma chambre ou dans le hall, au bar, partout o\u00f9 je peux sentir la ville o\u00f9 je n\u2019ai rien \u00e0 faire d&rsquo;autre qu&rsquo;\u00e9crire. Je ne vais pas voir les putes. On m\u2019en propose, elles se proposent. Je ne prends pas de drogue. Je ne bois pas. Mais je vois les hommes aux lunettes noires sortir de berlines noires aux vitres fum\u00e9es. Je vois de pauvres gens ob\u00e8ses, boudin\u00e9s dans leurs tee-shirts. Je ne vois pas de personnes noires. Il n\u2019y a pas de Noirs \u00e0 Santa Teresa ou alors peut-\u00eatre un boxeur, ou un journaliste venu couvrir un match de boxe. Personne ne marche. La ville se vit en voiture. Pour \u00e9crire, j\u2019ai besoin de voir des gens marcher, de les voir arriver de loin, traverser la rue, marcher vite, lentement, mais marcher. Je comprends Bola\u00f1o qui \u00e9crit Santa Teresa. Il y a des rues \u00e0 voitures, il y des espaces vides, partout, o\u00f9 il est facile de d\u00e9poser un corps apr\u00e8s lui avoir \u00f4t\u00e9 la vie. Bola\u00f1o est venu l\u00e0. Il n\u2019a pas pu \u00e9crire ce qu\u2019il a \u00e9crit depuis Barcelone. Il a vu les maquiladoras, il a vu les d\u00e9charges, il a vu les parkings devant les bars, il a vu les rues longues sans \u00e9clairage, il a vu celles qui plongeaient dans le d\u00e9sert. Il a vu tout \u00e7a.<br>Quand je suis \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, je le vois aussi. Je sens ce qu\u2019il y a dans la prison. Je sens que tout est possible. Surtout la mort. C\u2019est pour \u00e7a que je viens l\u00e0, pour apprendre \u00e0 \u00e9crire sur rien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, je n\u2019\u00e9crivais pas. Et j\u2019ai entendu un jour \u00e0 la radio Charl\u00e9lie Couture, le chanteur, parler de l\u2019atmosph\u00e8re de New York et dire qu\u2019elle avait une tonalit\u00e9 particuli\u00e8re qui faisait qu\u2019on y \u00e9crivait comme nulle part ailleurs. Pour, moi, pour \u00e9crire, il suffisait de prendre un papier, un crayon et voil\u00e0, question d\u2019inspiration. 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