{"id":79788,"date":"2022-06-26T10:12:16","date_gmt":"2022-06-26T08:12:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=79788"},"modified":"2022-06-26T10:12:17","modified_gmt":"2022-06-26T08:12:17","slug":"40-jours-14-traces","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-14-traces\/","title":{"rendered":"#40 jours #14| Traces"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce ne sont plus que des traces. Elles ont encore un sens pour moi. Et je ne souhaite pas les perdre. J\u2019ai m\u00e9ticuleusement emport\u00e9 le dedans et le dehors de la table de nuit minuscule o\u00f9 reposaient les vestiges d\u2019une vie qu\u2019il avait pu conserver aupr\u00e8s de lui. Quelques jours plus t\u00f4t, il pouvait encore y avoir acc\u00e8s, tirer lui-m\u00eame le tiroir et ranger son portefeuille et le trousseau de cl\u00e9s qui ne lui servirait plus, mais dont il avait exig\u00e9 la pr\u00e9sence, en murmurant <em>si je veux rentrer il faut bien que j\u2019ai mes cl\u00e9s<\/em>, n\u2019y croyant pas lui-m\u00eame mais s\u2019octroyant un espoir. Tr\u00e8s souvent quelques semaines en arri\u00e8re, il tenait entre ses mains les photos qu\u2019il avait souhait\u00e9es garder pr\u00e8s de lui\u00a0: celles de sa femme bien s\u00fbr, dont je n\u2019aimais pas la coupe de cheveux faite par une coiffeuse de rien au service de la r\u00e9sidence o\u00f9 ses jours s\u2019achevaient, assise dans le fauteuil roulant qu\u2019il pouvait guider \u00e0 cette \u00e9poque l\u00e0, et il se tient debout le visage ferm\u00e9 empli de l\u2019avenir dont il a bien pris la mesure et qui le terrifie, des photos de ses enfants datant de plusieurs ann\u00e9es avec les petits-enfants mais encore tr\u00e8s jeunes, une photo de groupe o\u00f9 il pouvait sans doute \u00e9num\u00e9rer les noms de chacun sans faire d\u2019erreur, et dans ces corps immobiles prendre la mesure du temps pass\u00e9, une photo o\u00f9 le regard de son \u00e9pouse n\u2019\u00e9tait pas perdu mais bien vif et tout au bonheur d\u2019\u00eatre entour\u00e9e de deux de ses petits-enfants. Dans le portefeuille, un carnet d\u2019adresses o\u00f9 l\u2019on note le changement d\u2019\u00e9criture lorsque des noms et num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone ont \u00e9t\u00e9 rajout\u00e9s les derniers mois de sa vie quand sa vision s\u2019\u00e9tait r\u00e9duite et la main n\u2019avait plus toute sa d\u00e9termination. Je ne connais pas tout le monde, mais mon pr\u00e9nom est \u00e9crit \u00e0 plusieurs endroits avec tous les num\u00e9ros qui pourraient \u00eatre utiles pour me joindre. Dans les diff\u00e9rents compartiments de ce portefeuille, sa carte d\u2019identit\u00e9, carte de mutuelle, carte de t\u00e9l\u00e9phone, sa carte de stationnement pour personnes handicap\u00e9es que l\u2019on mettait derri\u00e8re le pare-brise lorsqu\u2019il pouvait encore sortir et que je l\u2019emmenais boire un verre ou manger un g\u00e2teau dans quelque p\u00e2tisserie qu\u2019il affectionnait, la carte de visite du pr\u00eatre qui avait c\u00e9l\u00e9br\u00e9 son mariage ( mort depuis des d\u00e9cennies), une petite page de carnet pli\u00e9e en quatre o\u00f9 sont not\u00e9s apparemment les sommes d\u2019argent qu\u2019il avait r\u00e9parties dans plusieurs poches de v\u00eatements, une coupure de journal o\u00f9 je suis en photo prise lors de mon d\u00e9part en retraite. Dans le tiroir de la table de nuit, un m\u00e9daillon avec un anneau contenant trois minuscules photos en noir et blanc de son p\u00e8re, sa m\u00e8re et une de ses tantes qui s\u2019\u00e9tait beaucoup occup\u00e9 de lui et dont il avait pris soin \u00e0 son tour, au dos de ce m\u00e9daillon la gravure d\u2019un tr\u00e8fle \u00e0 quatre feuilles, un minuscule canif et un coupe-ongle couvert d\u2019un reliquat de nacre. Sur la table, un carnet \u00e0 spirale \u00e0 la dimension d\u2019un cahier en un peu moins large, dont la couverture cartonn\u00e9e verte a beaucoup souffert des manipulations intenses et s\u2019est presque d\u00e9tach\u00e9e des spirales qui retiennent les feuillets, o\u00f9 mon \u00e9criture et la sienne se m\u00ealent avec sur la premi\u00e8re page une liste de num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone que j\u2019avais \u00e9crits en gros caract\u00e8res, r\u00e9capitulant tous les num\u00e9ros de proches qu\u2019il pourrait avoir envie de joindre\u00a0; au fur et \u00e0 mesure des pages tourn\u00e9es, l\u2019\u00e9criture se fait plus malhabile, cela va de la liste de ses cousins germains avec leur ann\u00e9e de naissance, aux noms de jeunes filles de femmes de son village qui ne sont d\u00e9j\u00e0 plus de ce monde pour la plupart, en passant par le nom de m\u00e9decins, garagistes ou journalistes, la liste de tous les habitants de son immeuble ou de ministres d\u2019un autre temps, des noms de vins, de m\u00e9dicaments, Cl\u00e9op\u00e2tre qui revient \u00e0 plusieurs reprises, quelques vers dont il pourrait bien \u00eatre l\u2019auteur, un r\u00e9capitulatif de ses passages dans les h\u00f4pitaux ou maisons de court et moyen s\u00e9jours, des noms de g\u00e9n\u00e9raux, d\u2019\u00e9crivains, des mots qu\u2019il ne parvenait plus \u00e0 retrouver et qu\u2019il fallait lui dire au t\u00e9l\u00e9phone ( dialyse, bizutage, ultimatum, lotte, turbot&#8230; ), et des dizaines de noms et pr\u00e9noms, avec une \u00e9criture de plus en plus maladroite, qui s\u00a0\u2018inscrit dans tous les sens, et l\u2019un des derniers mots serait Michel Strogoff\u2026 Pr\u00e8s du carnet vert \u00e0 spirale, un livre de morceaux choisis de Victor Hugo, \u00e9dit\u00e9 par la librairie Delagrave, 15 rue Soufflot \u00e0 Paris en 1943, avec de petits bouts de papier entre les pages pour indiquer ses po\u00e8mes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s\u00a0; <em>Demain d\u00e8s l\u2019aube, Booz endormi, Le po\u00e8te s\u2019en va dans les champs.<\/em> J\u2019ai conserv\u00e9 ces traces et d\u2019autres, tous ces riens qui cherchent encore quelque chose \u00e0 dire, comme une tra\u00een\u00e9e d\u2019encre et poursuivre ainsi la conversation.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"480\" height=\"640\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/IMG_3216.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-79789\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/IMG_3216.jpg 480w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/IMG_3216-315x420.jpg 315w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce ne sont plus que des traces. 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