{"id":79850,"date":"2022-06-26T11:57:16","date_gmt":"2022-06-26T09:57:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=79850"},"modified":"2022-06-26T13:54:34","modified_gmt":"2022-06-26T11:54:34","slug":"40jours-16-reconciliation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-16-reconciliation\/","title":{"rendered":"#40jours #16 | r\u00e9conciliation"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019\u00e9tais en col\u00e8re. J\u2019\u00e9tais en col\u00e8re contre la ville. La ville m\u2019avait mis en col\u00e8re \u00e0 cause de ce que j\u2019y avais v\u00e9cu, \u00e0 cause de ce que j\u2019y vivais. \u00c0 cause de sa crasse, de ses excr\u00e9ments, de ses vomissures. Dans les rues goudronn\u00e9es de noir, de gris et de puanteur, circule le sang empoisonn\u00e9 de l\u2019abandon humain. Les graffitis sont les cicatrices de mes blessures, les panneaux publicitaires sont les pansements grossiers sous lesquels la mis\u00e8re vermine, jusqu\u2019aux bo\u00eetes \u00e0 lettres jaunes qui pourrissent comme des bubons vides de sens et d\u2019utilit\u00e9. J\u2019\u00e9tais en col\u00e8re contre la ville \u00e0 cause de ses pustules, de ses furoncles, de ses squames. La ville est l\u2019expression humaine du d\u00e9chet. C\u2019est une d\u00e9chetterie morte. C\u2019est la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais en col\u00e8re parce que les gens. Il n\u2019y a pas d\u2019autres lieux o\u00f9 l\u2019individu est si d\u00e9tach\u00e9 des autres. Au volant de sa voiture rutilante, l\u2019automobiliste conduit sa haine d\u2019un embouteillage \u00e0 l\u2019autre. Sous le vernis de sa carrosserie, il \u00e9crase, il insulte, il vole. Il se conduit comme s\u2019il \u00e9tait seul dans un monde mort. Mort de pollution, de drogue, d\u2019argent. Mort de toutes les maladies qu\u2019il a invent\u00e9es. Mort de ne plus vouloir vivre. Au barrage de son unit\u00e9 d\u00e9c\u00e9r\u00e9br\u00e9e, le policier matraque la diff\u00e9rence, il tape sur l\u2019id\u00e9e d\u2019un changement, il \u00e9trangle l\u2019alternative. Sous son casque et son uniforme de soldat de la mort, il cultive sa folie, lui qui, il n\u2019y a pas si longtemps, se nourrissait encore de lumi\u00e8re. La ville n\u2019est pas faite pour les hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00eaver la ville ? Non, pas pour moi. Je suis parti, je me suis enfui. J\u2019ai couru vers l\u2019est sans me retourner. \u00c0 bout de souffle, je me suis arr\u00eat\u00e9. Je me suis d\u00e9barrass\u00e9 de cette salet\u00e9 qui me collait \u00e0 la peau, je me suis lav\u00e9 de l\u2019odeur de la mort, je me suis reconstruit. J\u2019ai cultiv\u00e9 mon d\u00e9sert, je me suis \u00e9rig\u00e9 une forteresse, j\u2019ai b\u00e2ti ma prison. Dans l\u2019utopie de la musique, j\u2019ai ensemenc\u00e9 ma cellule de notes et de rythmes. Dans le mirage de la peinture, j\u2019ai donn\u00e9 \u00e0 mon plafond la profondeur d\u2019un ciel \u00e9toil\u00e9. Dans l\u2019illusion de la po\u00e9sie, je me suis nourri de livres que d\u2019autres avaient \u00e9crit. D\u2019autres \u00e2mes seules.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, un jour, j\u2019y suis retourn\u00e9. C\u2019\u00e9tait hier. Dans les poubelles d\u00e9bordantes de cadavres, j\u2019ai entendu un coeur battre. Je me suis demand\u00e9 s\u2019il pouvait y avoir encore de la vie dans cet endroit. Sur le port, de jeunes gens faisaient des acrobaties. Ils sautaient, virevoltaient, riaient. Autour d\u2019eux, toute une foule riait aussi. Et sautait et virevoltait avec eux. Des enfants faisaient la course avec leurs trottinettes \u00e9lectriques entre les passants. Un couple de personnes \u00e2g\u00e9es se tenaient par la main en souriant au vent. Je me suis assis \u00e0 la terrasse d\u2019un bar et j\u2019ai regard\u00e9. J\u2019ai pris un carnet de notes vierge que j\u2019avais dans ma poche et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire. Et dessiner. Et mis des couleurs sur mes id\u00e9es de mort. J\u2019ai doucement enlev\u00e9 les oeill\u00e8res qui m\u2019emp\u00eachaient. J\u2019ai \u00e9cout\u00e9 tous les bruits de la vie qui tintaient autour de moi. Et me suis lentement enlev\u00e9 les menottes qui m\u2019entravaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Adouci par le sucre de ces battements humains, je me suis lev\u00e9 et j\u2019ai travers\u00e9 le port. Je suis mont\u00e9 sur un bateau. Je n\u2019\u00e9tais pas seul. En quittant le port, Niccolo a commenc\u00e9 \u00e0 lire \u00e0 haute voix. De sa bouche sortaient les mots de Jean-Claude Izzo. <em>La beaut\u00e9 de la ville ne se photographie pas, elle se partage. Ici, il faut prendre partie, se passionner. \u00catre pour, \u00eatre contre. \u00catre violemment. Alors, seulement, ce qui est \u00e0 voir se donne \u00e0 voir.<\/em> Dans la douceur de ces premi\u00e8res soir\u00e9es d\u2019\u00e9t\u00e9, la ville se drapait de la couleur mordor\u00e9e d\u2019un soleil finissant. Sur les rochers, des adolescents sautaient dans l\u2019eau. Des silhouettes sombres et immobiles dormaient accroupies devant leur canne \u00e0 p\u00eache. Un ra\u00ef envahissait le ciel. L\u2019accent italien de Niccolo chantait la M\u00e9diterran\u00e9e. Il lisait, et souriait, et lisait. Bien \u00e9videmment, les villes invisibles de Calvino apparurent. Et Albert Londres. Et Blaise Cendrars. Et Maylis de K\u00e9rangal.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019obscurit\u00e9 se fit plus \u00e9paisse encore, se chargeant d\u2019humidit\u00e9, et Aslima y demeura seule, inerte, comme si son esprit avait quitt\u00e9 son corps. Puis, au terme d\u2019un \u00e9trange et long intervalle, une lumi\u00e8re rouge apparut \u00e0 l\u2019horizon.<\/em> La premi\u00e8re fois que j\u2019ai lu Claude McKay, j\u2019ai senti la ville comme jamais auparavant. Mais je l\u2019avais oubli\u00e9, je m\u2019en rendais compte.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque j\u2019ai repris pied sur le quai du port, je me suis senti vieux. J\u2019\u00e9tais vieux. Lib\u00e9r\u00e9 de ma col\u00e8re, les ann\u00e9es m\u2019avaient rattrap\u00e9. Je suis all\u00e9 m\u2019asseoir sur le bord d\u2019une bouche du m\u00e9tro, j\u2019ai sorti mon carnet de notes et je l\u2019ai ouvert. Il \u00e9tait plein de mots, de croquis, de ratures, de vies. Plus une seule page blanche, plus un seul espace libre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je sentais mon coeur battre. J\u2019ai ferm\u00e9 les yeux et j\u2019ai souri au vent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019\u00e9tais en col\u00e8re. J\u2019\u00e9tais en col\u00e8re contre la ville. 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