{"id":79906,"date":"2022-06-26T13:08:03","date_gmt":"2022-06-26T11:08:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=79906"},"modified":"2022-06-26T13:23:02","modified_gmt":"2022-06-26T11:23:02","slug":"40-jours-16-la-carte-de-la-ville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-16-la-carte-de-la-ville\/","title":{"rendered":"#40jours #16 | la carte de la ville"},"content":{"rendered":"\n<p>Ma ville d\u2019\u00e9tudiante est bien diff\u00e9rente de celle d\u2019aujourd\u2019hui. Je n\u2019avais pas de maison \u00e0 moi, je passais mes journ\u00e9es dans la rue ou dans les caf\u00e9s quand je s\u00e9chais les cours. Mon caf\u00e9 habituel \u00e9tait celui qui se trouvait tout pr\u00e8s de la chambre que j\u2019occupais \u00e0 l\u2019\u00e9poque et d\u2019o\u00f9 me chassait le regard ferm\u00e9 de la logeuse au bout de son aspirateur. Je fuyais donc vers le caf\u00e9 Mourisca, qui existe encore, bien que d\u00e9figur\u00e9, donnant sur la grande avenue qui divise la ville en deux \u00e0 partir du fleuve en passant par le Marqu\u00eas de Pombal (le marquis, comme on l\u2019appelle, pour abr\u00e9ger). J\u2019y ouvrais mon grand cahier \u00e0 couverture noire sur lequel j\u2019annotais le passage des jours. Ce journal m\u2019avait \u00e9t\u00e9 prescrit par une professeure de litt\u00e9rature qui, effray\u00e9e par mes fautes de portugais, n\u2019y \u00e9tait pas all\u00e9e par quatre chemins&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c9crivez tous les jours, mais ne faites pas comme Fernando Pessoa&nbsp;\u00bb. Ob\u00e9issante, je suis d\u2019abord all\u00e9e voir ce que faisait Fernando Pessoa et j\u2019ai d\u00e9couvert que son \u00ab&nbsp;journal&nbsp;\u00bb consistait \u00e0 \u00e9crire quelques mots brefs sur des agendas qui lui avaient \u00e9t\u00e9 offerts par les maisons commerciales pour lesquelles il travaillait. J\u2019ai appris qu\u2019il d\u00e9testait les orages et qu\u2019il empruntait souvent de l\u2019argent. Lui aussi arpentait la ville \u00e0 la recherche d\u2019un endroit pour \u00e9crire, probablement chass\u00e9 des chambres qu\u2019il occupait par des logeuses tout aussi hargneuses que la mienne. Il l\u2019a trouv\u00e9 sur la Pra\u00e7a do Com\u00e9rcio, dans un caf\u00e9 qui pr\u00e9serve vide, pour les touristes et les curieux, la table o\u00f9 il avait l\u2019habitude d\u2019\u00e9crire. Vers huit heures du matin, mon caf\u00e9  vivait son effervescence habituelle, avec l\u2019afflux des employ\u00e9s de bureau qui venaient profiter de quelques instants de libert\u00e9 avant de s\u2019enfermer dans leurs boites hostiles, comme celle que quelques ann\u00e9es plus tard j\u2019ai connue et dont je suis vite partie pour ne plus revenir. De la table \u00e0 la fen\u00eatre o\u00f9 je prenais place, je voyais les bus orange qui s\u2019arr\u00eataient en file indienne de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019avenue tout en me demandant s\u2019il valait le coup d\u2019aller en prendre un pour assister au cours de syntaxe ou de latin que j\u2019avais ce matin-l\u00e0. De ce quartier g\u00e9n\u00e9ral, qui \u00e9tait mon ancre, mon domicile social et mon port d\u2019abri, je vagabondais d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre, l\u00e0 o\u00f9 on permettait notre pr\u00e9sence (on \u00e9tait trois ou quatre \u00e0 partager cette vie errante) pendant plusieurs heures d\u2019affil\u00e9e, parfois une journ\u00e9e enti\u00e8re. Les esplanades comme celle du Campo Grande avec son lac et ses bateaux \u00e0 rames que l\u2019on louait pour quelques sous pendant les pauses \u00e9taient nos lieux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s quand les beaux jours arrivaient, l\u2019hiver, on envahissait le grand caf\u00e9 de Campo de Ourique, qui r\u00e9servait pour les \u00e9tudiants une petite salle sombre au premier \u00e9tage, de sorte que l\u2019on se retrouvait tous l\u00e0, nos livres ouverts sur les tables, en silence, sans autre distraction possible qu\u2019une fen\u00eatre \u00e9troite qui donnait sur une rue grise, les week-ends, on montait \u00e0 &nbsp;la terrasse chancelante du troisi\u00e8me \u00e9tage de ce restaurant d\u2019Alg\u00e9s d\u2019o\u00f9 on regardait le fleuve et son monde interdit de voiliers et bateaux de plaisance. &nbsp;Et tant d\u2019autres lieux encore&nbsp;! La ville \u00e9tait mon territoire de d\u00e9ambulation, d\u2019apprentissage, de rencontres, de protestation quand on sortait dans la rue \u00e0 la recherche d\u2019un avenir commun, de r\u00e9flexions que j\u2019annotais dans le grand cahier noir o\u00f9 les \u00e9carts linguistiques devenaient moindres et qui, faute de propos, tranquillement s\u2019\u00e9teignait au fil des jours. &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ma ville d\u2019\u00e9tudiante est bien diff\u00e9rente de celle d\u2019aujourd\u2019hui. Je n\u2019avais pas de maison \u00e0 moi, je passais mes journ\u00e9es dans la rue ou dans les caf\u00e9s quand je s\u00e9chais les cours. 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