{"id":80056,"date":"2022-06-26T19:33:12","date_gmt":"2022-06-26T17:33:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=80056"},"modified":"2022-07-12T18:53:17","modified_gmt":"2022-07-12T16:53:17","slug":"40jours-17-portraits-rapides","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-17-portraits-rapides\/","title":{"rendered":"#40jours #17 | portraits rapides"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle fait le plus vieux m\u00e9tier du monde, elle n\u2019est plus jeune. Nous buvons le caf\u00e9 aux Lombards, pr\u00e8s de son <em>bureau<\/em>, \u00e0 l\u2019intersection de la rue Saint-Merri Elle appelle tout le monde <em>mon ch\u00e9ri<\/em> Elle fait semblant d\u2019\u00eatre parisienne, parle comme Audiard et Gabin. Chaque matin elle me confie qu\u2019elle est n\u00e9e dans le Morbihan, \u00e0 Clermont, \u00e0 Marseille. J\u2019y vois comme une pudeur inattendue chez elle qui se r\u00e9fugie derri\u00e8re tant de gouaille. \u00c7a reste entre nous, dit-elle \u00e0 chaque fois, ne le dis \u00e0 personne<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle est une presse \u00e0 imprimer en taille-douce. L\u2019homme qui la conduit, l\u2019accompagne, l\u2019\u00e9coute, la bichonne, sait tout d\u2019elle, du plus profond de sa matrice jusqu\u2019aux plus tenus de ses cliquetis. Et pourtant apr\u00e8s vingt ann\u00e9es pass\u00e9es ensemble, ils doivent se s\u00e9parer. Progr\u00e8s oblige. Demain la Marinoni sera cass\u00e9e, l\u2019homme effondr\u00e9. Demain il ne restera que l\u2019\u00e9norme Bullocks Pat dans l\u2019atelier. Et quelques  hommes,  \u00e0 son service,  grimperont sur ses montants, ses \u00e9chelles, pour qu\u2019elle crache les affiches au pied du jeune receveur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les bureaux du Centre  Europ\u00e9en De  Commerce Et De Je Ne Sais Plus Quoi, les secr\u00e9taires sont choisies par le patron suivant des crit\u00e8res tr\u00e8s pr\u00e9cis et qui d\u00e9bordent du cadre du secr\u00e9tariat classique. Elles sont trois, brunes, poitrines g\u00e9n\u00e9reuses, habill\u00e9es court, refaites au trompe-couillon, d\u2019une stupidit\u00e9 presque d\u00e9sesp\u00e9rante, si l\u2019exp\u00e9rience de la vie et du monde du travail, ne temp\u00e9rait pas la hardiesse de ce jugement. Chaque matin une se l\u00e8ve, soupire,  tire sur sa jupe, un peu,  et p\u00e9n\u00e8tre dans l\u2019antre du patron. Dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle est nue, entre deux \u00e2ges, un corps atypique qui accroche l\u2019\u0153il et le trait. Fesses pos\u00e9es sur une serviette \u00e9ponge de couleur bleue,  au milieu de l\u2019espace o\u00f9 des dizaines de regards, la scrutent,  l\u2019envisagent,&nbsp; la soup\u00e8sent, la dessinent, la peignent,  la griffonnent. Est t\u2019elle indiff\u00e9rente. Est-ce l\u2019habitude. De la pudeur.  De temps en temps sans sourire, elle change de position, &nbsp; trois quarts, de dos, moiti\u00e9 assise,  moiti\u00e9 allong\u00e9e, des poses courtes, moins courtes, plus longues. Puis elle se rhabille.Tout \u00e7a pour 5 euros, ap\u00e9ritif compris, rue Sainte Catherine \u00e0 Lyon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle travaille au rayon liquides du Grisot de l\u2019Isle-Adam, le patron lui tourne autour mais elle le remet \u00e0 sa place, deux mots bien sentis, un sourire, elle a l\u2019habitude depuis le temps qu\u2019elle est l\u00e0. De toutes fa\u00e7ons dans quelques mois tout \u00e7a sera termin\u00e9, elle chante, on lui a dit qu\u2019elle avait du talent, elle va faire un disque. Deux ann\u00e9es sont pass\u00e9es, elle est toujours au rayon liquides, de temps en temps elle sourit tristement. Le patron tourne autour de la jeune poissonni\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle fait l\u2019amour au t\u00e9l\u00e9phone pour 100 francs par carte bancaire. Mais elle est aussi grand-m\u00e8re et quand le t\u00e9l\u00e9phone sonne,  elle met un doigt sur ses l\u00e8vres puis demande \u00e0 sa belle fille d\u2019aller dans l\u2019autre pi\u00e8ce,  pour jouer avec les enfants. Avec le temps le man\u00e8ge s\u2019est r\u00e9sum\u00e9 \u00e0 peu de chose. Elle l\u00e8ve les yeux au ciel, sans un mot la jeune femme conduit les gosses dans l\u2019autre pi\u00e8ce. Puis elle se racle la gorge et d\u00e9croche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle c\u2019est une grande black jolie comme un coeur, la trentaine, elle est arriv\u00e9e \u00e0 Lyon depuis peu. Elle s\u2019est mise facilement au tutoiement, par contre elle respecte les r\u00e8gles, le boulot c\u2019est le boulot, pas question d\u2019\u00eatre dans l\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s, elle a des comptes \u00e0 rendre toute directrice qu\u2019elle est. Elle a vite compris aussi&nbsp; qu\u2019on ne pose pas de question en r\u00e9union&nbsp; quand le DG vient de Paris pour faire son la\u00efus annuel. Elle a le cul entre deux chaises mais elle s\u2019accroche,&nbsp; on appr\u00e9cie son&nbsp; \u00e9l\u00e9gance \u00e0 vouloir m\u00e9nager la ch\u00e8vre et le chou.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle a beaucoup intrigu\u00e9 pour parvenir \u00e0 ce poste&nbsp; sur le site de Lyon.Puis quand \u00e7a a commenc\u00e9 \u00e0 mal tourner qu\u2019elle s\u2019est aper\u00e7ut qu\u2019ils se fichaient d\u2019elle, <em>ils<\/em>,  la direction,&nbsp;les&nbsp; bonjours ont chang\u00e9, c\u2019est devenu d\u2019un coup&nbsp; plus froid, plus neutre. Elle a commenc\u00e9 \u00e0 parler de manque de respect , d\u2019une&nbsp; reconnaissance qu\u2019elle n\u2019avait pas obtenue, s\u2019est arque bout\u00e9e l\u00e0-dessus, \u00e0 la fin on ne l\u2019a reconnaissait plus, elle disait c\u2019est injuste, puis elle a craqu\u00e9, s\u2019est mise en maladie, on ne la plus revue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rond-point de Chanas,&nbsp; boulangerie Marie Blacher, peu de monde,&nbsp; pas beaucoup de sandwichs,&nbsp; il est 12h15,&nbsp; elle est derri\u00e8re le comptoir, elle pi\u00e9tine sur place, sur sa t\u00eate une coiffe ridicule afin de retenir les pellicules des cheveux, une tenue de travail bleu sombre , elle est presque invisible, seule sa voix nasillarde, \u00e0&nbsp; la limite du d\u00e9sagr\u00e9able,est-ce voulu, guide les choix des clients, il semble qu\u2019il faille choisir vite.  Un sandwich tomates mozzarella une bouteille d\u2019eau plate 6,90\u20ac sans-contact<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Exposition&nbsp; Mornant dimanche apr\u00e8s-midi, 14h30. Une dame d\u2019un certain \u00e2ge, une b\u00e9n\u00e9vole de l\u2019association&nbsp;tient la permanence de la maison de pays. Elle est d\u00e9j\u00e0 assise, chemisier boutonn\u00e9 presque jusqu\u2019au cou et cherche \u00e0 allumer l\u2019ordinateur. Son corps est recroquevill\u00e9 au dessus du clavier,  mains&nbsp; t\u00e2ch\u00e9es  de marques brunes,&nbsp;tremblements , intranquilles. Soudain  une petite cha\u00eene s\u2019\u00e9chappe de son col. Au bout une croix. \u2014 C\u2019est l\u2019enfer ces machines , dit-elle,  je n\u2019y comprends rien du tout, le directeur va venir bient\u00f4t il s\u2019en occupera.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle fait le plus vieux m\u00e9tier du monde, elle n\u2019est plus jeune. 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