{"id":8008,"date":"2019-11-07T11:51:53","date_gmt":"2019-11-07T10:51:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=8008"},"modified":"2019-11-07T17:46:13","modified_gmt":"2019-11-07T16:46:13","slug":"le-lampadaire-de-la-place","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-lampadaire-de-la-place\/","title":{"rendered":"Le lampadaire de la place"},"content":{"rendered":"\n<p>La nuit tomb\u00e9e, le ciel appelle un noir intense au-dessus des arbres, de ceux qui d\u00e9bordent le regard int\u00e9rieur quand on ferme les yeux avec force pour se couper du monde ; tr\u00e8s haut par-dessus les toits de tuiles romanes et la tour Randonne, bien au-dessus de la montagne de Vaux, on distingue les \u00e9toiles, mais ici sur la place le lampadaire chasse la nuit ; il d\u00e9nonce les silhouettes, les d\u00e9placements, l\u2019origine des murmures ; il repousse les inqui\u00e9tudes du passant pr\u00eat \u00e0 traverser trois cents m\u00e8tres carr\u00e9s entre la rue de la R\u00e9sistance et celle de la Juiverie, serr\u00e9e et silencieuse, qui l\u2019emm\u00e8nera vers le pont roman et l\u2019ancienne route de Gap ; il souligne de ses \u00e9clats de lumi\u00e8re le d\u00e9grad\u00e9 bleu r\u00e9cent du badigeon \u00e0 la chaux qui recouvre son mur de soutien ; malgr\u00e9 ses quatre vitres sales qui prot\u00e8gent l\u2019ampoule, il brille d\u2019un blanc cru dans son environnement imm\u00e9diat avant de d\u00e9verser un halo jaune dans un rayon de cinq ou six m\u00e8tres.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour, nul ne le remarque. Attach\u00e9 au mur par une patte en fer forg\u00e9 peinte en noir, d\u2019une quarantaine de centim\u00e8tres, d\u00e9cor\u00e9e d\u2019une arabesque simple, il n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un lumignon vieillot perch\u00e9 \u00e0 une hauteur telle qu\u2019il n\u2019entre pas dans le champ de vision d\u2019un marcheur.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque nuit, il \u00e9claire le m\u00eame volet sur la fa\u00e7ade de la maison \u00e0 ma gauche, volet entrouvert pour laisser circuler l\u2019air, chaud encore \u00e0 minuit, mais qui se rafra\u00eechira sur le coup de quatre heures du matin, quand le pontias tournera dans la place, dans les ruelles alentour, dans la ville, ce vent qu\u2019aucune l\u00e9gende ne vient enjoliver ; chaque nuit, le lampadaire jette son dessin carr\u00e9 sur les pav\u00e9s, esquissant une croix dont les axes \u2013 qui correspondent aux tiges de m\u00e9tal sous le cul de son enveloppe de verre \u2013 se perdent dans un autre carr\u00e9 plus petit, d\u00e9centr\u00e9 ; il illumine le rebord b\u00e9tonn\u00e9 souill\u00e9 de moisissures noir\u00e2tres qui surplombe l\u2019appartement du rez-de-chauss\u00e9e, longe l\u2019ar\u00eate du mur, hachure le sol d\u2019une fine ombre port\u00e9e ; il l\u00e8che d\u2019orang\u00e9 le coin de la place \u00e0 cette heure de la nuit, cerne la courbe des pav\u00e9s, la diff\u00e9rence de leurs teintes, leurs imperfections, les taches ici et l\u00e0 laiss\u00e9es par l\u2019huile des voitures qui se garent parfois, les feuilles anciennes tomb\u00e9es du platane imposant, jaunes avant l\u2019heure ou d\u00e9log\u00e9es de l\u2019entrelacs de branches qui les retenait \u00e0 l\u2019arbre depuis l\u2019automne dernier, la grille d\u2019un regard, quelques pousses d&rsquo;herbe verte le jour, noire dans la nuit, et celle-ci coinc\u00e9e entre le mur et le pavage, plus \u00e9toff\u00e9e, aux larges feuilles fusain.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour, il s\u2019accommode de la pr\u00e9sence d\u2019une bo\u00eete de d\u00e9rivation \u00e0 son c\u00f4t\u00e9, affubl\u00e9e d\u2019un gros bouton bleu roi. Un c\u00e2ble \u00e9lectrique noir fuit jusque sous les trois rang\u00e9es de corbeaux. Personne en bas ne le remarque. Il faut le surplomber, de face ou de c\u00f4t\u00e9, pour en conna\u00eetre les d\u00e9tails intimes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il souligne encore le petit air italien de la place \u2013 dont la nuit pourtant \u00e9teint l\u2019ocre des fa\u00e7ades, rouge mat, orang\u00e9 p\u00e2le, jaune ou rose clair, les volets verts, bleu turquoise fan\u00e9, marron \u2013 et sa tonalit\u00e9 festive avec les vitrines joyeuses de tissus, de vaisselle, de petit mobilier ; il vide l\u2019endroit de ses bruits diurnes, de ses rires, des pas des touristes, de leurs vagabondages, de l\u2019agitation des march\u00e9s, il impose le silence ; dans son halo, on se tait, on marche t\u00eate baiss\u00e9e, sans souvenirs du jour, on ne voit plus que ce qu\u2019il nous montre, le clair-obscur, l\u2019envers du d\u00e9cor et ses model\u00e9s, il nous \u00e9pargne nos peurs nocturnes, mais il ne peut rien contre les odeurs \u00e9touff\u00e9es, ramass\u00e9es, d\u2019une foule de vacanciers m\u00eal\u00e9e \u00e0 celles de la savonnerie du coin de la rue ou aux effluves de la distillerie derri\u00e8re le p\u00e2t\u00e9 de maisons, qui s\u2019\u00e9panouissent sur la place dans la paix de la nuit.<br><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/marlen-sauvage-AtelierFB4.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-8009\" width=\"331\" height=\"435\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/marlen-sauvage-AtelierFB4.jpg 753w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/marlen-sauvage-AtelierFB4-319x420.jpg 319w\" sizes=\"auto, (max-width: 331px) 100vw, 331px\" \/><\/figure><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La nuit tomb\u00e9e, le ciel appelle un noir intense au-dessus des arbres, de ceux qui d\u00e9bordent le regard int\u00e9rieur quand on ferme les yeux avec force pour se couper du monde ; tr\u00e8s haut par-dessus les toits de tuiles romanes et la tour Randonne, bien au-dessus de la montagne de Vaux, on distingue les \u00e9toiles, mais ici sur la place <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-lampadaire-de-la-place\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Le lampadaire de la place<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":165,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[556],"tags":[774,440],"class_list":["post-8008","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-04-affinite-pour-la-description","tag-lampadaire","tag-place"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8008","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/165"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8008"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8008\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8008"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8008"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8008"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}