{"id":80254,"date":"2022-07-04T06:53:00","date_gmt":"2022-07-04T04:53:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=80254"},"modified":"2022-07-31T06:53:16","modified_gmt":"2022-07-31T04:53:16","slug":"40jours-17-trois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-17-trois\/","title":{"rendered":"#40jours #17 | trois et plus"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"678\" data-id=\"90270\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_2995-1024x678.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-90270\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_2995-1024x678.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_2995-420x278.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_2995-768x508.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_2995-1536x1016.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_2995-2048x1355.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p>Le mot nomenclature dans sa t\u00eate il se confond avec Kommandantur. Elle doit retrouver le papier. Elle n\u2019a jamais bien su ranger. Les ann\u00e9es se d\u00e9versent des sacs. Tout confondu. Lettres. Listes. Factures. Feuilles avec ou sans le cachet faisant foi. Cartes p\u00e9rim\u00e9es et partitions en miettes, m\u00eame un archet. Il ne faudrait pas mettre la musique dans le m\u00eame sac. Elle appelle sa fille qui l\u2019avait aid\u00e9e \u00e0 ranger&nbsp;: si elle se souvient&nbsp;? Pour avoir le papier il lui faut le papier. Le num\u00e9ro matricule. Non \u00e7a ne suffit pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les stations. Tous les bus. Tenir jusqu\u2019\u00e0 cinq heures&nbsp;: somnoler. 5h30, descendre dans le m\u00e9tro de l\u2019aube. Attendre sur le banc&nbsp;: dormir dehors jamais. Nathalie elle dit quand elle re\u00e7oit le caf\u00e9 de huit heures au foyer. Sylvie elle dit quand elle vient se laver. Parfois elle va jusqu\u2019\u00e0 Orly, la douche c\u2019est gratuit. Ou bien Nelly. Elle se lave entre les jambes, elle se lave entre les orteils et derri\u00e8re les oreilles. Les habits puent. C\u2019est important le pr\u00e9nom, c\u2019est comme un visage. Son num\u00e9ro de s\u00e9curit\u00e9 sociale c\u2019est 2 78 02\u2026 Pourquoi?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a mis la sonde et dans la sonde elle a gliss\u00e9 la tige m\u00e9tallique. Elle pousse \u00e0 fond.&nbsp; Maintenant elle saigne entre les jambes et elle a chaud. Et elle a froid. Elle a mis des serviettes \u00e9ponges des pulls et son \u00e9charpe entre ses jambes. Elle s\u2019est allong\u00e9e par terre. Elle a attendu. Elle s\u2019est m\u00eame endormie. Elle r\u00eave d\u2019eux; de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, leurs doigts, leurs cheveux, leurs joues qu\u2019elle a laiss\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Elle les embrasse, c\u2019est doux. Pas le temps d\u2019aller en prison; elle meurt en arrivant&nbsp; \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Alabama 27\/07\/2022.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a \u00e7a dans le sang depuis toute petite;&nbsp; elle a rat\u00e9 le concours de la police. Les \u00e9tudes c\u2019est pas son truc. Elle voit son corps comme une force. Depuis toujours elle est trop grande, dans les transports en commun c\u2019est flagrant. Depuis toujours d\u2019une t\u00eate. En maternelle d\u00e9j\u00e0. C\u2019est la derni\u00e8re de trois, elle a deux fr\u00e8res. On dit souvent qu\u2019elle est l\u2019a\u00een\u00e9e, la taille sans doute. A la boulangerie on l\u2019appelle monsieur malgr\u00e9 le verni et les boucles aux oreilles, elle s\u2019en moque. Hier elle en a pris deux la main dans le sac. Elle a l\u2019\u0153il et elle court vite. Elle tire aussi tr\u00e8s bien. Elle ne tire que sur des cibles. En salle. Des silhouettes. Plus tard elle aura un enfant. Ou deux.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la troisi\u00e8me fois en un an qu\u2019ils la ram\u00e8nent. Ils la ramassent dans la rue quand elle crie trop. Dans le quartier on la conna\u00eet.\u00a0 D\u2019abord elle se d\u00e9bat puis elle se terre dans son silence. Elle a toujours sa boite avec elle, dans le sac \u2014 un sac de sport tout b\u00eate avec une bandouli\u00e8re de toile\u00ad. Dedans ce sont des photos. Des portraits de femmes pour la plupart et celui d\u2019un cheval et d\u2019une truie : mon p\u00e8re et ma m\u00e8re, elle dit si on lui demande. Une pochette contient sa carte d\u2019identit\u00e9, date d\u2019\u00e9mission septembre 1995, une carte de piscine et une\u00a0 carte orange de la m\u00eame ann\u00e9e. Sur les photographies on la reconnait bien. Il y a aussi un trousseau de trois cl\u00e9s, un briquet et l\u2019enveloppe avec le tampon et le num\u00e9ro d\u2019\u00e9crou. Aujourd\u2019hui\u00a0sa carte d\u2019identit\u00e9 valide est tomb\u00e9e dans la doublure de sa robe. La femme de l\u2019accueil qui a la peau noire et un visage doux \u2014 sur son badge, est \u00e9crit Sylvie \u2014, extirpe la carte de la doublure puis elle lui demande de signer le formulaire. Apr\u00e8s on la conduit dans une chambre \u00e0 deux lits, elle prend une pilule bleue et enfile la chemise de nuit. Elle passera la nuit avec une femme qui allaite un b\u00e9b\u00e9 tr\u00e8s gros. C\u2019est une femme qui attend son transfert.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant beaucoup d\u2019ann\u00e9es se sont les chaussettes sur les march\u00e9s, de la bonneterie qu\u2019elle vend. L\u2019air de vingt ans de moins que son \u00e2ge. Dehors par tous les temps. Un mari. Un fils. Elle est arri\u00e8re grand-m\u00e8re \u00e0 pr\u00e9sent. Quatre vingt dix sept&nbsp;ans, c\u2019est en f\u00e9vrier son anniversaire. &nbsp;Depuis vingt ans elle voyage. Sans Marceline et sans Simone. En bus. En train. En avion. Tout le temps il faut qu\u2019elle dise. C\u2019est venu sur le tard. Longtemps elle s\u2019\u00e9tait tue. Elle avait peur d\u2019ennuyer les gens.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019aiguille lui parait grosse. Pas le temps de faire dans le d\u00e9tail, respire et vas-y, dit la cheffe. Le vieil homme lui sourit. Elle ne voit que la peau et les os dans le sourire. Elle pique. Apr\u00e8s elle va pleurer dans les toilettes. C\u2019est sa premi\u00e8re fois: il faut m\u2019excuser. Elle revient voir le vieil homme d\u00e8s qu\u2019elle le peut. Quelques minutes. Si tu commences tu n\u2019as pas fini. Ce matin quand elle est venue le lit \u00e9tait vide, avec une alaise propre pli\u00e9e sur le matelas. Ce matin elle avait trois injections, une prise de sang et beaucoup de pansements. C\u2019est la fin de sa troisi\u00e8me semaine. En rentrant ce soir, sans doute, elle pleurera.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne sait pas ce qui lui manque elle n\u2019a pas eu le temps de savoir. C\u2019est pour \u00eatre propre on lui a dit. C\u2019est pour \u00eatre \u00e0 ta place on lui a dit. Aussi pour avoir un mari. C\u2019est une douleur qui t\u2019honore. Elle se souvient de la douleur qui l\u2019honore. Elle n\u2019est qu\u2019une enfant. Elle se souvient. Et de la br\u00fblure sans fin. Elle se souvient qu\u2019apr\u00e8s, bien apr\u00e8s, elle ne sentira rien. Jamais. Elle mettra des fils au monde. Elle aura m\u00eame un travail dans une cantine. Elle n\u2019aura pas de fille, elle se dira sans se le dire vraiment que c\u2019est une chance. Un jour quand elle saura. Elle sera morte. D\u00e9j\u00e0. Depuis longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous le s\u00e8che-main automatique la culotte vole. Le kilt pend \u00e0 la poign\u00e9e de la porte. Elle a tir\u00e9 sur sa chemise mais on voit la naissance des fesses, le froiss\u00e9 de la peau; la longue cicatrice sur la cuisse gauche. Elle pue. Presque tous les jours entre 15 et 17 heures &nbsp;elle descend dans les lavabos du th\u00e9\u00e2tre. Sinon elle fait entre deux voitures. La pisseuse c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on dit dans cette partie de la ville. Personne ne lui a demand\u00e9 son nom.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au bord du fleuve elle moissonne avec ses yeux, son carnet prend m\u00e9moire de l\u2019eau. Parfois c\u2019est \u00e0 cinq doigts qu\u2019elle tient le bout de son pinceau.&nbsp; Une ligne se d\u00e9lie. Du papier jaillit la lumi\u00e8re. Elle ne cherche pas \u00e0 plaire. Abrupte elle ressemble \u00e0 la motte de terre du chemin. Maintenant qu\u2019elle est vielle c\u2019est \u00e0 l\u2019aide de poulies qu\u2019elle retourne les toiles qui la d\u00e9passent d\u2019une t\u00eate. Apr\u00e8s elle fume une cigarette. Sous ses ongles ces verts, bleus\u2026 rouges: selon. Les doigts noueux. Elle dit&nbsp;: quand je mourrais tout ira \u00e0 la benne. Mais chaque matin elle se l\u00e8ve et elle peint.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les noirs et blancs de l\u2019image le regard est clair. Deux nattes reposent sur les \u00e9paules. Elle doit avoir six ans. Elle sourit. Dans les noirs et blancs la blancheur des cheveux tire \u00e0 elle la lumi\u00e8re. Elle n\u2019est pas si vieille, l\u2019enfant sur son sein est le sien, une fille, c\u2019est \u00e9crit en bas en petit. Dans les noirs et blancs de l\u2019image elle sourit de toutes ses dents. Sa beaut\u00e9 frappe&nbsp;: c\u2019est une actrice dit-on la regardant. Dans le cadre du haut elles sont deux figures jumelles et chacune son grain de beaut\u00e9, l\u2019une \u00e0 droite l\u2019autre \u00e0 gauche, pour les diff\u00e9rencier. Une \u00e0 l\u2019air mauvais regarde ailleurs. Une autre tient un livre. Une \u00e0 lunettes. M\u00eame une d\u00e9funte la t\u00eate pleine de fleurs. Sur le registre des disparues il semble qu\u2019elles pourraient se lever et partir. Sur le registre des disparues il semble qu\u2019elles pourraient se lever et partir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le mot nomenclature dans sa t\u00eate il se confond avec Kommandantur. 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