{"id":80342,"date":"2022-06-30T16:35:01","date_gmt":"2022-06-30T14:35:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=80342"},"modified":"2022-06-30T17:25:30","modified_gmt":"2022-06-30T15:25:30","slug":"40-jours-16-en-terrasse-sil-fait-beau-derriere-les-vitres-sil-pleut","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-16-en-terrasse-sil-fait-beau-derriere-les-vitres-sil-pleut\/","title":{"rendered":"#40 jours #16 | En terrasse s&rsquo;il fait beau, derri\u00e8re les vitres s&rsquo;il pleut."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"817\" height=\"427\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/edward-hopper-art-and-work-by-this-artist-u6.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-81706\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/edward-hopper-art-and-work-by-this-artist-u6.jpg 817w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/edward-hopper-art-and-work-by-this-artist-u6-420x220.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/edward-hopper-art-and-work-by-this-artist-u6-768x401.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 817px) 100vw, 817px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00c9crire dehors, c&rsquo;est \u00e0 dire pas chez soi. Se porter, soi, au milieu de la ville et donc un peu au milieu de la foule aussi et tenter de s&rsquo;en isoler pour mieux les regarder l&rsquo;une et l&rsquo;autre ou pour mieux se percevoir soi m\u00eame dedans. C&rsquo;est sur qu&rsquo;on per\u00e7oit mieux un mouvement d\u00e8s qu&rsquo;on a fait un pas de cot\u00e9, comme celui de s\u2019asseoir sur une chaise de caf\u00e9, en terrasse s&rsquo;il fait beau, derri\u00e8re les vitres s&rsquo;il pleut. M\u2019asseoir l\u00e0, seul et observer le flux. Pas l&rsquo;observation d&rsquo;un entomologiste, quoi que parfois mais ce n&rsquo;est pas le but. Observer plut\u00f4t le monde qui bouge autour de soi tandis que soi on ne bouge pas. Avec cette sensation de ne pas appartenir tout en y \u00e9tant quand m\u00eame. J&rsquo;avais not\u00e9 sur une page de mon petit carnet noir \u00e0 ce sujet : \u00ab La rue c&rsquo;est comme le monde, \u00e7a vit o\u00f9 on est pas, la vie c&rsquo;est tout ce monde et moi qui n&rsquo;y suis pas \u00bb. C&rsquo;\u00e9tait venu comme \u00e7a et \u00e7a allait avec une petite ritournelle de piano nostalgique, automnale compos\u00e9e par un ami qui souhaitait que j&rsquo;\u00e9crive un texte dessus. Le texte est rest\u00e9 celui ci, rien de plus n&rsquo;en a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit, il n&rsquo;y a donc pas eu de chanson mais le vers est rest\u00e9. Un vers en terrasse. Ce petit carnet noir \u00e0 couverture souple, je l&rsquo;ai utilis\u00e9, lui et ses semblables, durant de nombreuses ann\u00e9es. Il ne quittait pas la poche de mon blouson ou de ma veste, accompagn\u00e9 d&rsquo;un bic ou d&rsquo;un feutre \u00e0 pointe fine. Je me suis s\u00e9par\u00e9 de l&rsquo;un et de l&rsquo;autre r\u00e9cemment au profit de la fonction \u00ab note\u00bb de mon t\u00e9l\u00e9phone portable. Le changement est de taille, il marque une rupture dans les habitudes mais ferme aussi et surtout la porte \u00e0 un ensemble de gestes fort anciens qui ont trait \u00e0 l&rsquo;histoire, enfin \u00e0 l&rsquo;histoire de son porteur s&rsquo;entend, ma petite histoire personnelle ici mais n\u00e9anmoins, la seule que j&rsquo;ai. Sortir le carnet de ma poche, d\u00e9faire l\u2019\u00e9lastique qui retient les feuillets ferm\u00e9s, ouvrir \u00e0 la derni\u00e8re page \u00e9crite, relire la derni\u00e8re chose \u00e9crite, ou pas, \u00eatre sensible au blanc particulier et sans lignes de la page, au contact l\u00e9g\u00e8rement glissant du papier, poser le carnet sur la table du caf\u00e9, toujours de travers et toujours d&rsquo;avoir cette rapide pens\u00e9e que les gens trouvent bizarre ma mani\u00e8re d&rsquo;\u00e9crire, la feuille compl\u00e8tement pench\u00e9e, \u00e9crivant du bas en haut de la page et non de gauche \u00e0 droite, parce que je suis gaucher et que je ne veux pas que la tranche de ma paume efface ce que je viens d&rsquo;\u00e9crire. Tous ces gestes remontent \u00e0 ma jeunesse, j&rsquo;ai d\u00fb commencer \u00e0 prendre des notes dehors vers 19-20 ans et durant tout ce temps, l&rsquo;outil n&rsquo;a pas chang\u00e9. Jusqu&rsquo;\u00e0 r\u00e9cemment. La continuit\u00e9 des outils et des gestes appartient d\u00e9sormais \u00e0 un monde r\u00e9volu. Le monde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui change tous les jours d&rsquo;outils, est vieux quelque chose qui existe depuis un an. C&rsquo;est un autre rapport aux choses et \u00e0 la mati\u00e8re, pas forc\u00e9ment meilleur ni pire mais qui oblige \u00e0 une forme de discontinuit\u00e9 d&rsquo;avec soi m\u00eame. Mon petit carnet et ses semblables sont d\u00e9sormais archiv\u00e9s. Maintenant, \u00e0 la terrasse du caf\u00e9 sil fait beau ou derri\u00e8re les vitres s&rsquo;il pleut, je prends des notes sur mon t\u00e9l\u00e9phone. C&rsquo;est tr\u00e8s pratique, pas de ratures par exemple m\u00eame si  les ratures disaient des choses qu&rsquo;on ne lira plus. Autre chose a chang\u00e9 avec ce changement d&rsquo;outil : je n&rsquo;ai plus \u00ab l&rsquo;air \u00bb de prendre des notes, ou simplement d&rsquo;\u00e9crire. Personne ne viendra plus me demander si j&rsquo;\u00e9cris et je n&rsquo;aurais plus \u00e0 r\u00e9pondre que je traduis ou une autre pirouette. A pr\u00e9sent, je ne fais que des gestes sur un t\u00e9l\u00e9phone ce qu&rsquo;absolument tout le monde fait dans l&rsquo;espace public. Je ne me distingue d&rsquo;aucune fa\u00e7on de celui ou celle qui joue \u00e0 un jeu vid\u00e9o, qui regarde un film ou un clip, qui \u00e9crit un sms ou un mail, qui \u00e9coute un podcast. Un certain charme forc\u00e9ment dispara\u00eet, un certain romantisme du geste, aussi une forme de clandestinit\u00e9 mais l&rsquo;anonymat, la distance s&rsquo;en trouvent renforc\u00e9s et enl\u00e8vent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur le peu de regard sur moi qu&rsquo;il avait encore. Je puis faire mille choses avec ce t\u00e9l\u00e9phone en main et donc aucune pr\u00e9cis\u00e9ment. C&rsquo;est encore plus vrai pour la photographie. Une proche qui pratique cet art me disait r\u00e9cemment que son appareil reflex attirait le regard sur elle tandis que son t\u00e9l\u00e9phone, dot\u00e9 d&rsquo;un tr\u00e8s bon appareil photo, passait compl\u00e8tement inaper\u00e7u. Cependant, m\u00eame si les outils ont chang\u00e9, \u00e9crire dehors, on peut encore. Certaines ann\u00e9es moins que d&rsquo;autres cependant, comme lorsqu&rsquo;une pand\u00e9mie enferme tout le monde chez soi. Durant cette courte parenth\u00e8se bouleversante, le monde s&rsquo;est alors retourn\u00e9 comme un gant. Soudain, il n&rsquo;y eu plus de foule avec, de loin en loin, un pas de cot\u00e9, quelqu&rsquo;un de solitaire qui \u00e9crivait en regardant le fleuve passer, ce furent au contraire des millions de gens qui se mirent par la force des choses \u00e0 regarder le fleuve passer faute de pouvoir faire autre chose. Et le fleuve \u00e9tait vide. Tous ces gens ont  pris leurs petits carnets et ont \u00e9crit, encore et encore, tandis que les caf\u00e9s, les rues, les avenues, les parcs, les gares, les trains \u00e9taient d\u00e9serts, ils ont \u00e9crit pour le remplir d&rsquo;eux, ce vide. Dans ce court moment, le monde \u00e9crivit parce que l\u2019ext\u00e9rieur l&rsquo;avait chass\u00e9 dedans. Et puis la pand\u00e9mie s&rsquo;en est all\u00e9 et le monde a repris son cours fr\u00e9n\u00e9tique. C&rsquo;est aussi et peut \u00eatre surtout pour la fixer cette fr\u00e9n\u00e9sie de la vie, pour me donner l\u2019illusion que je retiens un peu du sable qui s&rsquo;\u00e9coule sans fin, que j&rsquo;\u00e9cris. Poser des balises plus que des valises, puisqu&rsquo;on est emport\u00e9 quoi qu&rsquo;on fasse par le torrent, cr\u00e9er des rep\u00e8res, des signes pour contenir, comme le fait une bouteille, le temps dans lequel se d\u00e9roule la po\u00e9sie du monde. \u00c9crire pour conserver un peu avec soi de cette po\u00e9sie car lire n&rsquo;y suffit pas. La lecture se dilue comme tout le reste si l&rsquo;on ne participe pas \u00e0 ce qui la produit. M\u2019asseoir \u00e0 la terrasse d&rsquo;un caf\u00e9 s&rsquo;il fait beau ou derri\u00e8re les vitres s&rsquo;il pleut, dans une ville \u00e9trang\u00e8re mais toutes les villes sont \u00e9trang\u00e8res d\u00e8s qu &lsquo;on s\u2019assoit pour les regarder passer, est une fa\u00e7on de ponctuer le monde, de m&rsquo;y inscrire tout en ne m&rsquo;y arr\u00eatant pas. L\u00e0, j&rsquo;infuse comme un sachet de th\u00e9 dans une tasse, des id\u00e9es de nouvelles, de romans, de contes. L\u00e0 naissent des aphorismes, des vers. L\u00e0 je suis dans un \u00e9tat mental de suspension, d&rsquo;attente sans attente pr\u00e9cise, pr\u00e9sent et absent, venant de&#8230; allant vers&#8230; mais ni encore arriv\u00e9 ni encore parti. Voir le monde comme un \u00e9tranger familier gr\u00e2ce au luxe inou\u00ef que l&rsquo;on s&rsquo;accorde d&rsquo;interrompre la rentabilit\u00e9 de soi m\u00eame. C&rsquo;est aussi une fa\u00e7on de rendez vous, comme avec un ami cher \u00e0 l&rsquo;autre bout du monde, qui peut \u00eatre un coin de rue. Un ami que l&rsquo;on reconna\u00eet instantan\u00e9ment, o\u00f9 qu&rsquo;on soit, un ami qui, tant qu&rsquo;on est vivant nous accompagne sans qu&rsquo;on sente sa pr\u00e9sence mais dont on est heureux de retrouver les contours, tranquillement d\u00e8s qu&rsquo;on s&rsquo;assoit \u00e0 la terrasse d&rsquo;un caf\u00e9 s&rsquo;il fait beau, derri\u00e8re les vitres s&rsquo;il pleut. C&rsquo;est bien lui ce moi qui se d\u00e9finit par sa constance \u00e0 travers temps et espace comme r\u00e9v\u00e9lateurs, au sens photographique du mot.  Je me tra\u00eene partout o\u00f9 je vais mais aussi, je m&rsquo;y d\u00e9couvre, dans les pages du petit carnet et, plus tard dans les livres qui en naissent. Ainsi, je me saisis, un tout petit peu, malgr\u00e9 l\u2019insaisissable.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9crire dehors, c&rsquo;est \u00e0 dire pas chez soi. Se porter, soi, au milieu de la ville et donc un peu au milieu de la foule aussi et tenter de s&rsquo;en isoler pour mieux les regarder l&rsquo;une et l&rsquo;autre ou pour mieux se percevoir soi m\u00eame dedans. 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