{"id":80613,"date":"2022-06-28T09:00:00","date_gmt":"2022-06-28T07:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=80613"},"modified":"2022-06-28T16:16:26","modified_gmt":"2022-06-28T14:16:26","slug":"40-jours-18-le-grain-de-sable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-18-le-grain-de-sable\/","title":{"rendered":"#40jours #18 | Le grain de sable"},"content":{"rendered":"\n<p>Je reviens \u00e0 la maison. \u00c0 la sortie du village de Tournon Saint-Martin, dans l&rsquo;Indre. Apr\u00e8s avoir fait les courses avec ma grand-m\u00e8re maternelle, Denise, c&rsquo;est le rituel de la matin\u00e9e chaque \u00e9t\u00e9 pendant les vacances de mon enfance. Ma s\u0153ur nous accompagne. Est-ce qu&rsquo;on se tient la main, je ne m&rsquo;en souviens plus. Je ne crois pas me souvenir que cela se d\u00e9roule tous les jours mais au moins deux \u00e0 trois fois la semaine. Le retour du village est aussi long que l&rsquo;aller. Nous empruntons le m\u00eame trottoir, m\u00e9lange de sable et de touffes d&rsquo;herbes. Je reviens sur place apr\u00e8s tout ce temps. Tout a chang\u00e9. C&rsquo;est un retour sur le pass\u00e9, sur les chemins de l&rsquo;enfance. Sur la place de l&rsquo;\u00c9glise, il y a le boucher, ma grand-m\u00e8re discute avec lui pendant qu&rsquo;il d\u00e9coupe et pr\u00e9pare les morceaux de viandes que nous mangerons le midi m\u00eame (onglet, steak, bavette) avec les haricots du jardin. Je crois que l&rsquo;expression <em>tailler une bavette<\/em> vient de cette habituel bavardage des bouchers. Le temps pass\u00e9 chez ce boucher, je m&rsquo;en souviens encore. Toutes les histoires qu&rsquo;il racontait, les comm\u00e9rages sur les villageois. Je le revois ouvrir la chambre froide dans le fond de sa boutique, la bu\u00e9e qui s&rsquo;en \u00e9chappe, les carcasses qu&rsquo;on voit dans l\u2019entreb\u00e2illement de la porte, silhouettes sanguinolentes pendues \u00e0 leur crochet. Une chaise en osier \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e pour les vieilles qui fatiguent \u00e0 rester debout. Il avait toujours un mot pour nous. Mais ce qu&rsquo;il nous disait, je ne m&rsquo;en souviens pas. En sortant on filait \u00e0 la boulangerie qui faisait l&rsquo;angle de la rue. Puis on rendait visite \u00e0 Line dans son caf\u00e9 de la rue Grande. La devanture lambriss\u00e9e avec sa porte fen\u00eatre entour\u00e9e d&rsquo;une fen\u00eatre \u00e0 petits carreaux de part et d&rsquo;autre de l&rsquo;entr\u00e9e. La porte restait toujours ouverte. Quand on entrait il y avait cette odeur si particuli\u00e8re du caf\u00e9. \u00c7a sentait le renferm\u00e9 et les vapeurs d&rsquo;alcool. La lumi\u00e8re de la rue s&rsquo;arr\u00eatait aux premi\u00e8res tables de l&rsquo;entr\u00e9e, au pied du lourd comptoir en bois massif. Le fond du caf\u00e9, aucun client n&rsquo;y allait, c&rsquo;\u00e9tait la cuisine. Nous avions parfois le privil\u00e8ge d&rsquo;y aller. Je retrouve ce mot dans le passage de <strong><em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.la-marelle.org\/librairie\/product\/2-laisse-venir.html\" target=\"_blank\">Laisse venir<\/a><\/em><\/strong> o\u00f9 j&rsquo;\u00e9voque Tournon-Saint-Martin. \u00ab La devanture en bois de l&rsquo;ancien Caf\u00e9 des sports. Les lettres de son enseigne, \u00e0 peine si l&rsquo;on en per\u00e7oit encore la forme et leurs traces. Ce caf\u00e9 a toujours \u00e9t\u00e9 sombre, \u00e0 l&rsquo;ancienne. Frais, petit carrelage identique \u00e0 celui du couloir chez mes grands-parents. c&rsquo;\u00e9tait le caf\u00e9 de la cousine de ma grand-m\u00e8re maternelle, qui nous offrait \u00e0 boire quand on y entrait parfois. un \u00e9trange privil\u00e8ge. \u00catre chez soi dans un lieu public, fr\u00e9quent\u00e9 par des habitu\u00e9s qui ne vous connaissent pas \u00bb. Les vieux au comptoir nous saluaient d&rsquo;une voix monocorde, du haut de leur tabouret de bar. Ils n&rsquo;en bougeaient pas pendant des heures. On aurait des ombres. On ne restait pas tr\u00e8s longtemps, juste le temps de dire bonjour. Ma grand-m\u00e8re devait rentrer pr\u00e9parer le repas du midi. Mon grand-p\u00e8re restait travailler dans son jardin. Les horaires des repas \u00e9taient scrupuleusement respect\u00e9s dans cette famille. On refaisait donc le chemin \u00e0 l&rsquo;envers, reprenant en sens inverse le kilom\u00e8tre et demi qui nous s\u00e9parait de la maison, depuis la place du village, empruntant la rue Grande qui se transformait en route du Blanc (route d\u00e9partementale 950, anciennement route nationale 750) en sortant du c\u0153ur du village. Je reviens sur place. Je refais ce chemin \u00e0 l&rsquo;envers. Le pass\u00e9 se d\u00e9robe sous mes pas, dans ce lent p\u00e9riple \u00e0 rebours, les souvenirs m&rsquo;\u00e9chappent comme des grains de sable dans un sablier. Je vois le temps filer, les souvenirs dispara\u00eetre. Ce ne sont que des sensations fugitives qui s&rsquo;effacent aussi vite qu&rsquo;elles apparaissent. J&rsquo;ai l&rsquo;impression que tout le village est <em>\u00e0 vendre<\/em> ou laiss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;abandon. Pourtant certains magasins existent toujours. Certaines maisons en pierre de taille sont achet\u00e9es pour \u00eatre retap\u00e9es. Il y a d\u00e9sormais une m\u00e9diath\u00e8que dans le village. C&rsquo;est une petite maison en fond de cour dans le centre-ville. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque il n&rsquo;y avait d\u00e9j\u00e0 plus beaucoup de commerces au c\u0153ur du village. Il restait la Poste, le boulanger, la pharmacie, un m\u00e9decin il me semble, le magasin de chaussures Celerain, le garage Renault, le salon de coiffure. Lui, il est toujours l\u00e0. Seuls les propri\u00e9taires changent de t\u00eates. En sortant du village, il faut suivre une ligne toute droite, de chaque c\u00f4t\u00e9 de la route une grappe de maisons toutes diff\u00e9rentes les unes des autres. \u00ab La taille des trottoirs de sable que nous empruntions avec ma s\u0153ur pour aller faire les courses au village, chaque jour. Route du Blanc. Leur changement de taille et ce que l&rsquo;on voyait, \u00e0 droite, \u00e0 gauche \u00bb. Ma grand-m\u00e8re nous racontait des anecdotes amusantes ou indiscr\u00e8tes sur la vie de tous les propri\u00e9taires, leurs origines, leurs lointaines parent\u00e9s. Je n&rsquo;en ai malheureusement gard\u00e9 aucun souvenir pr\u00e9cis. Tout est si ancien. Si je reviens sur place, est-ce que les souvenirs remonteront \u00e0 la surface en traversant simplement ce paysage, en marchant sur le trottoir de sable jusqu&rsquo;\u00e0 la maison, qui n&rsquo;est plus celle de mes grands-parents depuis bien longtemps ? Ils lui avaient donn\u00e9 pour nom : <em>le grain de sable<\/em>. Je me rappelle soudain que ce nom provenait du lieu-dit o\u00f9 la maison est situ\u00e9e, <em>les sables<\/em>, \u00e0 l&rsquo;endroit d&rsquo;une ancienne carri\u00e8re. \u00ab Une forme de joie incompr\u00e9hensible de retrouver cette maison o\u00f9 j&rsquo;ai pass\u00e9 mes \u00e9t\u00e9s et de voir, apr\u00e8s la travers\u00e9e du village d\u00e9sert, qu&rsquo;elle est habit\u00e9e. Des personnes que je ne connais pas travaillent \u00e0 l&rsquo;agrandir, \u00e0 la modifier, \u00e0 la transformer, bref elle est encore en vie \u00bb. Je reviens \u00e0 la maison, m\u00eame si ce n&rsquo;est plus ma maison depuis longtemps. La maison de mon enfance, une part de moi se trouve toujours l\u00e0-bas, et chaque fois que j&rsquo;y retourne, j&rsquo;essaie de la retrouver, mais chaque fois la m\u00e9moire vacille, se fragilise et s&rsquo;effrite. Je reviens \u00e0 la maison, mais c&rsquo;est une maison de sable.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je reviens \u00e0 la maison. \u00c0 la sortie du village de Tournon Saint-Martin, dans l&rsquo;Indre. Apr\u00e8s avoir fait les courses avec ma grand-m\u00e8re maternelle, Denise, c&rsquo;est le rituel de la matin\u00e9e chaque \u00e9t\u00e9 pendant les vacances de mon enfance. Ma s\u0153ur nous accompagne. Est-ce qu&rsquo;on se tient la main, je ne m&rsquo;en souviens plus. Je ne crois pas me souvenir <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-18-le-grain-de-sable\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40jours #18 | Le grain de sable<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":80621,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3535],"tags":[100,228,79],"class_list":["post-80613","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-40jours","category-40jours-18-rentrer","tag-chemin","tag-enfance","tag-memoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/80613","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=80613"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/80613\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/80621"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=80613"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=80613"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=80613"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}