{"id":81038,"date":"2022-06-29T09:30:00","date_gmt":"2022-06-29T07:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=81038"},"modified":"2022-06-29T00:55:31","modified_gmt":"2022-06-28T22:55:31","slug":"40jours-19-avec-un-temps-retard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-19-avec-un-temps-retard\/","title":{"rendered":"#40Jours #19 | Avec un temps retard"},"content":{"rendered":"\n<p>Caf\u00e9. Bruits de tasses en fa\u00efence qui s\u2019entrechoquent. La vapeur du percolateur qui efface un temps bref toutes les conversations, leur brouhaha, en signe d\u2019improbation. Invitation au d\u00e9part comme un lointain souvenir du panache blanc des locomotives d\u2019antan \u00e0 vapeur dans les gares. Beaucoup de monde dans le caf\u00e9 ce matin. Affluence. Certains mots des conversations ressortent. Linge. Ardeur. D\u00e9sastre. Famille. Protection. Trottoir. Chanson. Parfois une phrase compl\u00e8te parvient jusqu\u2019\u00e0 nous. Pourtant, je finis toujours par les dissuader. Mais c\u2019est presque impossible de coordonner les mouvements des deux mains. Je voudrais un caf\u00e9 s&rsquo;il vous plait. Cette nuit-l\u00e0 j\u2019ai refait mon cauchemar des trains. La circulation altern\u00e9es des voitures, leurs moteurs en sourdines, assonant. Derri\u00e8re les vitres du caf\u00e9, recouvertes de lettres majuscules qui se lisent \u00e0 l\u2019envers, le menu s\u2019affiche sur la vitre \u00e9crit un peu de biais au blanc d\u2019Espagne. Le mouvement m\u00e9canique des passants qui marchent d\u2019un bon pas, t\u00eate baiss\u00e9e. L\u2019odeur du caf\u00e9 masqu\u00e9e peu \u00e0 peu par les effluves des aliments que le cuistot pr\u00e9pare pour confectionner ses plats du jour. Agitation en cuisine, \u00e7a coupe, \u00e7a tranche, \u00e7a cisaille menu menu, \u00e7a mandoline en musique. La voix du chef dans un staccato de couteaux affut\u00e9s. Table en Formica, bords en bois. Chaises et fauteuils de simili-cuir bordeaux \u00e0 l\u2019assise us\u00e9e par le temps. Une musique de fond dont on ne per\u00e7oit que les infra-basses. Un refrain parfois parvient jusqu\u2019\u00e0 nous, se fait reconna\u00eetre, trotte un instant dans la t\u00eate avant de dispara\u00eetre, m\u00e9moire vacillante, volute de fum\u00e9e. La t\u00e9l\u00e9vision est allum\u00e9e mais sans le son. Kal\u00e9idoscope d\u2019images d\u2019actualit\u00e9 diffus\u00e9es en boucle depuis le matin que les clients suivent d\u2019un \u0153il distrait, morne. Toujours les m\u00eames s\u00e9quences, les m\u00eames images, on imagine les commentaires plaqu\u00e9s dessus, seules les l\u00e9g\u00e8res inflexions de voix du pr\u00e9sentateur laissent place \u00e0 l\u2019imagination, mais le son coup\u00e9, l\u2019attention se porte alors sur les messages d\u00e9filant en continu en bas de l\u2019\u00e9cran, ersatz de sous-titres de ce que le pr\u00e9sentateur \u00e9voque ou l\u00e9gende en filigrane de ces informations st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es pour en extraire puis en traduire avant d\u2019en effacer toute la violence, la surprise, la vigueur, et parfois la beaut\u00e9. La forme que nous inventions sans nous voir l\u2019inventer. Une tension permanente. Dans la rue, tout semble s&rsquo;\u00eatre arr\u00eat\u00e9. Cela ne se voit pas, cela se devine. C&rsquo;est un poids. Un souffle de vent qui fait trembler l&rsquo;air du dehors. Un l\u00e9ger frisson. Un haussement d&rsquo;\u00e9paule. Une respiration. Une fen\u00eatre qu&rsquo;on ouvre au dernier \u00e9tage de l&rsquo;immeuble de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la place, le reflet du soleil s&rsquo;y cogne et rebondit, aveugle le vis-\u00e0-vis. La flaque lumineuse s&rsquo;\u00e9tale au sol. Le geste de la fen\u00eatre qui r\u00e9siste \u00e0 l&rsquo;ouverture, s&rsquo;ouvre ferme, s&rsquo;ouvre ferme. Une voiture se gare le long du trottoir, dans un espace vide entre deux v\u00e9hicules. Le chauffeur se retourne pour v\u00e9rifier qu&rsquo;il peut reculer, personne derri\u00e8re lui, il peut s&rsquo;engager. Pendant un instant aucune personne ne sort ni ne rentre dans la bouche de m\u00e9tro situ\u00e9e sur la contre-all\u00e9e. \u00c9prouver \u00e0 nouveau m\u00eal\u00e9es la sensation du retour et celle de l\u2019\u00e9loignement. Le vendeur \u00e0 la sauvette qui a install\u00e9 ses livres d&rsquo;occasion sur des cartons de fortune, reste la main tendue en attendant le billet pour l&rsquo;achat d&rsquo;un livre d&rsquo;art qui ne vient pas. Son bras au-dessus de l&rsquo;\u00e9ventaire de livres para\u00eet d\u00e9plac\u00e9. Des oiseaux se chamaillent dans les arbres du boulevard. On ne les voit pas, on ne per\u00e7oit d&rsquo;en bas que le fouillis des feuille qui se froissent sous leurs coups d&rsquo;ailes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Les publicit\u00e9s affich\u00e9s \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la colonne Morris pr\u00e8s du passage pi\u00e9ton ne tournent plus, bloqu\u00e9es, elles se sont fig\u00e9es sur place. Une limpidit\u00e9 qui s\u2019approfondit hors de toute logique. Un jeune gar\u00e7on qui jouait \u00e0 faire rebondir son ballon de basket en attendant de pouvoir traverser au feu rouge, le fait malencontreusement rouler sur son pied et le ballon roule sur la route. Une voiture l&rsquo;\u00e9vite et fait une embard\u00e9e. Ses freins font un bruit sourd, les pneus en chauffant sous l&rsquo;effet du freinage forc\u00e9e sur la chauss\u00e9e laissent \u00e9chapper un son sifflant qui surprend tous les passants, les figeant dans leur mouvement, sans qu&rsquo;ils parviennent tous \u00e0 comprendre ce qui se passe, ce qui les stoppe net, danger ou pressentiment ? Les corps des passants s&rsquo;immobilisent. Statue de marbre. La voiture s&rsquo;arr\u00eate au milieu de la route, l\u00e9g\u00e8rement de biais. En travers. Cris qu&rsquo;on retient. C\u0153urs qui s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8rent. Palpitations. Plus de peur que de mal. Soulagement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Que ce soit vrai ou faux, qu\u2019importe. Le feu passe au vert. Dans ce caf\u00e9 de quartier, sans pr\u00e9tention, c\u2019est une jeune femme, une \u00e9tudiante sans doute, aux longs cheveux blonds v\u00e9nitiens qui bouclent le long de son dos, imposante crini\u00e8re qui ne la g\u00eane pas dans ses mouvements. De nombreux consommateurs observent discr\u00e8tement ses all\u00e9es et venues d\u00e9sinvoltes, le mouvement ondoyant et naturel de son corps entre les meubles. Un caf\u00e9 ? demande la jeune femme au bar pour v\u00e9rifier la commande qu&rsquo;on vient de lui passer, \u00e0 moins qu&rsquo;elle r\u00e9p\u00e8te pour elle-m\u00eame cette commande pour la confirmer avant de la pr\u00e9parer et d&rsquo;ex\u00e9cuter l&rsquo;ensemble des gestes m\u00e9caniques et m\u00e9ticuleux qu&rsquo;elle a l&rsquo;habitude d&rsquo;op\u00e9rer pour confectionner les caf\u00e9s des clients. Un m\u00e9tro s&rsquo;\u00e9loigne au loin. Perspective cavali\u00e8re. Une jeune fille fait signe \u00e0 son ami avec lequel elle a rendez-vous de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la rue. Il ne la voit pas malgr\u00e9 ses grands gestes. Elle remarque qu&rsquo;il la cherche du regard dans la foule, mais son regard ne s&rsquo;arr\u00eate pas sur elle, comme si elle \u00e9tait soudain invisible. Dans les temps d\u2019attente nos r\u00eaveries n\u2019avancent pas beaucoup. Sur le sol une ombre g\u00e9ante mange peu \u00e0 peu une grande partie du trottoir, le faisant basculer du gris au noir. Oui, un caf\u00e9. Un nuage tra\u00eene dans le ciel et commence \u00e0 cacher la lumi\u00e8re du soleil. Les instants disparaissent. La sir\u00e8ne d&rsquo;une ambulance qui s&rsquo;\u00e9loigne s&rsquo;arr\u00eate brusquement sans raison. Un caf\u00e9 sans sucre s&rsquo;il vous plait. Une feuille tombe lentement du platane. Les vrilles \u00e9tourdissantes de sa chute au ralenti. Un enfant pleure quelques m\u00e8tres derri\u00e8re sa m\u00e8re qui ne veut pas l&rsquo;attendre. La sonnette stridente d&rsquo;un v\u00e9lo qui file le long du trottoir, en fr\u00f4lant les pi\u00e9tons. Sans raison particuli\u00e8re. Une insulte lanc\u00e9e sur le coup de la col\u00e8re. Avec un temps retard. Une porte qui claque. Des volets m\u00e9caniques qui se ferment. Les talons d&rsquo;une femme frappant le bitume \u00e0 la r\u00e9guli\u00e8re. Vestiges laissent plus s\u00fbrement que traces. Voil\u00e0 votre caf\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Caf\u00e9. Bruits de tasses en fa\u00efence qui s\u2019entrechoquent. La vapeur du percolateur qui efface un temps bref toutes les conversations, leur brouhaha, en signe d\u2019improbation. Invitation au d\u00e9part comme un lointain souvenir du panache blanc des locomotives d\u2019antan \u00e0 vapeur dans les gares. Beaucoup de monde dans le caf\u00e9 ce matin. Affluence. Certains mots des conversations ressortent. Linge. Ardeur. D\u00e9sastre. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-19-avec-un-temps-retard\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40Jours #19 | Avec un temps retard<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":81039,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3539],"tags":[1100,1164,47],"class_list":["post-81038","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-40jours","category-40jours-19-attendre","tag-bruits","tag-temps","tag-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/81038","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=81038"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/81038\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/81039"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=81038"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=81038"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=81038"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}