{"id":81292,"date":"2022-06-29T15:18:37","date_gmt":"2022-06-29T13:18:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=81292"},"modified":"2022-06-29T15:21:32","modified_gmt":"2022-06-29T13:21:32","slug":"40jours-19-theatre-de-gare","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-19-theatre-de-gare\/","title":{"rendered":"#40jours #19 | th\u00e9\u00e2tre de gare"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis un poisson immobile au fond de la rivi\u00e8re. Des rivi\u00e8res, il y en a plusieurs. \u00c0 ma droite, les quais des trains. Dix, quinze, j\u2019ai du mal \u00e0 compter. \u00c0 ma gauche, la sortie du m\u00e9tro. Deux escaliers roulants qui font appara\u00eetre des statues de personnes qui prennent vie en arrivant en haut. Devant et derri\u00e8re, des entr\u00e9es et sorties de la gare. Je suis un poisson immobile au fond de la rivi\u00e8re, \u00e0 la conjonction des courants. \u00c0 cause d\u2019un train annul\u00e9, le mien. Une heure d\u2019attente pour le prochain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M\u00e9canique des fluides. Comment ces arriv\u00e9es massives de personnes issues des quatre points cardinaux peuvent-elles se d\u00e9verser en un lieu unique, ce hall de gare, sans que \u00e7a d\u00e9borde quel que part ? Il doit y avoir des fuites. Les trains qui partent, c\u2019est s\u00fbr. Mais tout autant arrivent. Idem pour le m\u00e9tro. Les flux de personnes se d\u00e9versent dans la gare et prennent, pour la plupart, des directions communes. Il doit y avoir, hors de ma vue, des machines spatio-temporelles qui font dispara\u00eetre des files de gens. Faudra que j\u2019aille v\u00e9rifier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au bout d\u2019un quai, un long baiser. Intense. Il arrive ou il part ? Sac kaki. Un militaire. Ou un nostalgique de son ann\u00e9e pass\u00e9e sous les drapeaux. J\u2019aime bien cette expression qui tombe en d\u00e9su\u00e9tude, une ann\u00e9e pass\u00e9e sous les drapeaux. Elle met en \u00e9vidence l\u2019ennui profond que j\u2019ai v\u00e9cu durant mon service militaire. Une ann\u00e9e sous des drapeaux \u00e0 ne rien faire d\u2019autre qu\u2019\u00eatre sous des drapeaux. Lui, \u00e0 l\u2019instant, il ne s\u2019ennuie pas. \u00c9change de fluides. On en revient toujours aux fluides.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un homme court. Il est en retard. Pardon, pardon, pardon. Pas pour prendre un train, il se dirige vers une sortie, celle derri\u00e8re moi. Mais pour l\u2019instant, il court vers moi. Exactement dans ma direction. Je me souviens d\u2019une pub \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 pour de la bouffe pour chiens, un chien, justement, courait au ralenti dans un champ vers sa ma\u00eetresse (ou son ma\u00eetre ou un type qui avait un truc \u00e0 lui donner \u00e0 manger) sur une musique lente. C\u2019est un peu la m\u00eame sc\u00e8ne. Dois-je me lever pour prendre l\u2019homme dans mes bras ? Ce n\u2019est pas l\u2019envie qui me manque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Assis toujours. L\u2019ennui gagne lentement la partie. Pr\u00e8s de moi, d\u2019autres voyageurs en attente. Des naufrag\u00e9s, comme moi. Plusieurs paires d\u2019yeux sont riv\u00e9s sur des \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9phones portables. Temps d\u00e9finitivement perdu. Une quinquag\u00e9naire lit. Impossible de voir le titre du bouquin, mais elle n\u2019a pas la lecture expressive. Beaucoup de gens semble occup\u00e9s. Beaucoup de gens d\u00e9ploient une grande inventivit\u00e9 pour para\u00eetre occup\u00e9s. Elle, fouille m\u00e9ticuleusement dans son sac \u00e0 main. <em>J\u2019ai mon porte-monnaie, mon porte-cartes, les cl\u00e9s de la Twingo, les cl\u00e9s de l\u2019appartement de ma m\u00e8re, mes tickets de m\u00e9tro, mon mascara, mes mouchoirs en papier, ce papier gribouill\u00e9 d\u2019un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone de je-ne-sais-pas-qui, mes tampons, mon t\u00e9l\u00e9phone, oui mon t\u00e9l\u00e9phone j\u2019ai failli l\u2019oublier mon t\u00e9l\u00e9phone, mon stylo bille, mon d\u00e9odorant bille, mon petit miroir, c\u2019est bon j\u2019ai tout mais faut je rev\u00e9rifie une nouvelle fois on sait jamais\u2026 <\/em>Lui, le regard port\u00e9 vers le toit de la gare, compte sur ses doigts. <em>Trois euros quatre-vingt le sandwich, soixante sandwichs vendus chaque jour, \u00e7a fait\u2026 \u00c0 combien il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le sandwich ?<\/em> Le chien, allong\u00e9 par terre au pied d\u2019une jeune femme. <em>Qu\u2019est ce que j\u2019aimais courir dans ce champ vers ma ma\u00eetresse sur une musique lente !<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rouge. Rep\u00e9rer tout ce qui est de couleur rouge. La robe de cette grosse dame qui passe devant moi. Chaussettes rouges \u00e0 ma gauche. Un grand dadais au pantalon trop court. Souvent, les gens qui ont des pantalons trop courts portent des chaussettes rouges. Cravate de cet homme assis devant moi. Classique, chemise blanche, veste de costume bleue. Lui, il passe pas sa vie sous les drapeaux mais dans un drapeau. Les lettres de cette pub pour la Martinique. On peut y aller en train \u00e0 la Martinique ? Le liser\u00e9 de la casquette de cet employ\u00e9 de la SNCF. Le bouton de cette adolescente qui parle \u00e0 son portable. Le rouge se rar\u00e9fie. Conna\u00eetrons-nous un jour une p\u00e9nurie de rouge ? Non, pas le vin, ne parlez pas de malheur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Surgissant de la droite de sc\u00e8ne, un train de chariots remplis de boites en m\u00e9tal traverse le tableau \u00e0 travers la foule dans un concert de klaxons. Tuut, tuuuuut. Il coupe litt\u00e9ralement la foule en deux. Au ralenti. C\u2019est une sc\u00e8ne au ralenti. La foule en mouvement doit s\u2019arr\u00eater. Ou s\u2019orienter dans une autre direction. C\u2019est le chaos au ralenti. C\u2019est l\u2019attaque du couteau g\u00e9ant dans la motte de beurre humain. Derri\u00e8re lui, apr\u00e8s son passage, les flux retrouvent leur normalit\u00e9. M\u00eame s\u2019il y a toujours plus de personnes qui entrent dans la gare et toujours aussi peu qui en sortent. Y aurait-il un central de trafic humain derri\u00e8re le kiosque \u00e0 journaux ? Il faudra vraiment que j\u2019aille voir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le piano. Je ne l\u2019avais pas entendu jusqu\u2019alors. Il est plut\u00f4t loin d\u2019o\u00f9 je me trouve, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la gare. Am\u00e9lie Poulain se fait torturer pour la centi\u00e8me fois de la journ\u00e9e. Heureusement, Twilight arrive de temps en temps en renfort, quand ce n\u2019est pas la lettre \u00e0 \u00c9lise. Jusqu\u2019\u00e0 la surprise, une impro tr\u00e8s jazzy. Le militaire et sa victime reprennent leur souffle. La musique, c\u2019est un soldat am\u00e9ricain. Il m\u00e2che un chewing-gum, ce n\u2019est peut-\u00eatre pas le sien. Le Vietnam, le napalm, l\u2019horreur de la guerre. La sc\u00e8ne est en noir et blanc. Une jolie hippie passe devant lui avec une guitare sur le dos. Peace and love, brother.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis un poisson immobile au fond de la rivi\u00e8re. Je crois que je vais attendre une heure de plus le train suivant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis un poisson immobile au fond de la rivi\u00e8re. Des rivi\u00e8res, il y en a plusieurs. \u00c0 ma droite, les quais des trains. Dix, quinze, j\u2019ai du mal \u00e0 compter. \u00c0 ma gauche, la sortie du m\u00e9tro. 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