{"id":81350,"date":"2022-06-29T19:40:06","date_gmt":"2022-06-29T17:40:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=81350"},"modified":"2022-06-29T19:40:06","modified_gmt":"2022-06-29T17:40:06","slug":"40jours-16-boire-des-paroles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-16-boire-des-paroles\/","title":{"rendered":"40JOURS #16 Boire des paroles"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"730\" height=\"519\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/dan_perfect_village.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-81356\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/dan_perfect_village.jpg 730w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/dan_perfect_village-420x299.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 730px) 100vw, 730px\" \/><figcaption>\u00a9 Dan Perfect | Village<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019aurais pu rester \u00e0 Paris. J\u2019aurais pu baisser les bras, d\u00e9tourner le regard, faire ce que je savais le mieux faire et pour beaucoup d\u2019argent encore, faire le sp\u00e9cialiste, le grand docteur, faire le bonheur de mes parents, \u00e9pouser une femme \u2014 ou un homme, ils avaient \u00e9t\u00e9 bien pr\u00e9par\u00e9s par les m\u00e9tamorphoses de la Chenille et apr\u00e8s \u00c7a-Chat, tout leur paraissait tol\u00e9rable \u2014,\u00a0<em>leur donner des petits-enfants<\/em>\u00a0\u2014 et pourtant, ils ne m\u2019avaient jamais donn\u00e9 \u00e0 Malice, c\u2019est plut\u00f4t Malice qui m\u2019avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e, comme une b\u00e9n\u00e9diction, m\u00eame s\u2019ils n\u2019y \u00e9taient pas pour grand-chose \u2014, j\u2019aurais pu \u00e9pouser toute enti\u00e8re la strat\u00e9gie de l\u2019\u00e9vitement qui consiste \u00e0 ne jamais, oh grand jamais, s\u2019adresser la parole \u00e0 soi-m\u00eame, mais comment \u00eatre s\u00fbr alors qu\u2019on ne se croisera pas sous un mauvais jour dans une chambre d\u2019h\u00f4pital, dans un mus\u00e9e o\u00f9 l\u2019on entre pour s\u2019abriter de la pluie, sur une photographie en noir et blanc au milieu de la foule dans un journal d\u2019avant sa naissance\u2009? Je mentais. Je mens encore, mais \u00e0 plus haut niveau, j\u2019ai chang\u00e9 de division. Je mentais alors consciencieusement sans bien savoir pourquoi. Sur les yeux de mes coll\u00e8gues, je versais le sable d\u2019un voyage exotique et je sautais dans un train pour me terrer dix jours au fin fond de la province comme un photographe animalier \u00e0 l\u2019aff\u00fbt. Je ne voulais pas que quiconque mette son nez dans cette affaire qui \u00e9tait mon affaire. J\u2019avais besoin de silence, d\u2019une certaine forme du silence qui n\u2019existe que dans les petites villes de province et dans l\u2019\u00e9criture. Une forme de silence qui permet de dispara\u00eetre sans quitter les lieux. Une forme de silence qui ferme les yeux des clients du caf\u00e9, des patients de la salle d\u2019attente, des parents et des \u00e9lus \u00e0 la f\u00eate de la m\u00e9diath\u00e8que\u2026 D\u00e8s que j\u2019ai ouvert mon carnet, j\u2019ai disparu de ce petit bar de bord de route \u2014 la Secousse\u2009! Mais le tour fonctionne tout aussi bien<a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-5-soiree-canot\/\"> au Canotier<\/a> \u2014 . Il suffit d\u2019\u00e9crire pour qu\u2019on me croie ailleurs. C\u2019est pourtant leurs conversations que je note avec avidit\u00e9. Si je crayonnais leur portrait, ils s\u2019en apercevraient imm\u00e9diatement, sauf \u00e0 les croquer dans le miroir, \u00e0 la Lautrec, mais qui fait attention \u00e0 ses paroles en r\u00e9gime d\u00e9mocratique\u2009? Ils ont l\u2019impression de m\u2019interrompre chaque fois qu\u2019ils m\u2019interpellent\u2026 Ils me prennent \u00e0 t\u00e9moin sans savoir que je le suis. Je commande du vin, mais je bois leurs paroles. Et une simple allusion suffit \u00e0 les lancer sur la grand-route\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce qui se passe dans les marais c\u2019est \u00e0 part. \u00c7a l\u2019a toujours \u00e9t\u00e9, \u00e7a le sera toujours. \u00c0 part, chacun chez soi et les caches seront bien gard\u00e9es. Maintenant qu\u2019une partie de la ville s\u2019est agrandie dessus, \u00e9videmment\u2026 \u00e7a ne change rien. Ce ne sont pas nos affaires, ce qui se passe en dessous et ce n\u2019est pas les \u00c9tats-Unis ici, alors \u00e7a ne va pas le devenir. Les marais, \u00e7a a toujours \u00e9t\u00e9 un lieu de passage, il s\u2019y passe des choses, il y passe des gens, on y fait des passes \u2014 ne fais pas cette t\u00eate, on se parle franchement, il demande, je r\u00e9ponds et je sais de source s\u00fbre\u2026 \u2014\u00a0. Un lieu de passage\u00a0: personne n\u2019aurait l\u2019id\u00e9e de s\u2019y installer \u00e0 moins de ne pas avoir le choix et des gens qui n\u2019ont pas le choix, il y en a toujours eu et il y en aura toujours, pas des noirs marrons comme aux \u00c9tats-Unis, ici on \u00e9tait bien trop occup\u00e9 \u00e0 chasser les parpaillots pour s\u2019int\u00e9resser aux n\u00e8gres \u2014 mais je rigole, d\u2019abord il n\u2019y en avait pas \u2014 mais des protestants qui esp\u00e9raient trouver une travers\u00e9e vers l\u2019Am\u00e9rique, \u00e7a par contre, on n\u2019en manquait pas, d\u2019ailleurs on ne les ratait pas toujours et dans ce cas, vous croyez vraiment qu\u2019on allait se les enterrer en Terre sainte\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;ap\u00e9ritif se prolonge toujours comme \u00e7a : un gros causeur se lance dans une tirade. Les autres opinent du chef et une nouvelle tourn\u00e9e est servie. Quand il a le gosier sec, un autre prend le relais, avec une forme de modestie un peu pompeuse. L&rsquo;air de dire : maintenant que ce rustaud a d\u00e9ball\u00e9 le poisson, levons les filets.<\/p>\n\n\n\n<p><br><em>Les marais sont un genre de Gange local\u00a0: tout \u00e0 la fois lavoir, r\u00e9serve animali\u00e8re, d\u00e9charge sauvage et cimeti\u00e8re. L\u2019assainissement de la partie est dans les ann\u00e9es\u00a060 a permis la construction de la zone pavillonnaire et du Lyc\u00e9e Jean Hyppolite. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, les \u00e9colos n\u2019\u00e9taient pas aussi vivaces qu\u2019aujourd\u2019hui et comme nous ne sommes pas aux \u00c9tats-Unis, personne n\u2019a song\u00e9 \u00e0 s\u2019inqui\u00e9ter de ce que les disparus du marais, probablement des centaines de macchab\u00e9es au fil des si\u00e8cles, se sentissent insult\u00e9s par l\u2019implantation de m\u00e9nages moyens au-dessus de leurs v\u00e9n\u00e9rables t\u00eates de poussi\u00e8res, au point de perturber le syst\u00e8me \u00e9lectrique ou de faire claquer nuitamment les portes des placards.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>On dirait une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, un film plut\u00f4t, un Maigret\u2026 l\u2019impression change \u00e0 chaque minute. Est-ce qu\u2019ils font ces dialogues parce que quelqu\u2019un est l\u00e0 qui \u00e9crit, comme on danse imperceptiblement quand la musique joue, ou bien est-ce moi seul qui les entend ainsi, parce que je les prends en note\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Si personne ne s\u2019inqui\u00e8te des morts du dessous, dans les pavillons, c\u2019est parce qu\u2019on les connait\u00a0: ils sont tous plus ou moins de la famille. <\/em><br><em>Y&rsquo;a des imprudents qui p\u00eachaient au foulard, des pauvres gens \u00e0 qui on n\u2019avait jamais ouvert la moindre porte de leur vivant et pour qui on n\u2019allait pas faire exception avec celle du cimeti\u00e8re maintenant qu\u2019ils \u00e9taient tr\u00e9pass\u00e9s, pas vraiment de diff\u00e9rence avec ceux qui se sont endett\u00e9s pour vingt ans pour un bout de maison en pl\u00e2tre avec un jardinet infest\u00e9 de moustiques en \u00e9t\u00e9 et d\u00e9tremp\u00e9 toute l\u2019ann\u00e9e. <\/em><br><em>Aux \u00c9tats-Unis, ils ont que des \u00e9trangers qui vont et viennent sur la t\u00eate des Indiens des origines, pas \u00e9tonnant que \u00e7a leur tape sur les nerfs. Ici, le rythme des pas est familier, \u00e7a rappelle la bourr\u00e9e aux vieux dont on ne savait plus quoi faire, et \u00e7a berce les nouveau-n\u00e9s qu\u2019il fallait taire et enterrer avant qu\u2019ils aient pu crier.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Et voil\u00e0 qu\u2019un d\u2019entre eux parle de danse, justement, comme s\u2019il m\u2019avait entendu penser\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>Un corps dans le marais dispara\u00eet de la vue en un rien de temps, et il est recycl\u00e9 en moins d\u2019un mois.<\/em><br><em>Ici, on n\u2019a pas d\u2019enfant qui parle \u00e0 son pouce, pas de t\u00e9l\u00e9 qui passe \u00e0 l\u2019envers la musique des Beatles, pas de voiture poss\u00e9d\u00e9e dans l\u2019all\u00e9e Mozart.<\/em><br><em>\u00c9videmment, le cas de Gabriella a beaucoup fait causer. C\u2019est une petite ville. Ses escapades nocturnes du quartier r\u00e9sidentiel en chemise de nuit vers les marais rest\u00e9s sauvages, d\u2019autant qu\u2019elles la faisaient passer devant l\u2019internat du Lyc\u00e9e Jean Hyppolite, c\u2019est \u00e7a qui nous a valu ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler de fameuses l\u00e9gendes urbaines.<\/em><br><em>Marcel l\u2019\u00e9lectricien, il ne voulait pas qu\u2019on en parle des bizarreries de Gabriella.\u00a0<\/em><br><em>Mais apr\u00e8s deux verres, il en parlait bien tout seul\u00a0: et qu\u2019elle savait plusieurs langues quand elle dormait, et qu\u2019elle avait des discussions \u00e9rudites avec \u00c9mile Gaboriau\u2026\u00a0<\/em><br><em>Gabriella\u2009? Des conversations \u00e9rudites\u2009? En plus le Gaboriau, c\u2019\u00e9tait un monsieur et il repose dans l\u2019ancien cimeti\u00e8re, celui qu\u2019on visite avec les beaux monuments fun\u00e9raires d\u2019avant, pas dans les marais.<\/em><br><em>Pendant presque trois ans, Gabriella passait une heure par jour \u00e0 faire la lecture \u00e0 \u00c9mile Gaboriau, autrefois gloire locale, plus connu aujourd\u2019hui \u2014 \u00f4 ironie du sort \u2014 aux \u00c9tats-Unis que dans son propre pays. Mais c\u2019est encore la biblioth\u00e9caire qui sait le mieux cette affaire\u00a0: elle lui conseillait les ouvrages. Et puis, du jour au lendemain, \u00e7a s\u2019est arr\u00eat\u00e9. Enfin\u2026 la lecture.<\/em><br><em>Quelqu\u2019un qu\u2019ils ont fait venir. Un grand m\u00e9decin. On ne l\u2019a jamais vu. Mais c\u2019est pas possible autrement.<\/em><br><em>La biblioth\u00e9caire, quand elle est bien lun\u00e9e, elle montre une collection tr\u00e8s particuli\u00e8re qu\u2019elle tient de famille. Les \u00c9vapor\u00e9es du marais (chuchot\u00e9). Je ne devrais m\u00eame pas en parler, mais c\u2019est si singulier et elle se fait vieille quoi qu\u2019elle en dise.\u00a0<\/em><br><em>Depuis quelques mois, vous avez vu comme elle prend un soin de la statue de Jean Hyppolite.\u00a0<br>Autre gloire locale, mais encore bien \u00e0 nous celui-l\u00e0. On raconte pour la blague qu\u2019il n\u2019a pas support\u00e9 que son nom soit attribu\u00e9 \u00e0 un b\u00e2timent aussi laid.\u00a0<br>Mais moi je l\u2019ai connu, je me souviens qu\u2019il \u00e9tait assez \u00e9branl\u00e9 de savoir qu\u2019on assainissait une partie du marais dans ce but.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e8s que j\u2019ai ouvert mon carnet, j\u2019ai disparu de ce petit bar de bord de route \u2014 la Secousse\u2009! Mais le tour fonctionne tout aussi bien au Canotier \u2014 . Il suffit d\u2019\u00e9crire pour qu\u2019on me croie ailleurs. 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