{"id":81361,"date":"2022-06-29T20:06:09","date_gmt":"2022-06-29T18:06:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=81361"},"modified":"2022-06-29T20:06:10","modified_gmt":"2022-06-29T18:06:10","slug":"40-jours-05-ils-ont-des-yeux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-05-ils-ont-des-yeux\/","title":{"rendered":"#40 jours #05 | Ils ont des yeux"},"content":{"rendered":"\n<p>Quelque chose lui avait \u00e9chapp\u00e9.&nbsp; Il en \u00e9tait s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s l\u2019avoir tourn\u00e9e et retourn\u00e9e plusieurs fois dans sa t\u00eate, la sc\u00e8ne lui paraissait cristalline.&nbsp; Sauf un d\u00e9tail.&nbsp; Il n\u2019aurait su dire o\u00f9 ni quand.&nbsp; \u00c7a le d\u00e9mangeait.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se revoyait donc p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019appartement de cette femme, dans l\u2019espoir de lui porter secours.\u00a0 Trop tard\u00a0: elle avait succomb\u00e9 \u00e0 ses blessures.\u00a0 Il avait d\u00e9pos\u00e9 le corps sur le carrelage impeccable, sentant que le meurtrier \u00e9tait toujours quelque part, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.\u00a0 Il avait explor\u00e9 les lieux\u00a0: le hall d\u2019entr\u00e9e avec sa table basse, ses magazines de mode, ses vieux vases en porcelaine, son t\u00e9l\u00e9phone art d\u00e9co.\u00a0 Il avait choisi de ne pas s\u2019y attarder.\u00a0 Seul le couloir \u00e9tait l\u2019issue prise par le tueur.\u00a0 Un couloir \u00e9trange, aust\u00e8re.\u00a0 Il s\u2019y \u00e9tait engouffr\u00e9, oppress\u00e9 par les peintures sinistres de chaque c\u00f4t\u00e9, tapissant int\u00e9gralement les pans des murs, ne leur laissant aucun centim\u00e8tre pour respirer.\u00a0 Il s\u2019\u00e9tait senti des points communs avec ces murs, engloutis par les tableaux, tous ces visages d\u00e9form\u00e9s, ces yeux vides, ces bouches ouvertes, expressionnistes, dignes du <em>Cri<\/em> de Munch ou du d\u00e9charnement chez Schiele.\u00a0 Les teintes gris\u00e2tres, maussades, fondaient sur les toiles, contaminaient les visages de ces hommes et femmes, qui criaient, criaient, et lui tentait vaille que vaille de (hurler, hurler) garder son sang-froid.\u00a0 Celui qu\u2019il poursuivait ne pouvait pas \u00eatre loin.\u00a0 Il s\u2019\u00e9tait cach\u00e9 quelque part.\u00a0 Mais o\u00f9\u00a0?\u00a0 Impossible qu\u2019il surgisse d\u2019un coin pour l\u2019attaquer subitement\u00a0: le couloir menait sur une impasse\u00a0; aucune pi\u00e8ce dans cette direction.\u00a0 Il faut croire qu\u2019elles se trouvaient toutes du c\u00f4t\u00e9 du hall d\u2019entr\u00e9e.\u00a0 Etonnante architecture, aucune difficult\u00e9, et pourtant, quelque chose lui avait \u00e9chapp\u00e9.\u00a0 Il en devenait malade.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait continu\u00e9 sa progression.&nbsp; Chacun de ses pas lui co\u00fbtait.&nbsp; Il avait regard\u00e9 devant lui, derri\u00e8re lui, sur sa gauche, sur sa droite.&nbsp; L\u00e0 le couloir avait form\u00e9 un coude, laissant un bref espace vacant sur sa gauche, comme un vide soudain, et aucune trace de qui que ce soit.&nbsp; Ensuite seulement, il avait \u00e9t\u00e9 gagn\u00e9 d\u2019un profond d\u00e9couragement, et sa peur avait pris le dessus sur son envie de justice.&nbsp; Il avait rebrouss\u00e9 chemin, tout penaud, et avait appel\u00e9 la police pour signaler le crime.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux semaines s\u2019\u00e9coul\u00e8rent.&nbsp; Il en \u00e9tait toujours autant tracass\u00e9.&nbsp; Quelque chose clochait.<\/p>\n\n\n\n<p>Il retourna dans l\u2019immeuble du drame.\u00a0 Arriv\u00e9 devant la porte, devant l\u2019appartement de la victime, il d\u00e9tacha les banderoles autocollantes cens\u00e9es dissuader quiconque d\u2019entrer.\u00a0 <em>Police line.\u00a0 Do not cross<\/em>.\u00a0 Bien entendu, il passa de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019atmosph\u00e8re du lieu avait chang\u00e9.&nbsp; L\u2019air semblait plus t\u00e9nu, comme charg\u00e9 d\u2019une potentielle r\u00e9v\u00e9lation.&nbsp; Sans pouvoir encore se l\u2019expliquer, il sut cette fois qu\u2019il comprendrait.&nbsp; Qu\u2019il trouverait la cl\u00e9 \u00e0 son \u00e9nigme.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ils ont des yeux mais ils ne verront pas&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Son regard sur l\u2019espace avait \u00e9t\u00e9 trompeur. &nbsp;On ne voit que ce qu\u2019on d\u00e9cide de voir.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00fb par une intuition fi\u00e9vreuse, il se pr\u00e9cipita dans l\u2019\u00e9troit couloir aux terribles peintures.&nbsp; Arriv\u00e9 au bout, il pesta.&nbsp; Puis se retourna.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est alors qu\u2019il vit l\u2019espace disponible au milieu du couloir, enfin sur le c\u00f4t\u00e9 du milieu du couloir \u2013 il n\u2019aurait pas pu le d\u00e9crire.&nbsp; Cette sorte d\u2019angle mort, inutile.&nbsp; Il s\u2019y pla\u00e7a.&nbsp; Pas de quoi fouetter un chat.&nbsp; Aucun int\u00e9r\u00eat.&nbsp; Juste l\u2019espace possible pour une personne.&nbsp; Son regard fut attir\u00e9 par un miroir ovale, un peu ali\u00e9nant en ce sens qu\u2019il refl\u00e9tait une concentration de ces visages d\u00e9shumanis\u00e9s.&nbsp; Et, \u00e0 l\u2019exact endroit o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait \u00e0 pr\u00e9sent plac\u00e9, son propre visage occupait le centre du miroir.&nbsp; Absolument parfaitement.&nbsp; On aurait dit qu\u2019il plongeait dans le paysage malsain de l\u2019ensemble des diff\u00e9rents tableaux, qu\u2019il faisait partie du d\u00e9cor.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il comprit.&nbsp; C\u2019\u00e9tait si \u00e9vident&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le tueur, Dieu sait comment, \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 le contourner, puis \u00e0 se placer derri\u00e8re lui dans l\u2019angle mort.&nbsp; Il s\u2019\u00e9tait litt\u00e9ralement fondu dans l\u2019univers pictural.<\/p>\n\n\n\n<p>Et \u00e0 son tour, lui non plus semblait ne plus pouvoir en sortir.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"901\" height=\"431\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/image-22.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-81363\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/image-22.png 901w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/image-22-420x201.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/image-22-768x367.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 901px) 100vw, 901px\" \/><figcaption>Inspiration: film<em> Profondo Rosso<\/em>, de Dario ARGENTO (1975)<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelque chose lui avait \u00e9chapp\u00e9.&nbsp; Il en \u00e9tait s\u00fbr. Apr\u00e8s l\u2019avoir tourn\u00e9e et retourn\u00e9e plusieurs fois dans sa t\u00eate, la sc\u00e8ne lui paraissait cristalline.&nbsp; Sauf un d\u00e9tail.&nbsp; Il n\u2019aurait su dire o\u00f9 ni quand.&nbsp; \u00c7a le d\u00e9mangeait. Il se revoyait donc p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019appartement de cette femme, dans l\u2019espoir de lui porter secours.\u00a0 Trop tard\u00a0: elle avait succomb\u00e9 \u00e0 ses <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-05-ils-ont-des-yeux\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40 jours #05 | Ils ont des yeux<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":524,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-81361","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/81361","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/524"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=81361"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/81361\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=81361"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=81361"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=81361"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}