{"id":82506,"date":"2022-07-02T19:44:27","date_gmt":"2022-07-02T17:44:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=82506"},"modified":"2022-07-03T10:17:48","modified_gmt":"2022-07-03T08:17:48","slug":"40-22-plusieurs-fois-un-meme-endroit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-22-plusieurs-fois-un-meme-endroit\/","title":{"rendered":"#40jours #22 | plusieurs fois un m\u00eame endroit"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>CINQ OCTOBRE MILLE NEUF CENT QUATRE-VINGT-HUIT<\/strong>, c&rsquo;est l&rsquo;apr\u00e8s-midi, le soleil continue de taper fort, l&rsquo;\u00e9t\u00e9 a du mal \u00e0 quitter ces terres, le port est \u00e0 droite, mais de l\u00e0 o\u00f9 nous sommes, nous ne le voyons pas, du haut du septi\u00e8me \u00e9tage d&rsquo;un immeuble fran\u00e7ais, qui en compte le double, nous surplombons un parking, des arr\u00eats de bus, une fontaine, des arcades haussmanniennes, un h\u00f4pital, alors le plus grand du continent, de cette perspective, en contrebas, tout est plat, les routes sont des tentacules qui par endroit se mordent la queue, les rues sont \u00e9trangement calmes, des fourgons de police bloquent les issues, on n&rsquo;entend plus rien, on n&rsquo;entend plus les cris, on ne voit plus les mouvements de foule, comme des vagues houleuses depuis ce septi\u00e8me \u00e9tage, il y a un calme de plomb, l&rsquo;automne n&rsquo;arrivera jamais cette ann\u00e9e, ni celle d&rsquo;apr\u00e8s, l&rsquo;\u00e9t\u00e9 finira par br\u00fbler ceux qui l&rsquo;adorent, ni la mer ni sa largesse ne saura l&rsquo;\u00e9teindre, les hommes ont saign\u00e9, les oiseaux se sont tus, le ciel est vid\u00e9, de loin en loin on entend une sir\u00e8ne rugir, un talkie-walkie gr\u00e9siller, de loin en loin, seul un canon affronte l&rsquo;astre d\u00e9vorant, <strong>VINGT-NEUF OCTOBRE MILLE NEUF CENT QUATRE-VINGT-NEUF<\/strong>, apr\u00e8s avoir servi des lentilles \u00e0 ses enfants assis autour de la table, elle rejoint encore ce mirador, ce balcon du 7\u00e8me \u00e9tage, elle aime contempler les autres qui habitent cette ville, qui s&rsquo;affairent sous son balcon, qui s&rsquo;agglutinent, forment des nu\u00e9es, se s\u00e9parent, se rencontrent, se faufilent sur cette place immense dont la fontaine est \u0153il du cyclone, elle se cramponne \u00e0 la balustrade, comme toujours, son gouvernail, quand elle se trouve sur ce pont, \u00e0 contempler la ville comme une mer parfois houleuse, parfois calme, \u00e0 contempler les toits des immeubles \u00e0 la parisienne qui rencontrent au loin les terrasses de la vieille ville arabe, comme des vagues successives venant l\u00e9cher des rochers t\u00e9m\u00e9raires, en face les maisons et les petits immeubles d\u00e9gringolent le versant de la colline qui va s&rsquo;\u00e9craser dans la mer, cette mer qu&rsquo;elle ne voit pas de l\u00e0 o\u00f9 elle est, mais le paysage de cette ville n&rsquo;en est qu&rsquo;un miroir, l&rsquo;amoncellement des toits, les perspectives et les points de fuite, les mouvements qu&rsquo;ils dessinent forment son v\u00e9ritable oc\u00e9an, et elle aime \u00e0 s&rsquo;y noyer, mais ce jour-l\u00e0, la r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9passe le r\u00eave, et elle est tout \u00e0 coup comme emport\u00e9e, elle se sent ballot\u00e9e par des courants, elle se voit partir avec son balcon, elle tangue, tout l&rsquo;immeuble tangue, en avant, en arri\u00e8re, c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re secousse, bient\u00f4t elle entend des cohortes d&rsquo;hommes et de femmes, b\u00e9b\u00e9s aux bras, d\u00e9valer les escaliers, rejoindre la terre d&rsquo;en bas, quitter les hauteurs et trouver refuge sur la terre ferme, celle-l\u00e0 m\u00eame qui s&rsquo;\u00e9ventre, elle les voit former une masse de plus en plus nombreuse \u00e0 ses pieds, elle trouve enfin la force de desserrer sa prise et de quitter sa balustrade, elle court \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de son appartement, elle court dans son hall, elle vole \u00e0 travers les \u00e9tages, avale les marches, elle rejoint les autres et tous ne forment plus qu&rsquo;un corps, <strong>ANN\u00c9ES QUATRE-VINGT-DIX<\/strong>, il n&rsquo;existe plus qu&rsquo;une seule saison, il n&rsquo;existe plus qu&rsquo;un seul mois, il n&rsquo;existe plus qu&rsquo;une seule journ\u00e9e, bient\u00f4t les fourgons de police ont laiss\u00e9 place \u00e0 des tanks, les passants affair\u00e9s \u00e0 des hommes en barbe, les badinages quotidiens \u00e0 des vocif\u00e9rations assassines, bient\u00f4t, elle ne pouvait plus rester longtemps au balcon, bient\u00f4t on a install\u00e9 des rideaux de plomb pour couvrir les regards, bient\u00f4t, des armes point\u00e9es vers tous les \u00e9tages pour interdire la rue au peuple, bient\u00f4t le couvre-feu, la fontaine a tari, on coupe l&rsquo;eau, on assoiffe le peuple, de temps \u00e0 autre, on coupe l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, et voil\u00e0 la ville plong\u00e9e dans le noir, on ne peut plus voir par le balcon, le versant de la colline o\u00f9 la nuit s&rsquo;illuminait de toutes les fen\u00eatres qui \u00e9taient autant d&rsquo;yeux ouverts, mais qui sont maintenant aveugles, le peuple devient sourd, les sir\u00e8nes et les alertes deviennent sa seule musique, le matin quand le soleil revient, ce sont les files d&rsquo;attente, on attend pour le lait, on attend pour le pain, le peuple est prostr\u00e9, il attend, le parking qui accueillait les jeux de ballon des gar\u00e7ons s&rsquo;encombre bient\u00f4t de tas de ferraille et de d\u00e9chets, les rats sont partout, ils couinent de plaisir, elle les voit, quand elle risque un \u0153il en bas, pi\u00e9tiner heureux ce qui fut sa plage, se baigner impunis dans son oc\u00e9an. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>CINQ OCTOBRE MILLE NEUF CENT QUATRE-VINGT-HUIT, c&rsquo;est l&rsquo;apr\u00e8s-midi, le soleil continue de taper fort, l&rsquo;\u00e9t\u00e9 a du mal \u00e0 quitter ces terres, le port est \u00e0 droite, mais de l\u00e0 o\u00f9 nous sommes, nous ne le voyons pas, du haut du septi\u00e8me \u00e9tage d&rsquo;un immeuble fran\u00e7ais, qui en compte le double, nous surplombons un parking, des arr\u00eats de bus, une <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-22-plusieurs-fois-un-meme-endroit\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40jours #22 | plusieurs fois un m\u00eame endroit<\/span><span 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