{"id":82510,"date":"2022-07-02T19:27:34","date_gmt":"2022-07-02T17:27:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=82510"},"modified":"2022-07-03T16:51:10","modified_gmt":"2022-07-03T14:51:10","slug":"40jours-22-depuis-le-commencement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-22-depuis-le-commencement\/","title":{"rendered":"40JOURS #22 Depuis le commencement"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><\/h1>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"878\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/img_7824-1024x878.jpg\" alt=\"Gesine Arps\" class=\"wp-image-82517\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/img_7824-1024x878.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/img_7824-420x360.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/img_7824-768x659.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/img_7824.jpg 1420w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>\u00a9 Gesine Arps<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les jours n\u2019avaient pas de nom ce lieu existait d\u00e9j\u00e0. Pas plus que les mois<\/strong>. Quant aux ann\u00e9es on n\u2019en tenait pas le compte. Pour donner son \u00e2ge on disait \u00e0 quel point on sentait la mort toute proche ou au contraire, mais peu parlaient de cela, peu parlaient au sens o\u00f9 nous l\u2019entendons ici et maintenant. Pourtant, bien que d\u00e9pourvues de nom, les saisons se succ\u00e9daient dans un ordre qui n\u2019\u00e9chappait \u00e0 personne, mais qu\u2019on ne tenait jamais pour certain. Pas davantage que le lever du jour \u00e0 venir, quand le soleil quittait cet endroit qui existait d\u00e9j\u00e0. Disons qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, celui dont je parle d\u2019ici et de maintenant, le soleil est encore l\u00e0, mais p\u00e2le. Trois femmes marchent dans la boue \u00e9paisse. Elles crient et elles tapent dans leurs mains pour demander aux b\u00eates qui glissent et mordent de s\u2019en aller. Elles le font toujours de la m\u00eame mani\u00e8re, la mani\u00e8re qui agit et parfois elles refont cette suite de cris et de claquements de mains quand la nuit est l\u00e0 pour faire rire les enfants et les hommes. Il y a une fa\u00e7on qui agit et elles la reproduisent et elles l\u2019apprennent aux plus jeunes et elles l\u2019am\u00e9liorent quand elles doutent de l\u2019exactitude de leurs souvenirs. L\u00e0, \u00e0 ce moment du soleil p\u00e2le, elles prennent de la boue dans leurs mains, elles en posent sur leurs cheveux et sur les plaies d\u2019un tout petit gar\u00e7on qu\u2019elles ont emmen\u00e9 avec elles. Sa cuisse est br\u00fbl\u00e9e, son bras est br\u00fbl\u00e9, sa joue est br\u00fbl\u00e9e, et il n\u2019y a plus de cheveux sur une partie de son cr\u00e2ne qui ressemble \u00e0 un petit \u0153uf rouge. Elles le couchent l\u00e0 o\u00f9 la boue fig\u00e9e ressemble \u00e0 la peau de la plus \u00e2g\u00e9e. Il ferme les yeux et il s\u2019endort imm\u00e9diatement. Son souffle est si calme tout \u00e0 coup qu\u2019on ne le distingue plus de ce qui l\u2019entoure, les grands roseaux, les arbres dont les racines plongent tout droit dans l\u2019eau pour \u00e9tancher leur soif et grandir toujours plus haut et plus bas en m\u00eame temps. Les femmes rapportent de l\u2019eau dans leurs mains en coupe. Elles se placent \u00e0 un grand pas du corps, formant un triangle. Une \u00e0 ses pieds, les deux autres de part et d\u2019autre du cr\u00e2ne. D\u2019un coup, elles s\u2019accroupissent ensemble et versent l\u2019eau dans les sillons arides. Elles attendent. L\u2019eau suit son cours jusqu\u2019aux pieds et jusqu\u2019aux oreilles. C\u2019est tr\u00e8s lent et elles doivent \u00e9craser sur leur bras et leurs jambes les insectes qui veulent les boire. Mais \u00e0 part ces claques sonores, on entend que le souffle du gar\u00e7on, et ceux des femmes cal\u00e9s sur le sien. Quand il se r\u00e9veille, il regarde longuement autour de lui. Elles balancent leur t\u00eate doucement, comme pour dire oui, oui, oui. Reviens, reviens, reviens. Il est pr\u00eat tout \u00e0 coup. Il les aide \u00e0 se relever et les voil\u00e0 partis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1568 aube du mois de mai<\/strong><br>La boue jusqu\u2019au genoux, les <a href=\"file:\/\/\/var\/folders\/0t\/kwlgdk0x7xd_dvbdtpwgbcsm0000gn\/T\/com.ulyssesapp.mac\/c6b270e2a7c545cdb186d5f0326a13f4\/40jOURS%20%2321%20Depuis%20le%20commencement\/index.html#\">Enfants perdus<\/a> men\u00e9s par Agrippa d\u2019Aubigny traversent le marais comme des ombres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1603 nuit de novembre<\/strong><br>Chacun de ses pas re\u00e7oit les baisers appuy\u00e9s du sable gorg\u00e9 d\u2019eau, son \u00e9treinte mouill\u00e9e, mouvante, pi\u00e9g\u00e9e. L\u2019empreinte est in\u00e9vitable, elle est si lourde avec l\u2019enfant sur son dos et les brodequins d\u2019homme qui pendent sur son gros ventre. Mais le marais recouvre leurs traces d\u2019eau, brouille les sables d\u00e8s qu\u2019ils sont pass\u00e9s. Ils sont marais et femme, promis depuis l\u2019enfance. Il a cach\u00e9 leurs jeux, leur apprentissage. Il aurait cach\u00e9 ses \u00e9bats si elle n\u2019\u00e9tait pas si vierge. Maintenant, il cache sa fuite. Au loin, pas si loin, des torches et de la rage. Mais le profil du gros ventre de la lune pour elle seule sourit. Elle arrive au point o\u00f9 l\u2019eau l\u2019emporte sur le marais, o\u00f9 ils se relaient. Ses pieds sont bleus. Le froid du temps des loups, plus de moustiques ni de sangsues. Elle s\u2019accroupit. L\u2019enfant glisse de son dos, nimb\u00e9 de l\u2019odeur de ses cheveux. Elle les a si bien lav\u00e9s avec les herbes et la cendre, qu\u2019il n\u2019a pas pu sentir sa peur dans la sueur qui les collait \u00e0 sa nuque. Le marais seul coule dans sa sueur. Et la femme et l\u2019enfant savent exactement o\u00f9 sont les loups avec les torches et combien de temps il leur reste. Elle s\u2019accroupit dans la vase au milieu des roseaux. Elle sort un ballon d\u2019osier de sous sa robe, dont l\u2019enfant se saisit \u00e0 deux bras. Elle se fouille et sort de son entrecuisse un mince rouleau de parchemin. L\u2019enfant la regarde. Sans un mot, elle lui fait savoir&nbsp;: le corps est l\u2019ultime cachette, t\u00eate comprise. Elle essuie le parchemin du mieux qu\u2019elle peut sur sa robe avant de le serrer dans le poing de l\u2019enfant. Les torches des loups cr\u00e8vent la nuit. Sans se relever, elle prend l\u2019enfant contre son ventre tout plat \u00e0 nouveau. Une seconde plus tard, il flotte sur l\u2019eau. Un mois plus tard, il aborde dans un monde nouveau. Elle se fond dans le marais et les contes de la Vouivre abritent son secret depuis plus de quatre si\u00e8cles\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1868 soir d\u2019\u00e9t\u00e9<\/strong><br>Il aura fait si chaud qu\u2019on peut traverser \u00e0 pied sec. Un homme en veste malgr\u00e9 la temp\u00e9rature encore tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e en cette fin de journ\u00e9e marche lentement dans les hautes herbes jaunes. Une femme l\u2019accompagne, bien mieux allante. Elle porte un petit panier d\u2019o\u00f9 elle sort une bouteille emball\u00e9e pour garder le frais, qu\u2019elle lui tend. Il lui sourit. Il t\u00e2che de faire bonne figure, mais le souffle lui manque. Une petite t\u00eate sort par instantes grandes gerbes s\u00e8ches. Un enfant qui saute. Il a un chien avec lui qui saute aussi, \u00e0 contretemps. L\u2019enfant n\u2019est pas bien grand et il manque de faire tomber la femme en fon\u00e7ant \u00e0 l\u2019aveuglette dans ses jupons. Elle rit. L\u2019homme boit avec avidit\u00e9 le vin qu\u2019elle lui a donn\u00e9, mais il doit bient\u00f4t marquer une pause pour reprendre son souffle. Elle pose une main sur son bras avant de reprendre la bouteille. Elle le couve du regard tandis qu\u2019il regarde vers le ch\u00e2teau, sa main en visi\u00e8re. Elle s\u2019approche et lui parle \u00e0 l\u2019oreille. Il lui sourit. Il tousse. Elle frotte vigoureusement son dos en appelant l\u2019enfant. Ils reprennent leur excursion. L\u2019enfant et le chien, d\u00e9j\u00e0 loin devant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1999 premi\u00e8re semaine de f\u00e9vrier, nuit et r\u00e9verb\u00e8re<\/strong><br>Une jeune femme traverse le parking. Pantalon en jean \u00e9pais, blouson de cuir rouge trop l\u00e9ger pour la saison. Elle peut marcher seule la nuit dans les rues, ce n\u2019est plus un probl\u00e8me, ce n\u2019est plus le probl\u00e8me \u2014 marcher seule la nuit sans se retourner brusquement en terrifiant d\u2019innocents promeneurs de chiens, en d\u00e9rangeant de fi\u00e9vreux amoureux encastr\u00e9s dans des portes coch\u00e8res, marcher seule la nuit c\u2019\u00e9tait le but, le jalon de la fin de la peur, la pierre blanche de la gu\u00e9rison, le signe de l\u2019apr\u00e8s \u2014. Mais alors qu\u2019elle a laiss\u00e9 la pierre blanche loin derri\u00e8re elle, d\u2019autres histoires que la sienne, d\u2019autres tristesses puissantes, l\u2019ont r\u00e9ouverte comme un poisson qu\u2019on vide, d\u2019un coup net de leur d\u00e9coud-vite d\u2019apprenties couturi\u00e8res, elles l\u2019ont d\u00e9chir\u00e9e comme on fait un accroc dans une robe dont on souhaitait seulement retirer l\u2019\u00e9tiquette qui d\u00e9mange. Tout est \u00e0 recommencer, \u2014 voil\u00e0 ce qu\u2019elle va lui dire, quand elle retournera \u00e0 Paris \u2014 tout est \u00e0 reprendre du d\u00e9but, rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 gu\u00e9ri, r\u00e9par\u00e9, soign\u00e9, seulement salement recousu avec les moyens du bord, reb\u00e2ti \u00e0 gros points de fils blanc emprisonnant dedans la farce et le vide. Le tout du vide et de la farce a d\u00fb rester sur place, dans cette ville de hasard o\u00f9 des jeunes filles \u2014 femmes\u2009? \u2014 viennent par hasard de lui administrer le coup de gr\u00e2ce du tranchant de leur d\u00e9tresse. Pour preuve, elle lui apportera les enregistrements, le petit carton de minicassettes. En suivant un dessin \u00e9tabli par avance \u2014 le d\u00e9placement du cavalier \u2014, elle parcourt le lotissement, longe le camping, puis traverse le parking en sens inverse avant de rentrer dans le b\u00e2timent C du Lyc\u00e9e Jean Hyp.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2023 vacances de P\u00e2ques, jamais avant 2&nbsp;h<\/strong><br>Il marche dans ce vide qu\u2019elle lui a laiss\u00e9, il marche dans sa trace, celle de la peur surmont\u00e9e, battue, par les petites rues des pavillons o\u00f9 les murs ont des oreilles et les siennes, tout ou\u00efe, \u2014 pleines des voix lointaines des jeunes filles r\u00eaveuses, qui charment la vigie et endorment les aguets \u2014 ne lui sont plus d\u2019aucun secours. Il marche, toutes leurs voix, son invisibilit\u00e9 perdue&nbsp;: incapable d\u2019\u00eatre encore le premier \u00e0 voir, le premier \u00e0 entendre celui ou celle qui pourrait le voir ou l\u2019entendre par hasard dans ces rues sans histoire pour qui est aveugle. Il ne peut pas s\u2019\u00e9loigner. Il regarde au loin le ch\u00e2teau que la ville \u00e9claire \u00e0 grands frais. Les murailles crayeuses se d\u00e9couperaient au couteau, ne laissant appara\u00eetre que du blanc, cass\u00e9 et laiteux, mais solide toujours. Solide, mais friable pourtant. Meringue \u00e9norme qui n\u2019y perdrait que quelques petits cailloux blancs de quelques tonnes. L\u2019Histoire importe peu, n\u2019importe plus (les huguenots, les vieilles guerres, les sorci\u00e8res\u2026), mais la mati\u00e8re, sa friabilit\u00e9, son go\u00fbt exquis de turon frais au palais imaginaire, sa consistance de monumentale cr\u00e8me au caramel sur la chaude terrasse qui ne montrait que des dos admiratifs ou las, d\u00e9goulinant de sueur, des mangeurs de glaces \u00e0 coulures collantes, des photographes du temps perdu\u2026 tout cela le tient \u00e9veill\u00e9 des heures enti\u00e8res, tandis qu\u2019il marche selon le plan qu\u2019elle lui a laiss\u00e9 pour la cavale, pour tromper l\u2019attente, l\u2019ennui, l\u2019ignorance et l\u2019inqui\u00e9tude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2027 Pont du 1er&nbsp;mai, 20&nbsp;h&nbsp;03<\/strong><br>Le lotissement finit sa journ\u00e9e de tuyau d\u2019arrosage. Il y a encore quelques ann\u00e9es, tout \u00e7a devait se vider \u00e0 l\u2019heure du journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9. L\u00e0 \u00e7a tra\u00eene dehors avec des cha\u00eenes d\u2019informations en continu sur des portables qui valent au kilo plus que le prix des baraques. Laissons \u00e7a. Le camping, m\u00eame combat, bataille d\u2019eau au lieu d\u2019arrosage, mais pour le reste\u2026 Par contre, en se penchant, \u00e0 mi-corps, on aper\u00e7oit le campement au ras du marais. Un camping, un campement o\u00f9 r\u00e9side le changement\u2009? Camping en plein air, campement aux quatre vents. Camping avec sanitaires, au campement, la rivi\u00e8re. Camping pour touristes, campement pour itin\u00e9rants. Camping pour l\u2019agr\u00e9ment, campement, avec celui de la mairie. Camping&nbsp;: voisins, campement&nbsp;: monde en soi. Camping, les chiens en laisse aboient, campement\u2026 laisse les chiens aux abois. Si tu veux te faire remarquer au camping, tu passes en journ\u00e9e, si tu veux faire causer, \u00e0 l\u2019ap\u00e9ro. Si tu veux passer inaper\u00e7u au campement, passe ton chemin, \u00e9vite la nuit, la nuit tout le monde-en-soi te voit. Qu\u2019est-ce que tu cherches au juste ici et l\u00e0\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les jours n\u2019avaient pas de nom ce lieu existait d\u00e9j\u00e0. Pas plus que les mois. 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