{"id":83144,"date":"2022-07-04T14:34:38","date_gmt":"2022-07-04T12:34:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=83144"},"modified":"2022-07-05T08:14:18","modified_gmt":"2022-07-05T06:14:18","slug":"40-jours-21bis-ceci-nest-pas-un-livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-21bis-ceci-nest-pas-un-livre\/","title":{"rendered":"#40jours #21bis | ceci n\u2019est pas un livre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Certains disent que je ne suis pas un livre. Certes, on ne me range pas l\u00e0- bas, &nbsp; sur les belles \u00e9tag\u00e8res de ch\u00eane verni,&nbsp;les flancs bien au chaud entre deux de mes cong\u00e9n\u00e8res. Je vis seule, la tranche pos\u00e9e sur le marbre froid. Vous pouvez d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent refermer cette page si  vous esp\u00e9rez y d\u00e9couvrir une histoire bien sagement couch\u00e9e sur mon papier blanc. Seuls ceux qui savent lire entre les lignes pourront comprendre comment tourner la page suivante. <\/p>\n\n\n\n<p>Pour ma premi\u00e8re propri\u00e9taire je f\u00fbt un cadeau, bien envelopp\u00e9e dans un papier de soie.  Choisit avec amour par sa m\u00e8re sur le rayonnage du libraire ou je cr\u00e2nais fi\u00e8rement en t\u00eate des ventes, nous f\u00eemes connaissance  le jour de son mariage. D\u00e8s son retour de voyage de noces, elle me feuilleta et ne tarda pas \u00e0 me  r\u00e9server une place de choix dans sa cuisine tout contre le ronronnement ti\u00e8de du  four et face a la fen\u00eatre. Je coulais des jours heureux avec la sensation du devoir accompli: celui de participer \u00e0 la paix du m\u00e9nage. Il faut dire que mon rago\u00fbt d\u2019agneau \u00e9tait probablement le meilleur avec un petit secret pour lier la sauce en fin de cuisson qui pouvait (\u00e0 condition de respecter scrupuleusement le moment pr\u00e9cis  pour glisser cet ingr\u00e9dient dans le liquide odorant et fr\u00e9missant) vous propulser du rang de bonne cuisini\u00e8re \u00e0 celui de reine des fourneaux. Je passais ainsi une jeunesse dor\u00e9e en compagnie de ma propri\u00e9taire qui me consultait presque tous les jours de la semaine (quel livre peut en dire autant ?) et prot\u00e9geait amoureusement ma couverture d\u2019un plastique transparent. Je vous laisse imaginer ma fiert\u00e9&nbsp; lorsqu\u2019elle me pr\u00e9sentait avec modestie (elle pla\u00e7ait toujours avec une grande d\u00e9licatesse \u00e0 mon \u00e9gard ses talents de cuisini\u00e8re au second plan) lors des repas de famille \u00e0 la&nbsp; grande tabl\u00e9e joyeuse, les estomacs repu du b\u0153uf bourguignon et du baba au rhum (sa sp\u00e9cialit\u00e9 m\u00eame si elle s\u2019accordait le droit \u00e0 quelques infid\u00e9lit\u00e9s les joues roses en r\u00e9duisant d\u2019un tiers la quantit\u00e9 de rhum ce dont elle s\u2019excusait aupr\u00e8s de moi en m\u2019expliquant que c\u2019\u00e9tait pour le bien des enfants). Je passais de main en main, les convives d\u00e9taillaient avec d\u00e9lice ma cr\u00e8me caramel ou mon vacherin glac\u00e9.&nbsp;et mon tour de table \u00e9tait salu\u00e9 d\u2019exclamations gourmandes  Je me souviendrais toujours du soir ou nous \u00e9tions elle et moi en train de pr\u00e9parer une charlotte aux poires. Elle finissait juste d\u2019\u00e9plucher la peau juteuse et sucr\u00e9e quand nous entend\u00eemes le bruit familier de la porte d\u2019entr\u00e9e. Quelques secondes apr\u00e8s son mari fit irruption dans la cuisine et, entourant sa taille, tout en lui glissant un baiser dans la nuque lui annon\u00e7a qu\u2019il avait eu une promotion et que son patron ne lui avait parl\u00e9 que des \u0153ufs mimosa servis par son \u00e9pouse le soir o\u00f9 ils l\u2019avaient invit\u00e9 \u00e0 d\u00eener. Je ne connu pas de joie plus intense que celle que fit na\u00eetre le regard plein de gratitude qu\u2019elle me jeta alors.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis un jour, alors que j\u2019envisageais de vieillir a ses c\u00f4t\u00e9s, elle me confia aux mains de sa petite fille accompagn\u00e9 de milles et unes recommandations sur&nbsp; ma double page centrale (celle du mille feuille) qui avait tendance \u00e0 se d\u00e9tacher et sur mon beau cordon de satin rouge qu\u2019elle avait d\u00e9j\u00e0 sauv\u00e9 d\u2019un effilochage \u00e0 deux reprise. La petite fille ( qui n\u2019\u00e9tais plus si petite que \u00e7a depuis le temps que nous lui pr\u00e9parions le traditionnel clafoutis aux cerises dont elle raffolait pour ses go\u00fbters d\u2019anniversaire) me glissa dans l\u2019obscurit\u00e9 de son sac \u00e0 dos sans me laisser le temps de faire mes adieux. Lorsqu\u2019elle me sorti enfin de cet endroit horrible, elle me feuilleta rapidement avant de me d\u00e9poser sur la plus haute des \u00e9tag\u00e8res de sa cuisine. Je passais l\u00e0 au moins deux ans \u00e0 m\u2019ennuyer ferme, sursautant au tintement la cloche du microonde qui me sortait de ma torpeur et me lamentant de la poussi\u00e8re qui ne tarda pas a recouvrir d\u2019une terne pellicule ma belle couverture plastifi\u00e9e. Si j\u2019avais su alors que le pire restait \u00e0 venir\u2026 Un jour, elle me d\u00e9logea de mon \u00e9tag\u00e8re  pour me placer sans m\u00e9nagement dans un carton, coinc\u00e9 entre deux volumes d\u2019une encyclop\u00e9die de g\u00e9ographie. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 secou\u00e9 en tout sens, j\u2019atterris dans ce que je devinais vite \u00eatre une cave sombre et humide. Je passais ainsi cinq longues ann\u00e9es dans le noir complet. <br><br>Un jour, alors que je me r\u00e9signais \u00e0 mourir dans ce carton rong\u00e9 par la moisissure ou bien succombant a la morsure des incisives d\u2019un rat, on me d\u00e9pla\u00e7a de nouveau. Il me fallu quelques minutes pour me r\u00e9habituer \u00e0 la lumi\u00e8re du jour et \u00e9tirer mes pages froiss\u00e9es. Je r\u00e9alisais alors que je me trouvais, toujours au c\u00f4t\u00e9 de l\u2019encyclop\u00e9die, sur les planches de bois brut pos\u00e9es sur des tr\u00e9teaux d\u2019un vide grenier. Ma ge\u00f4li\u00e8re \u00e9tait l\u00e0 et ce fut sans aucun regret que je m\u2019\u00e9loignais d\u2019elle dans les mains de mon troisi\u00e8me propri\u00e9taire. L\u2019homme \u00e9tait un c\u00e9libataire endurci. A peine arriv\u00e9 dans sa cuisine il me d\u00e9shabilla de ma belle couverture de plastique. L\u00e0 commen\u00e7a alors pour moi une \u00e9poque difficile. Il suffisait cependant que je me rem\u00e9more en frissonnant le froid glacial qui p\u00e9n\u00e9trait ma tranche pendant mes cinq longues ann\u00e9es de bannissement  pour me satisfaire de mon sort. Mon propri\u00e9taire \u00e9tait distrait, peu organis\u00e9, et t\u00eate en l\u2019air. Il oubliait fr\u00e9quemment un ingr\u00e9dient ne respectait pas les quantit\u00e9s, s\u2019obstinait dans ses erreurs, laissait br\u00fbler le beurre fondu au fond de la casserole. Il me rejetait la faute dessus avec une mauvaise foi patente. Il me traitait sans m\u00e9nagement. C\u2019est chez lui que les coins de ma couverture en carton pourtant \u00e9pais se sont corn\u00e9s. Ma page centrale s\u2019est d\u00e9finitivement arrach\u00e9e et je mis longtemps \u00e0 me remettre des br\u00fblures d\u2019huile chaude qui t\u00e2che d\u00e9sormais d\u2019aur\u00e9oles grasses ma page sur les beignets aux fleurs de courgettes. Un jour, sur un coup de t\u00e8te dont il \u00e9tait familier, il coupa m\u00eame mon beau cordon rouge (qui recommen\u00e7ait \u00e0 s\u2019effilocher). Je me senti comme nue et il me fallu longtemps pour m\u2019habituer \u00e0 ce moignon tr\u00f4nant au dessus de ma tranche. Un jour, il ne rentra pas et j\u2019appris de la bouche des deux hommes en uniforme de cr\u00eape noire qui buvaient un caf\u00e9 debout dans la cuisine qu\u2019il ne rentrerais plus jamais. L\u2019appartement fut vid\u00e9. Je n\u2019esp\u00e9rais plus rien et laissais la m\u00e9lancolie effacer peu \u00e0 peu l\u2019encre de mes pages. <br><\/p>\n\n\n\n<p>Peu de temps apr\u00e8s, des petites mains ouvrirent le carton ou se trouvait ma vieille carcasse. Je m\u2019abandonnais sous les caresses que les doigts chaud et potel\u00e9es faisaient en manipulant ma vieille couverture rid\u00e9e. L\u2019enfant m\u2019amena en courant \u00e0 la cuisine pour me montrer \u00e0 sa m\u00e8re. Elle me feuilleta avec nostalgie en racontant au petit gar\u00e7on les aspics et les asperges sauce mousseline que lui pr\u00e9parait sa grand m\u00e8re tous les dimanches au d\u00e9jeuner. Puis elle sourit \u00e0 la vue de mes quelques pages couleurs : sur des plats ovales en inox, mon saumon en cro\u00fbte plus vrai que nature&nbsp; avec ses \u00e9cailles qu\u2019il ne fallait pas oublier d\u2019entailler aux ciseaux dans la p\u00e2te feuillet\u00e9e&nbsp; avant la cuisson ou bien ma salade de tomate aux \u0153ufs durs pr\u00e9sent\u00e9e en alternant une tranche de tomate et une tranche d\u2019\u0153uf et entour\u00e9e d\u2019une couronne de mayonnaise et de persil. Elle me referma puis me remis entre les petites mains potel\u00e9es qui m\u2019emmen\u00e8rent dans leur chambre. Depuis je suis parfaitement heureuse. Mon petit propri\u00e9taire est un petit gar\u00e7on adorable. Nous passons des heures \u00e0 jouer \u00e0 faire semblant de cuisiner avec la d\u00eenette pour nourrir la grande tabl\u00e9e de peluches. L\u2019autre jour, c\u2019est sur mes pages qu\u2019il a d\u00e9chiffr\u00e9 son premier mot et c\u2019est avec \u00e9motion que j\u2019ai vu sa m\u00e8re verser une petite larme pendant qu\u2019il pronon\u00e7ait d\u2019une voix un peu h\u00e9sitante le mot <em>Carotte<\/em>, son minuscule index  d\u00e9licatement pos\u00e9 sur ma page o\u00f9 figure la jardini\u00e8re de l\u00e9gumes. Ce soir, depuis l\u2019\u00e9tag\u00e8re de son petit bureau o\u00f9 il me range entre un puzzle et un ours en peluche je le regarde dormir avec tendresse. Ma reliure me fait souffrir, elle n\u2019a plus la souplesse de mes jeunes ann\u00e9es. Cela n\u2019a pas d\u2019importance. Demain, nous jouerons a faire  une mousse au chocolat pour le chien. Je compte bien&nbsp; faire une surprise \u00e0 sa m\u00e8re : je pense  qu\u2019il est  a deux doigts de comprendre la magie des nombres <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Certains disent que je ne suis pas un livre. Certes, on ne me range pas l\u00e0- bas, &nbsp; sur les belles \u00e9tag\u00e8res de ch\u00eane verni,&nbsp;les flancs bien au chaud entre deux de mes cong\u00e9n\u00e8res. Je vis seule, la tranche pos\u00e9e sur le marbre froid. 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