{"id":83619,"date":"2022-07-06T09:30:00","date_gmt":"2022-07-06T07:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=83619"},"modified":"2022-07-06T00:22:42","modified_gmt":"2022-07-05T22:22:42","slug":"40jours-25-au-lieu-de-me-souvenir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-25-au-lieu-de-me-souvenir\/","title":{"rendered":"#40jours #25 | Au lieu de me souvenir"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Rue Julien Lacroix, Paris 20\u00e8me<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un peu en retrait de la place, devant les marches de l&rsquo;\u00c9glise Notre-Dame-de-la-Croix de M\u00e9nilmontant, entre la rue Julien Lacroix et la rue du Liban. Sur la fa\u00e7ade aveugle d&rsquo;un immeuble au mur tr\u00e8s largement l\u00e9zard\u00e9, agr\u00e9ment\u00e9 d&rsquo;un jardinet improvis\u00e9 dans lequel peinent \u00e0 pousser quelques plantes fam\u00e9liques, dont le rebord invite certains passants \u00e0 s&rsquo;arr\u00eater pour s&rsquo;asseoir un instant. La peinture d&rsquo;une figure dont les yeux sortent des orbites comme deux ballon tenus chacun par des personnages jaillissant joyeusement des yeux, pour tenter de porter le regard ailleurs, plus loin. Sans doute une invitation \u00e0 poursuivre son chemin jusqu&rsquo;\u00e0 la place Maurice Chevalier. Un lieu fatigu\u00e9. Une blessure qui ne veut pas cicatriser. Le lieu a \u00e9volu\u00e9 au fil du temps mais il ne sait pas o\u00f9 il va, il emprunte plusieurs directions, h\u00e9site. Sa progression n&rsquo;est pas claire, ni pour l&rsquo;habitant, ni pour le passant. Il reste en travaux pendant des ann\u00e9es, sans qu&rsquo;on sache \u00e0 quoi il peut servir, ce qu&rsquo;il va devenir. Contre la fa\u00e7ade aveugle, il y a de la place. La m\u00e9moire fant\u00f4me du pr\u00e9c\u00e9dent immeuble qui avan\u00e7ait \u00e0 l&rsquo;angle, d\u00e9truit depuis longtemps, les rues en pr\u00e9servent le souvenir dans leur trac\u00e9. La peur du vide, remplir \u00e0 tout prix. Des arbres ? Des bancs ? On construit un jardinet en l\u00e9ger surplomb avec des assises en marbre sur le devant. On pense bien faire. Mais le jardin ne pla\u00eet pas. Les peupliers sont trop grands pour un espace si r\u00e9duit. On coupe certaines branches trop envahissantes. L&rsquo;hiver dure longtemps. Les arbres meurent sans \u00eatre remplac\u00e9s. L&rsquo;erreur est l\u00e0, ne jamais laisser un espace sans vie en ville, sans but. Des SDF utilisent des palissades municipales pour se cacher derri\u00e8re. Une tente est install\u00e9e, on y dort dans l&rsquo;inconfort et le froid, le tronc d&rsquo;un des arbres la maintient debout. Le graffiti du hamac sur le mur entre \u00e9trangement en \u00e9cho avec cette couche improvis\u00e9e. Les mots Nike la police font pencher la balance de mani\u00e8re illusoire. Comme un signe, un tag a ensuite \u00e9t\u00e9 peint sur le mur, en lettres bariol\u00e9es fa\u00e7on pop, il est rest\u00e9 longtemps celui-l\u00e0, c&rsquo;\u00e9tait \u00e9crit : Futur. On improvise un autre jardin, avec des arbustes en pots. L&rsquo;espace est grillag\u00e9 pour en pr\u00e9server l&rsquo;acc\u00e8s, \u00e9viter que le mur soit \u00e0 nouveau tagu\u00e9, sali, d\u00e9t\u00e9rior\u00e9. Le jardin ne prend pas. Qui s&rsquo;en occupe, qui en a la charge ? Le chantier se prolonge, les grillages subsistent longtemps. Pendant plus d&rsquo;un an, l&rsquo;acc\u00e8s est proscrit, l&rsquo;assise aussi. Interdit aux pi\u00e9tons, c&rsquo;est \u00e9crit en lettres blanches sur fond rouge. Les affiches envahissent les palissades vertes et grises. Les plantes sans soin meurent. On finit par supprimer totalement cette emprise au sol, cette avanc\u00e9e. Nouveaux pav\u00e9s avec d\u00e9limitation sur le trottoir, un arrondi qui ne d\u00e9passe pas le lampadaire. Le mur est de nouveau accessible, sans limite, sans barri\u00e8re. Au niveau du caf\u00e9 qui fait l&rsquo;angle, on perce une ouverture. Quatre bacs \u00e0 fleurs en bois sont install\u00e9s le long du mur, on y fait pousser des plantes basses. On appelle \u00e7a v\u00e9g\u00e9talisation. L&rsquo;\u00e9t\u00e9 le lieu se transforme en terrasse. Il aura fallu plus de dix ans pour assurer sa mue \u00e0 cet endroit. Le souvenir de la t\u00eate aux yeux exorbit\u00e9s est si loin. Qui s&rsquo;en souvient encore ? Ce quartier est un peu moins insomniaque qu&rsquo;avant. Sur la devanture du caf\u00e9, \u00e0 la fin du chantier, ce panneau : demain c&rsquo;est loin. Aujourd&rsquo;hui, on peut lire sur l&rsquo;ardoise derri\u00e8re la vitre ce message adress\u00e9 aux consommateurs \u00e9m\u00e9ch\u00e9s : <em>Merci de refaire le monde en silence<\/em>. Il n&rsquo;en sera que plus beau. C&rsquo;est un point de vue. Tu recouvres parfois les murs sur lesquels d&rsquo;autres artistes sont intervenus. Tout le monde fait cela. La rue est \u00e0 tous. Il y a parfois des artistes dont on respecte le travail et sur lequel on ne peut pas se permettre de peindre. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Passage Saint-S\u00e9bastien, Paris 11\u00e8me<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce lieu est en cours de transformation. Un immeuble a \u00e9t\u00e9 d\u00e9moli quelques semaines plus t\u00f4t, laissant ouvert un large espace vacant, \u00e0 construire (la peur du vide), empli de gravats qu&rsquo;il faut encore enlever et l&rsquo;un des murs d&rsquo;enceinte qui donne sur la rue \u00e0 sens unique. Le mur est maintenu en l\u2019\u00e9tat, vieux \u00e9tais en bois pour le soutenir, ciments qui s&rsquo;effritent, larges fissures, pierres \u00e0 nues recouvertes de ciment, de peinture pour cacher, dissimuler le d\u00e9sastre \u00e0 venir, pour pr\u00e9server l&rsquo;espace \u00e0 construire ferm\u00e9, emp\u00eacher les intrusions de toutes sortes sans avoir besoin de monter une cl\u00f4ture m\u00e9tallique et laisser le chantier apparent. La ville dissimule ses chantiers, les terrains vagues nous fascinent, mais il ne faut surtout pas les laisser visibles, ne pas attirer la population dans ces lieux o\u00f9 vivre en marge. Ce mur instable va finir par \u00eatre d\u00e9moli. L&rsquo;image qu&rsquo;il accueille en attendant, combien de temps est-elle rest\u00e9e visible avant qu&rsquo;on la d\u00e9truise ? Elle nous r\u00e9v\u00e8le sa fragilit\u00e9, sa pr\u00e9sence \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Elle marque les esprits de ceux qui la voient, la prennent en photo, l&rsquo;enregistrent dans leur esprit \u00e0 cet endroit pr\u00e9cis, mais lorsqu&rsquo;ils reviendront sur place, l&rsquo;image aura disparue avec le mur, un immeuble aura \u00e9t\u00e9 construit \u00e0 cet endroit, on aura sans doute du mal \u00e0 retrouver la situation initiale, la structure de l&rsquo;immeuble ayant transform\u00e9 radicalement l&rsquo;espace d&rsquo;avant, mais d\u00e8s qu&rsquo;on sera persuad\u00e9 d&rsquo;\u00eatre d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9 et qu&rsquo;on l&rsquo;aura identifi\u00e9 comme le lieu o\u00f9 cette peinture des deux voisins avaient \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9es, on ne pourra plus jamais passer l\u00e0 sans y penser, \u00e0 chaque fois.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Rue d&rsquo;Aubervilliers, Paris 19\u00e8me<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un b\u00e2timent d\u00e9truit, rue d&rsquo;Aubervilliers dans le 19\u00e8me, tout pr\u00e8s du croisement qu\u2019elle forme avec la rue du Maroc, creuse un vide, le terrain ferm\u00e9 par des grillages verts. L&rsquo;herbe sauvage poussait dans cette zone d\u00e9sert\u00e9e. Les fen\u00eatres du premier \u00e9tage de l&rsquo;immeuble voisin avait \u00e9t\u00e9 mur\u00e9es, les commerces au rez-de-chauss\u00e9e ferm\u00e9s depuis longtemps. Un lotissement a \u00e9t\u00e9 construit sur ces deux espaces, le terrain vague \u00e9vacu\u00e9, l&rsquo;immeuble finalement d\u00e9truit fin 2013. Ce qui m\u2019attire dans le chantier, c\u2019est la transition, ce qui y a entre deux moments dont nous ne gardons m\u00e9moire que l\u2019issue, le r\u00e9sultat, point final, jamais le passage, ce qu\u2019il y a eu entre. Je me souviens de ce jeu d&rsquo;enfant, toute l&rsquo;attention qu&rsquo;on y mettait pour r\u00e9ussir, commencer \u00e0 peler un fruit, une pomme ou une orange, dans un mouvement uniforme, en essayant de fabriquer une fine peau d&rsquo;un seul tenant, cr\u00e9ant une longue ellipse tournant sur elle-m\u00eame dont la perfection \u00e9ph\u00e9m\u00e8re nous ravissait. Le chantier est ce moment privil\u00e9gi\u00e9 de ce qui est entre, trou b\u00e9ant \u00e0 m\u00eame le sol, ouverture de la ville en son creux. Chacun se souvient du trou des Halles. M\u00e9moire photographique pour en attester, garder trace de l\u2019exceptionnel chantier en plein c\u0153ur de Paris. Mais combien d\u2019autres chantiers auxquels nous ne pr\u00eatons plus attention, chantiers devenus invisibles ou que l\u2019on cache souvent, ind\u00e9cence des entrailles m\u00eame quand il s\u2019agit de celles de la ville, dans son quartier, devant lequel nous passons tous les jours dans l\u2019indiff\u00e9rence feinte des interm\u00e9diaires, des transformations urbaines, des basses \u0153uvres, que nous devinons \u00e0 peine derri\u00e8re les palissades recouvertes d\u2019affiches (politiques ou publicitaires, selon la p\u00e9riode), dress\u00e9es pour nous en emp\u00eacher l\u2019acc\u00e8s ? Le chantier \u00e9voque la cr\u00e9ation en train de se faire. Comme si l\u2019on pouvait arr\u00eater le temps et voir ce geste gracieux, insens\u00e9, que nous ne parvenons pas \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter, impossible \u00e0 reproduire, in\u00e9dit, mais l\u00e0, avoir le temps de le suivre au ralenti \u2013 prendre ce temps. On compare souvent deux endroits en deux temps \u00e9loign\u00e9s, mani\u00e8re de se confronter au temps qui passe, en voir l\u2019\u00e9volution, les moindres changements. Mais nous nous int\u00e9ressons rarement \u00e0 ce qui est en train de se d\u00e9rouler, le moment pr\u00e9sent, l\u2019actuel, et ne tentons pas de le voir prendre forme, \u00e9voluer. C\u2019est mon regard qui change soudain. J\u2019ouvre enfin les yeux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rue Julien Lacroix, Paris 20\u00e8me Un peu en retrait de la place, devant les marches de l&rsquo;\u00c9glise Notre-Dame-de-la-Croix de M\u00e9nilmontant, entre la rue Julien Lacroix et la rue du Liban. Sur la fa\u00e7ade aveugle d&rsquo;un immeuble au mur tr\u00e8s largement l\u00e9zard\u00e9, agr\u00e9ment\u00e9 d&rsquo;un jardinet improvis\u00e9 dans lequel peinent \u00e0 pousser quelques plantes fam\u00e9liques, dont le rebord invite certains passants \u00e0 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-25-au-lieu-de-me-souvenir\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40jours #25 | Au lieu de me souvenir<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":83696,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3595],"tags":[79,1164,47],"class_list":["post-83619","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-40jours","category-40jours-25-serralongue","tag-memoire","tag-temps","tag-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/83619","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=83619"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/83619\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/83696"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=83619"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=83619"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=83619"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}