{"id":84110,"date":"2022-07-07T09:00:08","date_gmt":"2022-07-07T07:00:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=84110"},"modified":"2022-07-07T11:04:14","modified_gmt":"2022-07-07T09:04:14","slug":"40-jours-26-claude-et-antoine-lautre-histoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-26-claude-et-antoine-lautre-histoire\/","title":{"rendered":"#40jours #26 | Claude et Antoine, l\u2019autre histoire"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image is-style-default\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"253\" height=\"301\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/tete-christ.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-84111\"\/><figcaption>Rembrandt<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>On n\u2019\u00e9tait pas fait pour le travail de la terre Claude et moi. Il nous fallait la ville. Il fallait voir comment on raillait son allure fine et d\u00e9licate \u00e0 mon pauvre Claude, et qu\u2019il mettait des gants pour travailler la terre. \u00c7a les d\u00e9passait tous qu\u2019on puisse vouloir garder ses mains douces et blanches. Ses belles-s\u0153urs n\u2019\u00e9taient pas les derni\u00e8res, la Madeleine et la Marie Madeleine, pas chr\u00e9tiennes pour un sou. Moi on m\u2019appelait le bourgeois, on me disait feignant et d\u00e9pensier, toujours \u00e0 r\u00eaver de spectacles et dur avec ma m\u00e8re. Je n\u2019ai jamais connu mon p\u00e8re, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mort \u00e0 ma naissance. Mort \u00e0 30 ans, comme Fran\u00e7ois le fr\u00e8re de Claude, sous une charrette qui avait vers\u00e9.<br>Nous on voyait bien que ce n\u2019\u00e9tait pas la vraie vie celle que nous menions, sales, en guenilles, harass\u00e9s de fatigue, barbouill\u00e9s de terre et puants. Quand ceux de la ville arrivaient dans les ch\u00e2teaux pour l\u2019\u00e9t\u00e9 avec leurs belles voitures, leurs toilettes d\u00e9licates, leur bonne odeur, \u00e7a nous faisait r\u00eaver. Il nous fallait la ville, nous la m\u00e9ritions autant qu\u2019eux autres.<br>Quand la m\u00e8re de Claude est morte en janvier 78, on a d\u00e9cid\u00e9 de partir lui et moi. C\u2019\u00e9tait la seule chose qui le retenait Claude, sa Jeanne Marie, sa petite m\u00e8re. Il \u00e9tait son petit dernier, son pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 tout malingre et ch\u00e9tif comme ils disaient tous. On a d\u00e9cid\u00e9 de partir pour faire notre vie \u00e0 la ville. On avait des amis au th\u00e9\u00e2tre, on r\u00eavait de costumes, de maquillage, de belles lumi\u00e8res et de foule qui nous applaudirait. On avait des \u00e9conomies et sa part d\u2019h\u00e9ritage, \u00e7a suffirait . On avait d\u00e9j\u00e0 presque 40 ans, on n\u2019allait pas mourir dans un trou de campagne en trimant jusqu\u2019\u00e0 la fin. On est parti en d\u00e9cembre quand il n\u2019y a plus rien \u00e0 faire dans les vignes, les pr\u00e9s et les champs. Le 7&nbsp;d\u00e9cembre, c\u2019\u00e9tait calcul\u00e9. C\u2019est Claude qui l\u2019avait voulu raisonnable et mesur\u00e9 jusqu\u2019au bout.Tout s\u2019est bien pass\u00e9 au d\u00e9but. On a plac\u00e9 notre argent, on est all\u00e9 au spectacle. On a vu la f\u00eate des lumi\u00e8res, la ville de Lyon \u00e9tincelante et toute cette d\u00e9votion \u00e0 la vierge Marie. Claude c\u2019\u00e9tait important pour lui la vierge Marie. Il disait qu\u2019elle nous prot\u00e8gerait comme elle prot\u00e9geait son fils.<br>Mais ils nous avaient suivi le L\u00e9onard et le Guillaume, ses fr\u00e8res, ou bien ils nous avaient fait suivre. C\u2019est sur le bord de la Sa\u00f4ne, dans les petites guinguettes pr\u00e8s des bains, qu\u2019ils nous ont attaqu\u00e9s et emmen\u00e9s. Je ne sais pas s\u2019ils avaient l\u2019intention de nous tuer ou si c\u2019est un accident qui est arriv\u00e9 \u00e0 Claude. Il s\u2019est noy\u00e9 ou ils l\u2019ont noy\u00e9. J\u2019ai pu fuir, mais lui ils l\u2019ont pris.<br>Apr\u00e8s que voulez-vous, quand tout est perdu on ne raisonne plus ou alors tout de travers. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 l\u2019argent et j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 son corps. Je l\u2019aimais, vous savez. Son corps, j\u2019y suis retourn\u00e9, il \u00e9tait lourd et tout gonfl\u00e9, je l\u2019ai d\u00e9shabill\u00e9 et je l\u2019ai d\u00e9coup\u00e9, je ne pouvais pas le porter, il \u00e9tait trop lourd. J\u2019ai port\u00e9 son tronc dans l\u2019\u00e9tang du ch\u00e2teau de Cruzols, je voulais qu\u2019il soit dans un bel endroit au milieu de ceux qu\u2019il admirait qui se prom\u00e8nent en barque l\u2019\u00e9t\u00e9 quand le soir tombe dans leurs beaux habits. Cela m\u2019a pris des jours et bien des ruses, par Neuville, Saint-Germain au mont-d\u2019or, Chasselay, Lissieu, Civrieux d\u2019Azergues, Lozanne. J\u2019attelais et je portais mes sacs comme si j\u2019allais au moulin. Je n\u2019\u00e9tais plus moi-m\u00eame. Quand ils ont retrouv\u00e9 un bras sur l\u2019\u00eele d\u2019Albigny le 21&nbsp;janvier, puis ses v\u00eatements, je n\u2019avais pas encore fini et ils ont commenc\u00e9 \u00e0 fouiner par chez moi. J\u2019ai gard\u00e9 sa t\u00eate, sa belle t\u00eate que j\u2019aimais tant. Et sa t\u00eate, ils ne l\u2019ont jamais trouv\u00e9e.<br>Apr\u00e8s vous connaissez la suite et cela n\u2019a plus aucune importance. Quand m\u00eame, tout le monde sait maintenant que je ne l\u2019ai pas tu\u00e9. La cour d\u2019assises n\u2019a pas retenu ce crime. Savaient-ils que jamais je n\u2019aurais pu le tuer, mon bien-aim\u00e9 ? Ou bien est-ce la vierge Marie qui leur a souffl\u00e9 mon innocence ? Je vais payer pour ce que je n\u2019ai pas fait et ses fr\u00e8res garderont l\u2019h\u00e9ritage. Mon seul regret c\u2019est que l\u00e0-bas o\u00f9 ils m\u2019enverront, je ne verrai plus sa t\u00eate, mais personne ne la verra. Je n\u2019avouerai jamais, elle est en lieu s\u00fbr dans une cachette connue de nous seuls.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On n\u2019\u00e9tait pas fait pour le travail de la terre Claude et moi. Il nous fallait la ville. 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