{"id":84193,"date":"2022-07-07T13:49:22","date_gmt":"2022-07-07T11:49:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=84193"},"modified":"2022-07-07T21:13:13","modified_gmt":"2022-07-07T19:13:13","slug":"40-jours-26-arlecchino-les-coups-de-baton","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-26-arlecchino-les-coups-de-baton\/","title":{"rendered":"#40jours #26 | Arlecchino les coups de b\u00e2ton"},"content":{"rendered":"\n<p>Attendre sur le quai, 6h40 Juvisy, Melun, Sevran, ces villes interm\u00e9diaires o\u00f9 l\u2019on monte pour rejoindre son lieu de travail, villes circulatoires, o\u00f9 l\u2019on attend sur le quai, froid glacial, les \u00e9charpes \u00e9tir\u00e9es jusqu\u2019au sommet de la t\u00eate, le tremblement des m\u00e2choires, et puis le rire des dames qui vont pouvoir commencer plus tard, les femmes sont habitu\u00e9es, \u00e0 la vie \u00e0 la mort, vont se prendre un chocolat au distributeur. Pas d\u2019impatience en elles, l\u00e9ger le temps, faut accueillir la mort qui s\u2019entend dans les haut-parleurs, tout s\u2019\u00e9gr\u00e8ne comme les gouttes de Villon dans le sable.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, je rentre d\u2019un lyc\u00e9e de Villemomble. C&rsquo;est la ligne du RER E, je retrouve une amie de Noisy, l\u2019Alg\u00e9rienne aux yeux noirs, les sourcils peints comme les grands traits de goudron sur des barques en bois, l\u2019arr\u00eat vers Bondy plus loin, peut-\u00eatre Rosny-sous-Bois, je fixe le fond de la rame, et le brouillard s\u2019\u00e9l\u00e8ve d\u2019un coup. Un \u00e9norme brouillard, ma bouche&nbsp;: une bombe lacrymo&nbsp;! On se prend les mains, les poignets, \u00e9paule serr\u00e9e. Le bruit au fond, c\u2019est ind\u00e9chiffrable, nous ne comprenons pas. Des jeunes \u00e0 plusieurs, bras, jambes, semblent s\u2019\u00e9chiner, frapper revenir dispara\u00eetre, revenir en bras et jambes, le corps pli\u00e9 dans l&rsquo;effort de battre, les moiti\u00e9s de jambes \u00e0 frapper. Bouche&nbsp;: c\u2019est une bagarre&nbsp;! Nous serrons les bras, les genoux, gens tout autour, on se regarde. Soudain les jeunes foncent sur nous, en pleine all\u00e9e au milieu de la rame, depuis le brouillard si dense au fond, on les voit sortir une dizaine s\u2019\u00e9chapper du gouffre blanc \u2013 la poussi\u00e8re du sol de la rame, \u00e0 force de frapper. Les jeunes s\u2019\u00e9chappent si vite qu\u2019ils ont des yeux exorbit\u00e9s, se prennent les barres en m\u00e9tal dans la figure, les os, marques sur le visage, fracas contre les barres verticales qui jalonnent chaque rang\u00e9e de si\u00e8ges &#8211; ils fuient. Au fond, une silhouette tr\u00e8s lentement se dessine, se l\u00e8ve. Il est de profil, tout recroquevill\u00e9 la t\u00eate pantelante. Ma bouche saisie. Il a une arme&nbsp;! Nous nous couchons sur les genoux, il avance en aveugle il erre parmi nous, l\u00e8ve son arme, passe d\u2019une rame \u00e0 une autre, on entend les cris tout autour, revient parmi nous, braque les enfants les femmes les vieillards, des mamans disent qu\u2019il y a des enfants, les mamans qui disent ne se couchent pas sur les genoux, l\u2019homme se retourne vers moi je regarde, un long filet de pus blanc lui coule d\u2019un \u0153il sur le visage, il nous braque et la bave d\u00e9molit son oeil \u00ab&nbsp;ils sont o\u00f9 les connards, je vais tous vous tuer, tous , tous\u00a0\u00bb&nbsp; le long filet de pus dans la bouche. La douleur atroce. J\u2019ai peur du premier tir, parce que le sang, le go\u00fbt du sang, pourrait d\u00e9cle ncher tous les tirs adjacents, le haut-parleur dans le train, le chauffeur&nbsp;: r\u00e9pondez s&rsquo;il vous pla\u00eet qui a tir\u00e9 l\u2019alarme que se passe-t-il personne ne r\u00e9pond s\u2019il vous pla\u00eet que se passe-t-il, je vais m\u2019arr\u00eater \u00e0 la prochaine station, j\u2019appelle les secours que se passe-t-il. L\u2019homme penche, passe en chancelant, s&rsquo;arr\u00eate dans le dos, derri\u00e8re la vitre o\u00f9 nos derniers si\u00e8ges sont coll\u00e9s en rang\u00e9e finale contre la vitre, je me concentre sur une trajectoire de balle qui passerait droit dans l&rsquo;omoplate, la chair transperc\u00e9e, l&rsquo;os plant\u00e9, le trou par lequel entrerait le fil d&rsquo;un petit collier au cou, mon os, mon bout d&rsquo;\u00e9paule, je m&rsquo;y pr\u00e9pare, la mort dans la bouche, l\u2019arme est argent\u00e9e tr\u00e8s volumineuse. Plusieurs minutes. Le RER s\u2019arr\u00eate, gare de Bondy. Les mains agrippent, je prends des affaires, me l\u00e8ve doucement fais tous les pas avec telle douceur lenteur, m\u2019oriente sortie lenteur, le bouton actionn\u00e9, le plein jour le quai, les gens en trombe sur moi, veulent rentrer dans la rame, j\u2019articule sans crier, non non courez courez allez-vous en par les yeux dire l\u2019effroi, les rames s\u2019ouvrent ailleurs les gens courent et hurlent sur le quai, l\u2019homme sort aussi sur le quai, dans mon dos, je passe derri\u00e8re un \u00e9norme bloc, poteau en ferraille qui soutient la passerelle, un pont comme un trou de rongeur, je ne respire plus, des policiers se sont jet\u00e9s sur, tabassent, ventre au sol, la t\u00eate qui rebiffe, corps amoindri serr\u00e9. Au loin, sur la passerelle les jeunes regardent, visages lumi\u00e8re, goguenards, ils sautent et sautent avec furie, les surv\u00eatements casquettes couleurs, tout est rentr\u00e9 dans la m\u00e9moire. Je suis hors de la gare, un groupe de policiers, m\u2019ont vue sur cam\u00e9ras, veulent que je t\u00e9moigne, commissariat de Bondy, le long \u00e9change, je dis le cousin de ma m\u00e8re a travaill\u00e9 l\u00e0, au commissariat de Bondy, je dis que l\u2019homme a subi une agression terrible, j\u2019ai tout vu depuis le d\u00e9part, je dis que le cousin de ma m\u00e8re, sa plus grande difficult\u00e9, c\u2019\u00e9tait de calmer les temp\u00e9raments cow-boys, WASP, mais il n\u2019y avait rien \u00e0 faire, l\u2019\u00e9mulation coups de b\u00e2ton, frapper en groupe, saveur de bastonnade, ils disent c&rsquo;est un junkie, je parle et je m\u2019en vais. Au dehors, des appels. Je r\u00e9alise que j\u2019ai oubli\u00e9 tout un sac de cours, les copies dans la pochette, je r\u00e9alise. Je reviens \u00e0 la gare. J\u2019\u00e9coute les appels, messagerie. Une dame tr\u00e8s gentille. Banlieue ouest de Bondy, immeuble tr\u00e8s loin, l&rsquo;accent alg\u00e9rien. Nous avons su tout de suite que vous \u00e9tiez professeur. Son fils avait trouv\u00e9 mon sac sur un banc devant la gare.<\/p>\n\n\n\n<p>des histoires comme \u00e7a, plein d\u2019histoires, beaucoup de mal \u00e0 raconter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Attendre sur le quai, 6h40 Juvisy, Melun, Sevran, ces villes interm\u00e9diaires o\u00f9 l\u2019on monte pour rejoindre son lieu de travail, villes circulatoires, o\u00f9 l\u2019on attend sur le quai, froid glacial, les \u00e9charpes \u00e9tir\u00e9es jusqu\u2019au sommet de la t\u00eate, le tremblement des m\u00e2choires, et puis le rire des dames qui vont pouvoir commencer plus tard, les femmes sont habitu\u00e9es, \u00e0 la <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-26-arlecchino-les-coups-de-baton\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40jours #26 | Arlecchino les coups de b\u00e2ton<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":330,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3607],"tags":[],"class_list":["post-84193","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-40jours","category-40jours-26-tueur-de-mots"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/84193","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/330"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=84193"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/84193\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=84193"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=84193"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=84193"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}