{"id":86391,"date":"2022-07-13T09:30:00","date_gmt":"2022-07-13T07:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=86391"},"modified":"2022-07-12T23:42:41","modified_gmt":"2022-07-12T21:42:41","slug":"40jours-32-en-ville-comme-entre-les-pages-dun-livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-32-en-ville-comme-entre-les-pages-dun-livre\/","title":{"rendered":"#40jours #32 | En ville comme entre les pages d\u2019un livre"},"content":{"rendered":"\n<p>Une ville cela commence o\u00f9 ? cela se finit comment ? Difficile d\u2019en saisir les limites, les fronti\u00e8res et la d\u00e9finition. Explorer la question urbaine comme l\u2019on peut r\u00eaver la ville. Un endroit et son envers. \u00c0 partir d\u2019une question qui revient sans arr\u00eat, jusqu\u2019o\u00f9 cette ville ? tenter d\u2019y r\u00e9pondre en gardant ses distances avec elle pour rester dans la fiction. \u00ab Jusqu\u2019o\u00f9 cette ville\u2026 Jusque dans les camionnettes rouill\u00e9es sur le terrain chaotique des chantiers, ville \u00e9ventr\u00e9e. La terre qui remonte \u00e0 la surface, obstination des machines dans l\u2019\u00e9boulis des cailloux. L\u00e0 des femmes ouvrent leur sexe pour quelques euros. Bougies allum\u00e9es derri\u00e8re le pare-brise pour signaler la disponibilit\u00e9. Madones des terrains vagues qui attendent les hommes le long des entrep\u00f4ts abandonn\u00e9s. Peinture \u00e9caill\u00e9e sur des murs taciturnes. D\u2019autres hommes ici, avant, raffinaient le sucre, fabriquaient le ciment, chargeaient les p\u00e9niches. Maintenant le commerce des corps sur le quai qui \u00e9chappe aux regards. \u00bb Dans <em>Marelle<\/em>, la ville se trouve intimement li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9criture, \u00e0 l&rsquo;amour. Paris y appara\u00eet comme un personnage. La ville est une promesse. La ville est toujours double. On est ici et ailleurs en m\u00eame temps. Dans la simultan\u00e9it\u00e9. Ici m\u00eame si d\u00e9j\u00e0 ailleurs. La ville est invent\u00e9e par les personnages et la mani\u00e8re avec laquelle ils la voient, la vivent, s&rsquo;y invitent et l&rsquo;inventent. C&rsquo;est tour \u00e0 tour une sc\u00e8ne, un endroit situ\u00e9 sur leur carte du tendre, un lieu intime, et un paysage int\u00e9rieur. Chaque ville rappelle une autre ville, chaque ville vit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des personnages. \u00ab \u00c0 Paris, tout lui \u00e9tait Buenos Aires et vice versa. Au plus s\u00fbr de l\u2019amour, il souffrait et pressentait la rupture et l\u2019oubli. \u00bb\u202f\u00c0 Buenos Aires il imagine Paris et en se promenant dans Paris il \u00e9voque Buenos Aires. Paris et Buenos Aires se superposent et se m\u00e9langent, sont des villes int\u00e9rieures. Le personnage est toujours \u00e0 la recherche d\u2019une promesse, d\u2019une rencontre et d\u2019une \u00ab clef \u00bb. Paris est \u00ab une \u00e9norme m\u00e9taphore \u00bb. La ville repr\u00e9sente une marelle : \u00ab Paris est un centre, tu entends, un mandala qu\u2019il faut parcourir sans dialectique, un labyrinthe o\u00f9 les formules pragmatiques ne servent qu\u2019\u00e0 mieux se perdre. \u00bb\u202f\u00ab Une ville n\u2019est une cit\u00e9 que si elle porte en ses flancs ceints de remparts les traces d\u2019une autre ville, son anc\u00eatre, son mod\u00e8le archa\u00efque. Une ville digne de chant site cite toujours une autre ville. \u00bb Dans <strong><a href=\"http:\/\/liminaire.fr\/liminaire\/article\/les-accolades\">Les accolades<\/a><\/strong>, j&rsquo;ai choisi d&rsquo;\u00e9laborer mon texte en partant de cette phrase de Borges qui m&rsquo;obs\u00e8de : \u00ab Un homme se propose la t\u00e2che de dessiner le monde. Au fil des ans, il peuple un espace d\u2019images de provinces, de royaumes, de montagnes, de baies, de navires, d\u2019\u00eeles, de poissons, d\u2019habitations, d\u2019instruments, d\u2019astres, de chevaux et de personnes. Peu avant de mourir, il d\u00e9couvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l\u2019image de son visage. \u00bb Le visage des personnages dans les romans de Perec n\u2019est jamais d\u00e9crit. Dans <em>Un homme qui dort<\/em>, il met en sc\u00e8ne un protagoniste qui fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un morcellement imaginaire de son visage. Le livre d\u00e9crit la perte, la recherche d\u2019un visage, dans un mouvement qui constitue une dimension essentielle du sens du texte, et qui \u00e9claire \u00e9galement d\u2019autres \u0153uvres de Perec. \u00ab Tu n\u2019es plus qu\u2019un grain de sable, homoncule recroquevill\u00e9, petite chose inconsistante, sans muscles, sans os, sans jambes, sans bras, sans cou, pieds et mains confondus. \u00bb Le miroir ne renvoie qu\u2019un visage \u00e9clat\u00e9 : \u00ab cette glace f\u00eal\u00e9e qui n\u2019a jamais r\u00e9fl\u00e9chi que ton visage morcel\u00e9\u202f. \u00bb La ville c&rsquo;est aussi cette r\u00e9p\u00e9tition qui transmet au texte son aspect litanique et hypnotique. Le pr\u00e9sent \u00e9tendu, les r\u00e9p\u00e9titions jusqu\u2019\u00e0 la saturation. La simultan\u00e9it\u00e9 des positions ou situations possibles produit alors une confusion constante entre auteur, narrateur, personnage et lecteur. \u00ab La g\u00e9ographie en fait on s\u2019en moque, \u00e9crit Fran\u00e7ois Bon dans <em>Paysage fer<\/em>, c\u2019est la r\u00e9p\u00e9tition qui compte, les images qu\u2019on ne saurait pas, \u00e0 cette \u00e9tape-l\u00e0, remettre dans l\u2019ordre, \u00e0 peine si chaque fois qu\u2019on les revoit on en arrive maintenant \u00e0 se dire : cela d\u00e9j\u00e0 on l\u2019a vu, cela d\u00e9j\u00e0 on le sait, et l\u2019entassement de choses, plastiques et fer, \u00e9nigmes blanches sous b\u00e2che ou b\u00e2timents sans explication affich\u00e9e dans les trav\u00e9es vides qui les s\u00e9parent, dans l\u2019arri\u00e8re \u00e9troit de ce pavillon contre voie, comme ailleurs cette pure sculpture de deux voitures identiques accol\u00e9es par l\u2019arri\u00e8re, sans moteurs ni portes, au coin bas du champ ou la hi\u00e9ratique maison blanche dans la rue d\u2019en haut, \u00e0 Toul, habit\u00e9e quand m\u00eame. \u00bb Dans ce livre c&rsquo;est la captation qui lib\u00e8re le regard port\u00e9 sur la ville, le paysage, l&rsquo;espace en mouvement, dans le ressassement, la tension permanente entre la phrase et le regard. \u00ab Ton pass\u00e9, ton pr\u00e9sent, ton avenir se confondent. \u00bb Dans <em>Fen\u00eatres open space<\/em>, Anne Savelli se lance elle aussi dans une tentative d\u2019inventaire de l\u2019espace urbain, en proc\u00e9dant par r\u00e9p\u00e9titions, d\u00e9clinaisons, diffractions de ce qui se donne \u00e0 voir et \u00e0 comprendre, dans la bri\u00e8vet\u00e9 et le mouvement. Quand on prend le m\u00e9tro par exemple, pendant les quelques minutes pass\u00e9es chaque jour sur le m\u00eame parcours entre deux stations. En train, ou m\u00eame \u00e0 pieds lors d\u2019un trajet quotidien entre un lieu et un autre. Ce que le visible sans cesse y reste \u00e0 construire, \u00e0 conqu\u00e9rir, \u00e0 arracher \u00e0 la torpeur, \u00e0 l\u2019habitude, \u00e0 l\u2019emportement. \u00ab Certains lieux sont particuli\u00e8rement actifs, \u00e9crit Michel Butor, r\u00e9v\u00e9lant des parties de nous-m\u00eames que nous ignorions ; c\u2019est ce que j\u2019appelle leur \u00ab g\u00e9nie \u00bb, m\u2019appuyant sur la tradition latine. Souvent c\u2019est parce qu\u2019ils sont fa\u00e7onn\u00e9s par l\u2019homme, qu\u2019ils sont la mat\u00e9rialisation d\u2019une culture ou d\u2019une \u00e9poque. Parfois un grand artiste, un architecte par exemple, les a fa\u00e7onn\u00e9s ; mais la plupart du temps ils se sont mis \u00e0 plusieurs et les \u00e9poques se superposent. Parfois ce sont des \u00e9crivains qui ont d\u00e9crit telle ville, et dont nous avons l\u2019impression de retrouver le texte \u00e0 tous les coins de rues. \u00bb Pour Walter Benjamin l\u2019exp\u00e9rience urbaine contribue \u00e0 une modification sans pr\u00e9c\u00e9dent du regard qu&rsquo;on lui porte. De Berlin, la ville de son enfance, il restitue les odeurs et les impressions fugitives. \u00ab Ne pas trouver son chemin dans une ville, \u00e7a ne signifie pas grand-chose Mais s\u2019\u00e9garer dans une ville comme on s\u2019\u00e9gare dans une for\u00eat demande toute une \u00e9ducation. Il faut alors que les noms des rues parlent \u00e0 celui qui s\u2019\u00e9gare le langage des rameaux secs qui craquent, et des petites rues au c\u0153ur de la ville doivent lui refl\u00e9ter les heures du jour aussi nettement qu\u2019un vallon de montagne. \u00bb Dans le mat\u00e9riel cons\u00e9quent de documents, de notes et les nombreuses citations que Walter Benjamin pr\u00e9l\u00e8ve au cours de ses lectures pour son projet <em>Paris, capitale du XIXe si\u00e8cle<\/em>, il choisit de juxtaposer ces fragments dans une disposition qui rel\u00e8ve du montage photographique, voyant dans cette possibilit\u00e9 une force de r\u00e9v\u00e9lation plus saisissante que l&rsquo;approche th\u00e9orique plus classique, en accord avec l\u2019exp\u00e9rience de la vie moderne et de ses mutations spatio-temporelles. \u00ab Un paysage\u2026 c\u2019est bien ce que Paris devient pour le fl\u00e2neur. Plus exactement, ce dernier voit la ville se scinder en deux p\u00f4les dialectiques. Elle s\u2019ouvre \u00e0 lui comme paysage et elle l\u2019enferme comme chambre. \u00bb Et la question qui revient en boucle, qui ne nous quitte pas. <em>Une ville cela commence o\u00f9 ? <\/em>Cela commence dans un livre, dans une biblioth\u00e8que. Dans le cheminement d&rsquo;un parcours similaire \u00e0 celui de la lecture. Un livre devient un autre livre \u00e0 chaque fois que nous le lisons. Une ville c\u2019est pareille invention, voyage \u00e0 travers le temps, chaque parcours la transforme. Marcher dans les rues comme entre les pages d\u2019un livre, en garder une trace, avec cet \u00e9tonnement de voir, au fil du temps, se dessiner un chemin qui n\u2019existait pas au moment de notre trajet. Ce dialogue n\u2019est pas celui d\u2019un voyage mais d\u2019un cheminement, dans le bruissement, la rumeur de la ville, son quotidien et la juxtaposition ou l\u2019entrelacement de nos <strong><a href=\"http:\/\/www.leslignesdedesir.net\/\">lignes de d\u00e9sir<\/a><\/strong>. \u00ab Le livre ouvert de la ville, qu\u2019il va falloir lire, interpr\u00e9ter, comprendre. Il y a des rues plans qui sont comme des mots sur la langue, il y a des carrefours o\u00f9 l\u2019on s\u2019arr\u00eate longtemps, des squares o\u00f9 l\u2019on s\u2019affaisse toute une ponctuation de la ville qui laisse respirer ses grandes phrases amorphes comme ses \u00e9clats lumineux. Un passage est un aphorisme, une impasse une question, un escalier une r\u00e9ponse, un boulevard une rengaine, un kiosque un refrain. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"&quot;Les mains n\u00e9gatives&quot; Marguerite Duras 1979 (FR+RUS Subtitles)\" width=\"800\" height=\"450\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/Tk13gSVOoDc?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><figcaption><em>Les mains n\u00e9gatives<\/em>, Marguerite Duras<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><em>Jusqu&rsquo;o\u00f9 cette ville<\/em>, Fabienne Swiatly \/ <em>Marelle<\/em>, Julio Cort\u00e1zar \/ <em>Fiction<\/em>, Borges \/ <em>Les villes invisibles<\/em>, Italo Calvino \/ <em>Sens unique<\/em>, Walter Benjamin \/ <em>Capitale du XIX <sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em>, Walter Benjamin \/ <em>La phrase urbaine<\/em>, Jean-Christophe Bailly \/ <em>Paysage fer,<\/em> Fran\u00e7ois Bon \/ <em>Fen\u00eatres open space<\/em>, Anne Savelli \/ <em>Un homme qui dort<\/em>, Georges Perec \/ Michel Butor \/ Marguerite Duras<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une ville cela commence o\u00f9 ? cela se finit comment ? 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