{"id":86973,"date":"2022-07-14T17:22:28","date_gmt":"2022-07-14T15:22:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=86973"},"modified":"2022-07-14T17:22:30","modified_gmt":"2022-07-14T15:22:30","slug":"40jours-32-pour-la-premiere-fois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-32-pour-la-premiere-fois\/","title":{"rendered":"#40jours #32 | Pour la premi\u00e8re fois"},"content":{"rendered":"\n<p>Combler le vide du c\u0153ur en se remplissant les yeux du mouvement des rues qui fatiguent les muscles \u00e0 force d\u2019y marcher. Quel que soit le crachin, sortir. D\u00e9ambuler encore au vent du soir. Rentrer toujours \u00e0 pied. Se d\u00e9placer en personne \u2013 et jamais chemin n\u2019est moins direct. \u00c0 peine arriv\u00e9 ressortir encore pour regarder, ou faire semblant, l\u2019affichage sauvage de la publicit\u00e9, les devantures des cin\u00e9s. Prendre toutes les rues dont les noms font rigoler le d\u00e9tective entre les pages. Quelquefois traverser le fleuve gris. Un fleuve ? Qu\u2019en sait-on ? C\u2019est un boyau d\u2019eau, dont la couleur tient du vert, du gris, de l\u2019argent, d\u2019un bleu de pigeon, d\u2019un peu de jaune ou de marron, qu\u2019en sait-on o\u00f9 va la Seine, avec tous ses S, \u00e0 la mer dit-on, mais qui jamais de Paris a vu le Havre et Villequier, \u00e0 part sur les cartes de g\u00e9ographie, dans des romans gueulards, dans des recueil de po\u00e9sie. Les salles de classe sentent la craie. Porter ses pas \u00e0 une heure avanc\u00e9e, et dormir tout le jour, ou se lever contre nature \u00e0 quatre heures du matin, battre dans les deux sens les trottoirs de Beaubourg, et quoi, quel d\u00e9sespoir charrie la Seine. Guetter sur le fleuve le reflet du ciel, si maigre soit sa lumi\u00e8re, si jaune son eau, charg\u00e9e de boue, morveuse, sanglots des si\u00e8cles, des noy\u00e9s, des morts en sursis, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment. \u00ab\u00a0La Seine parle tout le temps, tout le temps du suicide.\u00a0\u00bb O\u00f9 a-t-on lu \u00e7a, qui revient \u00e0 la gueule ? Dans le courant de cette phrase, chercher une autre citation au milieu des pens\u00e9es qui viennent, d\u00e9sordonn\u00e9es, chercher comment est tourn\u00e9e la phrase qui \u00e9nonce pour seule alternative la r\u00e9volte ou le suicide. Se souvenir de pas moins solitaires au sortir du lyc\u00e9e, de mains que par chance parfois on effleurait, de promenades o\u00f9 Paris devenait aide-m\u00e9moire litt\u00e9raire, les Feuillantines, rue Tournefort et les Arts et m\u00e9tiers, le pont o\u00f9 temps pass\u00e9 ni les amours reviennent, mais les ann\u00e9es passant revenir toujours \u00e0 la Seine, \u00e0 ses m\u00eames eaux morveuses aux reflets d\u2019argent, charg\u00e9es de l\u2019eau miroir du Danube \u00e0 Budapest, et des sanglots de la Plata. Et la Seine \u00e0 Paris a des relents d\u2019estuaires, de glaise et de roseaux, un endroit humide o\u00f9 mouillent les p\u00e9troliers, une eau fangeuse qui n\u2019est ni rivi\u00e8re ni oc\u00e9an et l\u2019humidit\u00e9 p\u00e9n\u00e8tre en profondeur, jusqu\u2019au squelette de la m\u00e9moire, traverse la cuirasse des peaux des noy\u00e9s, tendue par les si\u00e8cles, amollit la chair, les crabes se r\u00e9galent, un lieu qu\u2019on ne reconna\u00eetra pas si un jour on y va. Aller cracher, aller cracher, aller cracher l\u00e0-bas, phrase au bruit d\u2019h\u00e9licopt\u00e8re qui jette d\u2019en haut un prisonnier et marcher, t\u00eate enfonc\u00e9e entre les \u00e9paules et la nuit tombe de plus en plus t\u00f4t, un nom en \u00e9cho, l\u2019\u00c9cole de m\u00e9canique de la marine, et \u00e7a glace les os, gueule b\u00e9ante de l\u2019\u00e9pouvante, et les charniers jamais avou\u00e9s, les restes blancs de jeunes gens d\u00e9soss\u00e9s vivants, continuer \u00e0 vivre, ne jamais s\u2019arr\u00eater, creuser toujours creuser, si difficile que soit la v\u00e9rit\u00e9, comment ne pas toujours y penser ? La couleur de la Seine est m\u00e9tallique et froide. Il est d\u2019autres estuaires, des sables et des joncs, des vagues roulent sous l\u2019\u00e9trave, des lits ensabl\u00e9s laissent des flaques dans le paysage, des h\u00e9rons s\u2019envolent. Il est des p\u00e9troliers et des chantiers navals. Peut-\u00eatre jamais n\u2019aller l\u00e0-bas. Peut-\u00eatre ne pas m\u00eame en r\u00eaver. Mais en lire toujours. Revenir \u00e0 la boucle du fleuve, \u00e0 la m\u00eame eau du temps, courbure des souvenirs, comme la rivi\u00e8re, toujours la m\u00eame et charg\u00e9e d\u2019un flux diff\u00e9rent. Au-dessus d\u2019un quai de pierre o\u00f9 l\u2019eau s\u2019\u00e9coule lentement, o\u00f9 le fleuve enserre l\u2019\u00eele, s\u2019arr\u00eater \u00e0 ce parapet, toujours le m\u00eame, lever les yeux vers le conte de f\u00e9e d\u2019un h\u00f4tel particulier, d\u00e9ambuler \u00e0 nouveau, s\u2019accouder encore une fois, la distance avale le regard et qu\u2019importe si le flot arrive jamais \u00e0 la mer, \u00e0 ce gouffre sans fond. Se souvenir de la bouche soudain ouverte dans un \u00ab\u00a0\u00f4\u00a0\u00bb de stupeur au chevet de Notre-Dame. L\u2019infini nuancier de gris du ciel de Paris n\u2019a plus sa fl\u00e8che noire pour l\u2019\u00e9quilibrer. Les lumi\u00e8res jaunes aux fen\u00eatres des quais r\u00e9chauffent le c\u0153ur et le broient aussi, douceur et nostalgie du temps de l\u2019innocence. Tourner enfin son regard vers le quatri\u00e8me \u00e9tage qui fait la proue de l\u2019\u00eele Saint-Louis et se souvenir, bien s\u00fbr, c\u2019est ici que la Seine parle tout le temps du suicide quand les femmes se succ\u00e8dent au balcon de la gar\u00e7onni\u00e8re et s\u2019accoudent au balcon et s\u2019\u00e9crient \u00ab\u00a0Que c\u2019est beau !\u00a0\u00bb Une pens\u00e9e blafarde surgit \u00e0 l\u2019esprit, le masque de la noy\u00e9e, pl\u00e2tre blanc et livide moul\u00e9 \u00e0 la morgue sur le visage de l\u2019Inconnue rep\u00each\u00e9e dans la Seine. S\u2019obliger \u00e0 rentrer et prendre le chemin le moins direct possible. Des papiers en lambeaux sur les murs de Paris collent \u00e0 la m\u00e9moire, poisseux d\u2019humidit\u00e9. Des strates du temps d\u2019avant affleurent au souvenir sous la modernit\u00e9, donnent son \u00e9paisseur \u00e0 la ville. Derri\u00e8re la palissade, d\u2019un immeuble d\u00e9truit l\u2019empreinte fantomatique sur le mur mitoyen du b\u00e2timent voisin. Des quadrilat\u00e8res disparates de papiers peints fan\u00e9s, des conduits d\u2019\u00e9vacuation salis, de vieilles couleurs sur les motifs \u00e0 fleurs, mis\u00e9rables reflets d\u2019existences pass\u00e9es entre des parois dont rien ne subsiste. Suivre du regard la trace des planchers dans le pl\u00e2tre, un sillon aux bords irr\u00e9guliers. De ces vies, joies et regrets, de ces intimit\u00e9s affich\u00e9es l\u00e0 dans leur plus vil aspect, de ces femmes, forc\u00e9ment des femmes, qui ont choisi les rideaux, assorti le d\u00e9cor, cousu les festons et pos\u00e9s sur les couvertures des dessus-de-lit c\u00f4tel\u00e9s, \u00e9lim\u00e9s par des ann\u00e9es de manipulation quotidienne, jaune moutarde ou vert bronze, comme chez les vieilles cousines, de ces vies ressentir le d\u00e9go\u00fbt. H\u00e2ter le pas pour conjurer et penser aux lunettes rondes du libraire. Sous les toits o\u00f9 l\u2019on devient fou, dans une nuit ni bruyante ni silencieuse, lire pour la premi\u00e8re fois un auteur r\u00e9manent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Combler le vide du c\u0153ur en se remplissant les yeux du mouvement des rues qui fatiguent les muscles \u00e0 force d\u2019y marcher. Quel que soit le crachin, sortir. D\u00e9ambuler encore au vent du soir. Rentrer toujours \u00e0 pied. 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