{"id":87171,"date":"2022-07-15T12:11:55","date_gmt":"2022-07-15T10:11:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=87171"},"modified":"2022-07-15T12:12:20","modified_gmt":"2022-07-15T10:12:20","slug":"40jours-34-lueurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-34-lueurs\/","title":{"rendered":"#40jours #34 | lueurs"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"575\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/P1040178-1024x575.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-87175\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/P1040178-1024x575.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/P1040178-420x236.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/P1040178-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/P1040178-1536x863.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/P1040178-2048x1151.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption><em>D\u00e9molition des Gentianes, 6 juillet 2011<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019ai pass\u00e9 des nuits \u00e0 photographier la barre des Gentianes avant sa d\u00e9molition. Les images transf\u00e9r\u00e9es sur l\u2019ordinateur ont le flou et le ridicule des photos d\u2019ovnis qu\u2019on voyait dans les journaux quand on \u00e9tait gosses. Une tache plus claire. Un zigouigoui. Une larmichette. Ce dont j\u2019ai \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin huit semaines durant \u00e9tait insaisissable. Pourtant quelque chose s\u2019est pass\u00e9. Chaque soir \u00e0 partir de 0h30 (des fois 0h35). J\u2019y ai assist\u00e9. J\u2019ai \u00ab&nbsp;vu de mes yeux vu&nbsp;\u00bb. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin. Nommer les choses est n\u00e9cessaire. Les choses non nomm\u00e9es flottent sans but, sans explication et, partant, sans r\u00e9confort possible. Il faut nommer les choses, qu\u2019elles le veuillent ou pas, qu\u2019elles s\u2019y reconnaissent ou pas. Les nommer et en les nommant, les attirer \u00e0 soi. J\u2019ai not\u00e9 les choses dans un carnet. Ce carnet est rest\u00e9 \u00e0 port\u00e9e de main huit semaines durant. J\u2019y ai consign\u00e9 nuit apr\u00e8s nuit ce que j\u2019ai pu observer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du cimeti\u00e8re, dans les Gentianes qui, peu \u00e0 peu, se vidaient de leurs habitants. Ce carnet se nomme Lueurs. Parce que, voil\u00e0, le mot le plus proche de l\u2019innommable est celui-ci&nbsp;: Lueurs. Du 8 janvier 2011 au 10 f\u00e9vrier 2011 des Lueurs sont apparues chaque nuit dans les appartements vides. Lueurs flottantes, lentes et \u00e9paisses. Rouge tirant vers l\u2019ocre. Lueurs se d\u00e9pla\u00e7ant sans bruit. Chaque nuit derri\u00e8re les vitres sales, visibles m\u00eame \u00e0 distance par les interstices entre les plaques de m\u00e9tal que les ouvriers de l\u2019OPHLM fixaient aux fen\u00eatres des cuisines. Lueurs. <em>Lueurs flottantes, lentes et \u00e9paisses<\/em>. Not\u00e9 ainsi la troisi\u00e8me nuit de veille. Et cette description n\u2019a jamais \u00e9volu\u00e9. Ce qui chaque soir vers minuit dansait dans les Gentianes vides avait cette apparence-l\u00e0. Huit semaines durant des lueurs flottantes, lentes et \u00e9paisses ont dans\u00e9 dans les appartements vides. Et la journ\u00e9e des camionnettes Volkswagen, des \u00ab&nbsp;Combi&nbsp;\u00bb, sont apparues dans le quartier. Elles \u00e9taient immatricul\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, en Belgique, en Espagne, en Suisse. Elles \u00e9taient sales et caboss\u00e9es. \u00c0 premi\u00e8re vue elles avaient l\u2019air abandonn\u00e9. On aurait dit des refuges de clochards. Elles \u00e9taient l\u00e0, gar\u00e9es aux abords des Gentianes, trois, quatre jours, et puis elles disparaissaient pendant la nuit. Ne me demandez pas. Ne me demandez rien. Ces camionnettes \u00e9taient gar\u00e9es sur les places r\u00e9serv\u00e9es aux habitants qui venaient de quitter les Gentianes, seuls espaces libres sur le long parking. Leurs parebrises \u00e9taient couverts de crasse et de boue s\u00e9ch\u00e9e. Leur moteur \u00e9tait toujours chaud. Ne me demandez pas. Ne me demandez rien. Je n\u2019ai jamais vu quiconque les man\u0153uvrer. Par leurs vitres sales on devinait l\u2019int\u00e9rieur rempli de sacs plastiques, des sacs du Prisunic, jaunes avec la cible dessin\u00e9e en rouge et le slogan \u00ab&nbsp;Et hop Prisunic&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"960\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/DKWCQ1eWkAA1pWA.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-87181\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/DKWCQ1eWkAA1pWA.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/DKWCQ1eWkAA1pWA-336x420.jpg 336w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Quand j\u2019\u00e9tais petit je passais l\u2019\u00e9t\u00e9 en Yougoslavie, les deux mois, pas moins. <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-18-vers-les-sargasses\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">On voyageait en train, \u00e0 travers l\u2019Europe. France, Suisse, Italie. <\/a>Trente heures de trajet. La nuit, le jour, l\u2019Europe au dehors, indistincte. Au bout de trente heures on arrivait \u00e0 Belgrade, pas beaux \u00e0 voir. L\u2019oncle nous attendait \u00e0 la gare centrale, de la capitale nous n\u2019apercevions que les faubourgs. Deux heures de route et nous \u00e9tions chez nous. Une petite ville sans charme ni distractions. L\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 se baigner dans la rivi\u00e8re, \u00e0 bouffer des past\u00e8ques dans la cour de la maison et cracher les p\u00e9pins sur les poules. Le dernier \u00e9t\u00e9 en Yougoslavie soufflait un vent qui donnait la migraine. Les gens racontaient tout et n\u2019importe quoi. Les discussions finissaient en haussements d\u2019\u00e9paules mais <em>certains<\/em> astiquaient les fusils cach\u00e9s depuis 44. Amis de toujours. Voisins. Ennemis. Incendiaires. Catholiques. Aujourd\u2019hui j\u2019y repense parce que. Parce que dans ma petite ville des Balkans j\u2019ai. J\u2019ai vu quelque chose qui, alors, n\u2019avait aucune importance mais qui. Voil\u00e0. 1990, l\u2019\u00e9t\u00e9. Il y avait un camping. Un camping de transit, tout moche, au bord d\u2019un \u00e9tang, pour ceux qui voulaient faire une pause sur la route du sud. Un soir d\u2019ao\u00fbt o\u00f9 l\u2019orage mena\u00e7ait. Il faisait presque nuit \u00e0 19h. J\u2019ai travers\u00e9 le camping (raccourci entre la rivi\u00e8re et la maison) et je les ai vus, parqu\u00e9s loin de l\u2019accueil, tout au bout du terrain. Ces Combi Volkswagen. Dix, pas moins. Personne autour. Pas de glaci\u00e8res, de chaises pliantes, de gosses qui jouent au ballon, rien. Personne. Juste ces camionnettes tous feux \u00e9teints, rang\u00e9es fa\u00e7on parking de concessionnaire. Cette image. <em>Cette image m\u2019est revenue il y a quelques semaines en d\u00e9couvrant les m\u00eames engins devant les Gentianes.<\/em> Je me souviens parfaitement de ce soir d\u2019\u00e9t\u00e9 parce que. Parce que dans notre ville o\u00f9 soufflait un vent mauvais quelqu\u2019un a. Ce soir-l\u00e0. Mis le feu. \u00c0 une maison. Pas n\u2019importe laquelle&nbsp;: celle du plus <em>bruyant<\/em> des n\u00f4tres. L\u2019orage a \u00e9clat\u00e9 un peu avant 21h, si fort qu\u2019en quelques minutes il a \u00e9teint l\u2019incendie. Mais le mal \u00e9tait fait. Le signal \u00e9tait donn\u00e9. Nos jours sur ces terres \u00e9taient compt\u00e9s. Ce soir-l\u00e0 les Combi Volkswagen \u00e9taient pr\u00e9sents. Gar\u00e9s, tous feux \u00e9teints, \u00e0 500 m\u00e8tres de l\u2019incendie. Dans la marche du monde 1+1 ne fait pas toujours 2 mais le r\u00e9sultat ici tombe juste&nbsp;: <em>leur pr\u00e9sence annon\u00e7ait l\u2019imminente destruction du monde connu<\/em>. Moi qui m\u2019en tiens aux faits, moi qui refuse d\u2019extrapoler, moi qui, jusqu\u2019au retour de cette image ancienne, refusais toute interpr\u00e9tation, je ne saurais le dire autrement&nbsp;: ces camionnettes sans chauffeur annon\u00e7aient cela. Et vingt ans plus tard, sur le parking des Gentianes, loin de cette Yougoslavie qui n\u2019existe plus, qu\u2019annon\u00e7aient-elles d\u2019autre&nbsp;? Rappelez-moi combien font 1+1.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed aligncenter is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"D\u00e9molition des Gentianes\" width=\"800\" height=\"600\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/_L1Awi2Pii4?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;J\u2019ai pass\u00e9 des nuits \u00e0 photographier la barre des Gentianes avant sa d\u00e9molition. Les images transf\u00e9r\u00e9es sur l\u2019ordinateur ont le flou et le ridicule des photos d\u2019ovnis qu\u2019on voyait dans les journaux quand on \u00e9tait gosses. Une tache plus claire. Un zigouigoui. 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