{"id":88279,"date":"2022-07-18T18:43:14","date_gmt":"2022-07-18T16:43:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=88279"},"modified":"2022-07-18T18:45:43","modified_gmt":"2022-07-18T16:45:43","slug":"40j36-dans-le-cimetiere-imaginaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40j36-dans-le-cimetiere-imaginaire\/","title":{"rendered":"#40j#36  Dans le cimeti\u00e8re imaginaire"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce cimeti\u00e8re imaginaire qui contient en lui tous ceux des Hautes-Alpes, j\u2019aime pousser sa grille, m\u2019y promener, sillonner ses trav\u00e9es. Il est un livre ouvert qui me permet de comprendre un pays, de conna\u00eetre son \u00e2me, celle de ses prot\u00e9g\u00e9s, de les rencontrer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Adolphe <\/strong>sifflote dans son cercueil, il imite le chant des m\u00e9sanges,<em> tsi, tsi, tu<\/em>. Il insiste : Allez, mes toutes belles, pr\u00e9parez votre nid pour vos oisillons. C\u2019est pour vous que j\u2019ai demand\u00e9 que, sur ma tombe, soit install\u00e9 un nichoir, pour encore vous entendre zinzinuler, pour deviner le fr\u00f4lement de vos ailes quand vous apportez la becqu\u00e9e \u00e0 vos petits et leurs p\u00e9piements quand ils sont affam\u00e9s. Avec moi, r\u00e9jouissez-vous du printemps qui fleurit.<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e8s de lui<strong>, <\/strong>pas de plaque, mais une inscription sur la branche d\u2019une croix d\u00e9glingu\u00e9e : <em>On ne voit bien qu\u2019avec le c\u0153ur<\/em>. Dis, que vois-tu sous la terre, toi <strong>l\u2019inconnu<\/strong> dont je ne connais pas le nom, que vois-tu de moi au grand soleil ? Tu murmures : n\u2019aies pas peur. On passe si vite de vie \u00e0 tr\u00e9pas.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019une contre l\u2019autre, deux tombes minuscules, entour\u00e9es d\u2019une barri\u00e8re blanche, envahies par des rosiers tout moussus : <strong>Juliette J. <\/strong><em>d\u00e9c\u00e9d\u00e9e le 21 septembre 1920, \u00e2g\u00e9e de huit jours<\/em>&#8230; <strong>G. Aim\u00e9. <\/strong><em>Ici repose G. Aim\u00e9, n\u00e9 le 15 d\u00e9cembre 1957, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 ce m\u00eame jour.<\/em>.. Juliette refuse le dialogue. Aim\u00e9, si jeune, un jour de vie \u00e0 peine, lui est enchant\u00e9 de se raconter. Mon p\u00e8re m\u2019a nomm\u00e9 Aim\u00e9, du nom de son p\u00e8re. C\u2019est de tradition dans la famille, nous \u00e9tions les a\u00een\u00e9s, les h\u00e9ritiers. Mon grand-p\u00e8re a v\u00e9cu, il vit encore, parfois il me rend visite bien que fatigu\u00e9. Il murmure : je te rejoindrai bient\u00f4t, mon petit&#8230; Oui, lui il a v\u00e9cu, il vit, et moi j\u2019ai mourru.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jules Q.<\/strong>, maire du village de longues ann\u00e9es, regrett\u00e9 de ses administr\u00e9s, d\u2019une voix de stentor, il appelle. Non, ce n\u2019est pas moi qu\u2019il r\u00e9clame, c\u2019est son chien, ce boxer fauve rouge au plastron blanc, qui le prot\u00e8ge. Il l\u2019a voulu statufi\u00e9 pr\u00e8s de lui. Il ordonne : ne bouge pas, reste l\u00e0, mon ami fid\u00e8le, j\u2019ai besoin de toi. Le molosse, oreilles dress\u00e9es, lui ob\u00e9it. Je ne fais pas partie du monde qu\u2019ils ont perdu.<\/p>\n\n\n\n<p>Un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart, la tombe de <strong>Blessing Matthews, <\/strong>pourquoi \u00e0 l\u2019\u00e9cart ? Parce que \u00e9trang\u00e8re ? Elle repose sous un tumulus de terre, toujours fleuri par des mains qui se souviennent du drame, de sa noyade en Durance le 6 mai 2018. Je veux en savoir plus. Elle me dit son d\u00e9part du Nigeria, trop de violence, d\u2019attentats, de corruption. Elle me dit son long voyage, son soulagement quand elle a franchi la fronti\u00e8re franco-italienne, le contr\u00f4le de police, sa peur, sa chute dans le torrent \u00e0 la Vachette. Elle me dit d\u2019embrasser pour elle sa s\u0153ur, tous ceux qui militent pour aider les migrants comme elle. Elle me remercie pour les fleurs que j\u2019ai d\u00e9pos\u00e9es sur sa tombe. Elle rit : moi, je croque les pissenlits par la racine.<\/p>\n\n\n\n<p>Ici reposent <strong>Alix Jacques Madeleine G. et Jacqueline E. <\/strong><em>Avalanche du 10 mars 1946. priez pour eux.<\/em> Leurs voix m\u00eal\u00e9es, comme litanie, d\u00e9crivent l\u2019avalanche qui vient du torrent, qui d\u00e9truit le village, les coul\u00e9es de boue qui emportent les habitants et eux entra\u00een\u00e9s, et eux qui se sont retrouv\u00e9s, dieu merci, l\u00e0, dans ce caveau. Ensemble, r\u00e9unis pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Une tombe simple, un carr\u00e9 de terre, une croix. Une plaque sur le mur de l\u2019\u00e9glise. <strong>Philippe Lamour,<\/strong> <em>1903-1992, il fut \u00e0 l\u2019origine du Parc R\u00e9gional du Queyras et de la Grande Travers\u00e9e des Alpes. <\/em>Il hurle sous la terre, il vocif\u00e8re : \u00ab Vous m\u2019entendez, vous m\u2019entendez Je veux vous redire ce que je clamais d\u00e9j\u00e0 en 1981 et que j\u2019ai toujours sur le c\u0153ur. Le temps de l\u2019indolence et des illusions est r\u00e9volu. Il faut du courage, r\u00e9agir pour survivre, faire croisade contre la mis\u00e8re et la faim \u00e0 travers le monde. Vous m\u2019entendez ? Passez le message. Ce qui se joue \u00e0 pr\u00e9sent, c\u2019est la survie de notre civilisation.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le mur de l\u2019\u00e9glise, on les a tous mis l\u00e0, <strong>le Jeannot, le C\u00e9lestin, la Jeanne, la Marie,<\/strong> et tant d\u2019autres, leurs noms inscrits sur des c\u0153urs en t\u00f4le \u00e9maill\u00e9e qui autrefois ornaient les croix de bois de leurs tombeaux. \u00c9coutez-les, ils protestent, ils sont agac\u00e9s, ils sont coinc\u00e9s. Moi le Jeannot pr\u00e8s du C\u00e9lestin qui voulait d\u00e9tourner l\u2019eau de ma source. Moi la Jeanne pr\u00e8s de cette salope de Marie qui m\u2019a piqu\u00e9 mon mari. Et nous restons bien oblig\u00e9s sagement align\u00e9s dans l\u2019envie de nous d\u00e9chirer.<\/p>\n\n\n\n<p>Une croix jaillit de la neige. Une simple inscription : <em>Dieu est, et cela suffit, <\/em><strong>Louis B.,<\/strong><em> pr\u00eatre. <\/em>Louis, dis-moi, toi qui es maintenant de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, dis-moi, as-tu rencontr\u00e9 ton dieu, l\u00e0-bas, dans les nuages ? Louis est aux abonn\u00e9s absents, il ne me r\u00e9pondra pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous ces mots qui me sont adress\u00e9s, \u00e0 moi, morte en sursis, \u00e0 moi qui bient\u00f4t, vais m\u2019\u00e9tonner: bon dieu, \u00e7a alors, je me retrouve de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, et je mastiquerai, et je m\u00e2chouillerai mes mots et je ressasserai pour ceux qui sauront entendre ma voix d\u2019outre-tombe.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce cimeti\u00e8re imaginaire qui contient en lui tous ceux des Hautes-Alpes, j\u2019aime pousser sa grille, m\u2019y promener, sillonner ses trav\u00e9es. Il est un livre ouvert qui me permet de comprendre un pays, de conna\u00eetre son \u00e2me, celle de ses prot\u00e9g\u00e9s, de les rencontrer. Adolphe sifflote dans son cercueil, il imite le chant des m\u00e9sanges, tsi, tsi, tu. Il insiste : <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40j36-dans-le-cimetiere-imaginaire\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40j#36  Dans le cimeti\u00e8re imaginaire<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":155,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3717],"tags":[],"class_list":["post-88279","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-40jours","category-40jours-36-aux-morts"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88279","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/155"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=88279"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88279\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=88279"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=88279"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=88279"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}