{"id":88358,"date":"2022-07-18T23:15:04","date_gmt":"2022-07-18T21:15:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=88358"},"modified":"2022-07-20T20:50:44","modified_gmt":"2022-07-20T18:50:44","slug":"40-jours-38-frontieres-de-2666","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-38-frontieres-de-2666\/","title":{"rendered":"#40 jours #38 |\u00a0Fronti\u00e8res de 2666"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"564\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/murs-frontie\u0300res-2021-by-Mensah-1024x564.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-89075\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/murs-frontie\u0300res-2021-by-Mensah-1024x564.png 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/murs-frontie\u0300res-2021-by-Mensah-420x231.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/murs-frontie\u0300res-2021-by-Mensah-768x423.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/murs-frontie\u0300res-2021-by-Mensah-1536x846.png 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/murs-frontie\u0300res-2021-by-Mensah-2048x1128.png 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>murs fronti\u00e8res dans le monde en 2021<br>Mensah, d&rsquo;apr\u00e8s N. Niang 2015<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Dans leur ordre d&rsquo;apparition, les fronti\u00e8res dans <em>2666<\/em> de Roberto Bola\u00f1o. Sans autres commentaires que leur \u00e9num\u00e9ration<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ensuite il pensa \u00e0 la journaliste d\u2019<em>Il Manifesto<\/em> et il trouva curieux qu\u2019elle soit all\u00e9e au Chiapas, qui se trouve \u00e0 l\u2019extr\u00eame sud du pays, et qu\u2019elle ait fini par \u00e9crire sur les \u00e9v\u00e9nements du Sonora qui, si ses connaissances en g\u00e9ographie ne le trompaient pas, se trouvait au nord, au nord-est, \u00e0 la fronti\u00e8re avec les \u00c9tats-Unis.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Almendro, de son c\u00f4t\u00e9, n\u2019avait pas encore cinquante ans et son \u0153uvre, en dehors des fronti\u00e8res de Mexico, \u00e9tait incommensurablement inconnue.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;\u2013&nbsp;Hermosillo&nbsp;? dit Espinoza, o\u00f9 est-ce que c\u2019est&nbsp;?<br>  \u2013&nbsp;Dans l\u2019\u00c9tat du Sonora, dit le Porc. C\u2019est la capitale du Sonora, dans le nord-ouest du Mexique, \u00e0 la fronti\u00e8re avec les \u00c9tats-Unis.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le lendemain matin ils prirent l\u2019avion pour Hermosillo, de l\u2019a\u00e9roport ils t\u00e9l\u00e9phon\u00e8rent au recteur de l\u2019universit\u00e9 de Santa Teresa, puis ils lou\u00e8rent une voiture et partirent en direction de la fronti\u00e8re.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;La premi\u00e8re impression que les critiques eurent d\u2019Amalfitano fut plut\u00f4t mauvaise, parfaitement en accord avec la m\u00e9diocrit\u00e9 du lieu, sauf que le lieu, la vaste ville dans le d\u00e9sert, pouvait \u00eatre vu comme quelque chose de typique, plein de couleur locale, une preuve de plus de la richesse souvent atroce du paysage humain, alors qu\u2019Amalfitano ne pouvait \u00eatre vu que comme un naufrag\u00e9, un type habill\u00e9 de mani\u00e8re n\u00e9glig\u00e9e, un professeur inexistant d\u2019une universit\u00e9 inexistante, le simple soldat d\u2019une bataille perdue par avance contre la barbarie, ou, en termes moins m\u00e9lodramatiques, comme ce qu\u2019il \u00e9tait finalement, un m\u00e9lancolique professeur de philosophie paissant sur son propre champ, l\u2019\u00e9chine d\u2019une b\u00eate capricieuse et infantilo\u00efde qui n\u2019aurait fait qu\u2019une bouch\u00e9e de Heidegger dans le cas o\u00f9 Heidegger aurait eu la malchance de na\u00eetre \u00e0 la fronti\u00e8re entre le Mexique et les \u00c9tats-Unis.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Lorsqu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas en voyage, on pouvait les trouver \u00e0 Bakersfield, qui ne se trouve pas loin d\u2019Earlimart, o\u00f9 il avait ses quartiers d\u2019hiver, m\u00eame si parfois il s\u2019\u00e9tablissait dans la province du Sinaloa, au Mexique, pas pour longtemps, juste le temps de faire un saut \u00e0 Mexico et de signer des contrats dans des localit\u00e9s du Sud, jusqu\u2019\u00e0 la fronti\u00e8re avec le Guatemala, d\u2019o\u00f9 ils remontaient jusqu\u2019\u00e0 Bakersfield.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Au-del\u00e0 il n\u2019y avait que de la terre jaune, \u00e7\u00e0 et l\u00e0 une cahute noire et le grillage de la fronti\u00e8re entre le Mexique et les \u00c9tats-Unis.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;\u00c0 la fronti\u00e8re, la police des douanes nord-am\u00e9ricaines voulut voir les papiers de la voiture puis on les laissa passer. Ils emprunt\u00e8rent, suivant les indications du r\u00e9ceptionniste de l\u2019h\u00f4tel, une chauss\u00e9e non goudronn\u00e9e et pendant un certain temps ils travers\u00e8rent un territoire empli de ravins et de bois, comme s\u2019ils avaient p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 sans le faire expr\u00e8s dans un d\u00f4me qui aurait eu un \u00e9cosyst\u00e8me propre.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Pour le retour, ils prirent l\u2019autoroute&nbsp;19 qui allait jusqu\u2019\u00e0 Nogales, mais ils la quitt\u00e8rent peu apr\u00e8s R\u00edo Rico et commenc\u00e8rent \u00e0 longer la fronti\u00e8re du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Arizona, jusqu\u2019\u00e0 Lochiel, o\u00f9 ils rentr\u00e8rent au Mexique. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;D\u2019autres fois, il le trouvait dans une salle pr\u00e9sid\u00e9e par un \u00e9norme paysage de la fronti\u00e8re, peint, \u00e7a crevait les yeux, par un artiste qui n\u2019y avait jamais mis les pieds&nbsp;: le caract\u00e8re bien l\u00e9ch\u00e9 du paysage, son harmonie, r\u00e9v\u00e9lait plus un r\u00eave qu\u2019une r\u00e9alit\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ensuite, vers le sixi\u00e8me mois de grossesse, on retournera en Espagne, mais cette fois-ci on ne passera pas par la fronti\u00e8re d\u2019Ir\u00fan mais par La Jonquera ou par Port-Bou, sur des terres catalanes.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;\u00c0 partir de ce moment, elle dormit dans la gare, dans un hangar abandonn\u00e9 o\u00f9 dormaient quelques mendiants qui s\u2019ignoraient mutuellement, en rase campagne, pr\u00e8s des fronti\u00e8res qui s\u00e9paraient l\u2019asile du monde ext\u00e9rieur. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;M\u00eame si par la suite Amalfitano trouva \u00e0 la biblioth\u00e8que de l\u2019universit\u00e9 de Santa Teresa des renseignements biobibliographiques sur Rafael Dieste qui confirm\u00e8rent ce dont il avait d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019intuition ou ce que lui avait laiss\u00e9 deviner don Domingo Garc\u00eda-Sabell dans le prologue intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;L\u2019intuition illumin\u00e9e&nbsp;\u00bb, o\u00f9 ce dernier se donnait m\u00eame le luxe de citer Heidegger (Es gibt Zeit&nbsp;: il y a du temps), au cours de cette tomb\u00e9e du jour o\u00f9, tel un seigneur m\u00e9di\u00e9val, il parcourut son modeste fonds en friche, tandis que sa fille, telle une princesse m\u00e9di\u00e9vale, finissait de se maquiller devant la glace de la salle de bains, il ne put se rappeler, malgr\u00e9 ses efforts, ni pourquoi ni o\u00f9 il avait achet\u00e9 le livre, ni comment celui-ci avait fini emball\u00e9 dans un carton et exp\u00e9di\u00e9 avec d\u2019autres volumes plus familiers et plus aim\u00e9s \u00e0 destination de cette ville populeuse qui d\u00e9fiait le d\u00e9sert, \u00e0 la fronti\u00e8re du Sonora et de l\u2019Arizona. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ce soir-l\u00e0, tandis que sa fille dormait et apr\u00e8s avoir \u00e9cout\u00e9 le dernier bulletin d\u2019informations sur la radio la plus populaire de Santa Teresa, <em>La Voix de la fronti\u00e8re,<\/em> Amalfitano sortit dans le jardin, puis, apr\u00e8s avoir fum\u00e9 une cigarette en regardant la rue d\u00e9serte, se dirigea vers la partie arri\u00e8re du jardin, d\u2019un pas tra\u00eenant, comme s\u2019il craignait de mettre le pied dans un trou ou comme si l\u2019obscurit\u00e9 qui y r\u00e9gnait lui faisait peur.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ensuite on voyait quelques usines de montage et la voix off de Medina disait que le ch\u00f4mage \u00e9tait pratiquement inexistant sur cette frange de la fronti\u00e8re. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le visage souriant d\u2019un type qui ne devait pas avoir plus de vingt ans, maigre et brun, aux m\u00e2choires pro\u00e9minentes, que Medina qualifiait en voix off de pollero ou de coyote ou de passeur de clandestins d\u2019un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l\u2019autre de la fronti\u00e8re. Medina disait un nom. Le nom d\u2019une jeune fille. Ensuite on voyait les rues d\u2019un village d\u2019Arizona dont la jeune fille \u00e9tait originaire. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Cette ville a l\u2019air vigoureuse, elle a l\u2019air de progresser d\u2019une certaine mani\u00e8re, mais ce qu\u2019ils pourraient faire de mieux c\u2019est de sortir une nuit dans le d\u00e9sert et de traverser la fronti\u00e8re, tous sans exception, tous, tous.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;\u2013&nbsp;Combien d\u2019heures il y a d\u2019ici jusqu\u2019\u00e0 Santa Teresa&nbsp;? demanda-t-il.<br>  \u2013&nbsp;\u00c7a d\u00e9pend, dit le cuisinier. Des fois la fronti\u00e8re est pleine de camions et on peut passer une demi-heure \u00e0 attendre. Disons que d\u2019ici \u00e0 Santa Teresa, il y a trois heures, et ensuite une demi-heure ou trois quarts d\u2019heure pour le passage de la fronti\u00e8re, en gros quatre heures.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;L\u2019agent des fronti\u00e8res lui demanda son passeport et Fate le lui donna. Son accr\u00e9ditation en tant que journaliste \u00e9tait jointe au passeport. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ensuite, Fate avan\u00e7a d\u2019une centaine de m\u00e8tres jusqu\u2019\u00e0 la fronti\u00e8re mexicaine, et il dut sortir et montrer sa valise, les papiers de la voiture, son passeport et sa carte de journaliste. On lui fit remplir des imprim\u00e9s. Les visages des policiers mexicains \u00e9taient engourdis de sommeil. Depuis la fen\u00eatre de la petite construction des douanes, on voyait la longue et haute cl\u00f4ture qui s\u00e9parait les deux pays. Sur la partie la plus \u00e9loign\u00e9e de la cl\u00f4ture, il vit quatre oiseaux noirs juch\u00e9s, les t\u00eates pour ainsi dire enfouies dans leurs plumes.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Au bout d\u2019un moment arriva un autre type que Chucho Flores pr\u00e9senta comme l\u2019homme qui s\u2019y connaissait le plus en cin\u00e9ma au sud de la fronti\u00e8re de l\u2019Arizona. Le type s\u2019appelait Charly Cruz et lui dit avec un grand sourire qu\u2019il ne devait pas croire un seul mot de ce que disait Chucho Flores.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Pendant quelques jours, il avait tra\u00een\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re entre l\u2019\u00c9tat de Chihuahua et celui du Texas puis \u00e9tait descendu vers le sud, jusqu\u2019\u00e0 Mexico, o\u00f9 il avait pass\u00e9 son temps \u00e0 prendre des drogues et \u00e0 boire. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait \u00e7a la tradition. Maintenant, la classe sup\u00e9rieure mexicaine est en train de changer. Ils sont de plus en plus riches et ils ont pris l\u2019habitude de chercher femme au nord de la fronti\u00e8re. Ils appellent \u00e7a am\u00e9liorer la race. Un nain mexicain envoie son nain de fils faire des \u00e9tudes dans une universit\u00e9 de Californie. Le gamin a de l\u2019argent et fait ce qu\u2019il veut et \u00e7a impressionne quelques \u00e9tudiantes. Il n\u2019y a pas un coin sur la plan\u00e8te o\u00f9 il y ait plus d\u2019idiotes au m\u00e8tre carr\u00e9 que dans une universit\u00e9 de Californie.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il lui parla des assassinats de femmes, de la possibilit\u00e9 que tous les crimes aient \u00e9t\u00e9 commis par une ou deux personnes, ce qui en faisait les plus grands tueurs en s\u00e9rie de l\u2019histoire, il lui parla du narcotrafic et de la fronti\u00e8re, de la corruption polici\u00e8re et de la croissance d\u00e9mesur\u00e9e de la ville, il l\u2019assura qu\u2019il n\u2019avait besoin que d\u2019une semaine de plus pour v\u00e9rifier tout ce qui \u00e9tait n\u00e9cessaire et qu\u2019ensuite il partirait pour New York et qu\u2019en cinq jours il aurait boucl\u00e9 son reportage.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;\u2013&nbsp;Qu\u2019est-ce que tu me proposes&nbsp;?<br>   \u2013&nbsp;Un portrait du d\u00e9veloppement industriel dans le tiers-monde, dit Fate, un <em>aide-m\u00e9moire&nbsp;<\/em>de la situation actuelle du Mexique, un panorama de la fronti\u00e8re, un r\u00e9cit policier de premi\u00e8re grandeur, merde<em>.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ou alors, le mieux serait de ne pas aller au Sonora Resort et de filer directement vers la fronti\u00e8re, vers la ville de Tucson, dans l\u2019a\u00e9roport de laquelle il trouverait certainement un cybercaf\u00e9 d\u2019o\u00f9 \u00e9crire sa chronique, \u00e9puis\u00e9 et sans penser \u00e0 ce qu\u2019il \u00e9crivait, avant de s\u2019envoler vers New York, o\u00f9 tout reprendrait la consistance de la r\u00e9alit\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Certaines nuits, ils les passaient chez lui et, le matin, lorsqu\u2019elle se r\u00e9veillait, Rosa ne le trouvait pas, car Chucho Flores, de temps \u00e0 autre, se levait tr\u00e8s t\u00f4t pour travailler dans une \u00e9mission radiophonique en direct qui s\u2019appelait \u00ab&nbsp;Bonjour, Sonora&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;Bonjour, les amis&nbsp;\u00bb, elle ne le savait pas exactement car elle ne l\u2019avait jamais \u00e9cout\u00e9e depuis le d\u00e9but, une \u00e9mission qu\u2019\u00e9coutaient les routiers qui traversaient la fronti\u00e8re dans un sens ou un autre et les chauffeurs de bus qui amenaient les travailleurs aux usines et tous les gens qui \u00e0 Santa Teresa devaient se lever t\u00f4t.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ils firent un tour dans la rue pour v\u00e9rifier si on les attendait, mais tout \u00e9tait calme (un calme mercuriel ou de quelque chose qui pr\u00e9ludait le mercure d\u2019une aube \u00e0 la fronti\u00e8re), et au deuxi\u00e8me tour ils stationn\u00e8rent la voiture sous un arbre, en face de la maison d\u2019un voisin. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;\u2013&nbsp;Les gens sont gentils, sympathiques, hospitaliers, les Mexicains sont un peuple travailleur, ils ont une curiosit\u00e9 \u00e9norme pour tout, ils se soucient des gens, ils sont courageux et g\u00e9n\u00e9reux, leur tristesse ne tue pas mais donne de la vie, dit Rosa Amalfitano lorsqu\u2019ils travers\u00e8rent la fronti\u00e8re avec les \u00c9tats-Unis.<br>   \u2013&nbsp;Ils vont te manquer&nbsp;? dit Fate.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Fate pensa que peut-\u00eatre le mieux \u00e9tait de cesser de la suivre et de filer imm\u00e9diatement en direction de la fronti\u00e8re. Lorsqu\u2019il \u00e9voqua cette possibilit\u00e9, Rosa refusa tout net. Il lui demanda si elle avait des amis dans la ville. Rosa dit que non, qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 elle n\u2019avait aucun ami.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Une fois qu\u2019ils eurent laiss\u00e9 la fronti\u00e8re derri\u00e8re eux, le peu de touristes qu\u2019ils virent dans les rues d\u2019El Adobe avaient l\u2019air endormis.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;D\u2019apr\u00e8s quelques amis, Sandoval avait des parents \u00e0 Chicago. Gabriela Mor\u00f3n, en revanche, n\u2019avait jamais travers\u00e9 la fronti\u00e8re et apr\u00e8s avoir trouv\u00e9 du travail \u00e0 Nip-Mex, o\u00f9 elle \u00e9tait bien consid\u00e9r\u00e9e par ses chefs, ce qui lui permettait&nbsp;d\u2019esp\u00e9rer une ascension rapide et une augmentation de son salaire, son int\u00e9r\u00eat \u00e0 chercher fortune dans le pays voisin \u00e9tait pratiquement nul.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il sortit de prison physiquement mal en point. Peu de temps apr\u00e8s un passeur lui fit traverser la fronti\u00e8re. En Arizona, il se perdit dans le d\u00e9sert et, apr\u00e8s avoir march\u00e9 pendant trois jours, totalement d\u00e9shydrat\u00e9, il arriva \u00e0 Patagonia, o\u00f9 un fermier lui donna une trempe pour avoir vomi sur ses terres. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Mais un jour, le p\u00e8re&nbsp;en \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 la conclusion qu\u2019avec ce qu\u2019il gagnait dans les maquiladoras, les conditions de vie de sa famille n\u2019allaient pas s\u2019am\u00e9liorer et il avait d\u00e9cid\u00e9 de traverser la fronti\u00e8re. Il \u00e9tait parti avec neuf autres types, tous de l\u2019\u00c9tat d\u2019Oaxaca.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;L\u2019un d\u2019eux avait d\u00e9j\u00e0 fait le voyage trois fois et disait qu\u2019il savait comment \u00e9viter la police des fronti\u00e8res, la migra, les autres en \u00e9taient \u00e0 leur premi\u00e8re tentative&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Elle vivait \u00e0 Huntville, \u00e0 une cinquantaine de kilom\u00e8tres de Santa Teresa, en Arizona, elle \u00e9tait d\u2019abord pass\u00e9e par El Adobe, avec une amie, puis elles avaient travers\u00e9 la fronti\u00e8re en voiture, pr\u00eates \u00e0 vivre, m\u00eame seulement en partie, la nuit sans fin de Santa Teresa. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ce ne fut qu\u2019une fois sortie du consulat qu\u2019elle comprit que le type soup\u00e7onnait aussi bien Lucy Ann qu\u2019elle-m\u00eame d\u2019\u00eatre des putes. Ensuite elle retourna au commissariat de police, o\u00f9 elle dut expliquer la m\u00eame histoire deux fois encore, devant des policiers qui ignoraient tout de sa plainte, et qui finalement lui dirent qu\u2019il n\u2019y avait aucune nouveaut\u00e9 \u00e0 propos de la disparition de son amie, laquelle avait tr\u00e8s bien pu retraverser la fronti\u00e8re.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ce jour-l\u00e0, on d\u00e9couvrit Lucy Ann Sander pas tr\u00e8s loin du grillage de la fronti\u00e8re, \u00e0 peu de m\u00e8tres de quelques d\u00e9p\u00f4ts de p\u00e9trole qui s\u2019\u00e9tendent sur une certaine distance parall\u00e8lement \u00e0 la route de Nogales.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Erica attendit que le sh\u00e9rif mette sa voiture en marche puis, comme dans un r\u00eave, elle le&nbsp;suivit \u00e0 travers les rues mexicaines, le passage de la fronti\u00e8re et dans le d\u00e9sert, d\u00e9j\u00e0 en Arizona, jusqu\u2019\u00e0 ce que le sh\u00e9rif klaxonne et lui fasse un signe de la main et les deux voitures s\u2019arr\u00eat\u00e8rent dans une vieille station-service o\u00f9 l\u2019on pouvait aussi manger. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Elle avait dit \u00e0 ses fr\u00e8res qu\u2019elle allait danser au Sonorita, une discoth\u00e8que ouvri\u00e8re qui se trouvait \u00e0 la fronti\u00e8re entre les colonias San Dami\u00e1n et Plata, et qu\u2019elle mangerait quelque chose sur place.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Cette id\u00e9e, qui lui \u00e9tait propre et dont on se demande comment elle s\u2019\u00e9tait form\u00e9e dans son esprit, lui faisait \u00e9prouver un grand calme lorsqu\u2019il \u00e9tait au sud de la fronti\u00e8re. De temps \u00e0 autre, cependant, et toujours contraint par sa femme, il devait faire quelques s\u00e9jours en Californie ou en Arizona, qu\u2019il acceptait avec r\u00e9signation.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Au d\u00e9but, la vie, au lieu de s\u2019am\u00e9liorer, avait sembl\u00e9 empirer, et le p\u00e8re avait d\u00e9cid\u00e9 de passer la fronti\u00e8re. On n\u2019avait plus jamais rien su de lui et au bout d\u2019un certain temps on l\u2019avait consid\u00e9r\u00e9 comme mort. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;On a parl\u00e9 d\u2019un type d\u2019Am\u00e9rique centrale. Un pauvre h\u00e8re d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 qui avait besoin d\u2019argent pour traverser la fronti\u00e8re, un clandestin, tu vois&nbsp;? Un clandestin m\u00eame au Mexique, ce qui est d\u00e9j\u00e0 beaucoup dire parce que, ici, nous sommes tous des clandestins potentiels, et personne en a rien \u00e0 foutre d\u2019un clandestin de plus ou de moins. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Pendant une semaine, on maintint une surveillance polici\u00e8re aux fronti\u00e8res d\u2019El Chile, et pendant trois jours quelques rares camions poubelles, aid\u00e9s par les deux seuls camions \u00e0 bascule qui appartenaient \u00e0 la municipalit\u00e9, transf\u00e9r\u00e8rent les d\u00e9tritus vers la d\u00e9charge de la colonia Kino, mais, face \u00e0 l\u2019ampleur de la t\u00e2che et le manque de moyens pour s\u2019y attaquer, on renon\u00e7a rapidement.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;peu apr\u00e8s, alors qu\u2019il roulait sur une route en terre battue menant de La Discordia \u00e0 El Sasabe, \u00e0 la fronti\u00e8re avec les \u00c9tats-Unis, un camion d\u2019Estanislao Campuzano, charg\u00e9 de vingt kilos de coca\u00efne, fut attaqu\u00e9, on descendit le chauffeur et son passager, qui \u00e9taient d\u00e9sarm\u00e9s car ils pensaient passer en Arizona ce soir-l\u00e0 et personne ne passe arm\u00e9 en m\u00eame temps qu\u2019il transporte de la drogue.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Peu apr\u00e8s, pr\u00e8s de la ligne frontali\u00e8re, dans un lieu similaire \u00e0 celui o\u00f9 fut trouv\u00e9e Lucy Ann Sander, les inspecteurs Francisco Alvarez et Juan Carlos Reyes, affect\u00e9s \u00e0 la brigade des stup\u00e9fiants, trouv\u00e8rent le corps d\u2019une jeune fille d\u2019environ dix-sept ans. Interrog\u00e9s par l\u2019inspecteur Ortiz Rebolledo, les stups dirent avoir re\u00e7u un appel t\u00e9l\u00e9phonique, en provenance du c\u00f4t\u00e9 nord-am\u00e9ricain, de copains de la patrouille frontali\u00e8re qui les informaient qu\u2019il y avait quelque chose de bizarre \u00e0 proximit\u00e9 de la fronti\u00e8re.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; Peut-\u00eatre avaient-elles eu des probl\u00e8mes de liquidit\u00e9s, peut-\u00eatre s\u2019\u00e9taient-elles enhardies (d\u2019apr\u00e8s la police de Tucson, Lola \u00e9tait une femme qui n\u2019avait pas froid aux yeux), peut-\u00eatre leurs fournisseurs \u00e9taient-ils all\u00e9s les chercher, \u00e9taient-ils arriv\u00e9s \u00e0 la nuit tomb\u00e9e et les avaient-ils trouv\u00e9es sur le point d\u2019aller se coucher, peut-\u00eatre avaient-ils travers\u00e9 la fronti\u00e8re avec elles et une fois au Sonora les avaient-ils tu\u00e9es, ou peut-\u00eatre les avaient-ils tu\u00e9es en Arizona, deux balles dans la t\u00eate chacune, encore \u00e0 moiti\u00e9 endormies, et les avaient-ils abandonn\u00e9es \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Pueblo Azul.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Qui est ce type&nbsp;? demanda Haas. C\u2019est Ayala, murmura le Tequila, la b\u00eate noire de la fronti\u00e8re. La b\u00eate noire&nbsp;? pensa Haas.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Quand j\u2019\u00e9tais jeune, je passais la fronti\u00e8re, je travaillais, la migra m\u2019attrapait, on me renvoyait au Mexique et je repassais la fronti\u00e8re, et ainsi de suite quantit\u00e9 de fois. Jusqu\u2019au moment o\u00f9 j\u2019en ai eu assez et alors je me suis mis \u00e0 travailler ici et \u00e0 m\u2019occuper de ma bonne femme et de mes gamins.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Dans <em>La Tribuna de Santa Teresa<\/em>, un article parut qui mariait Enriquito Hern\u00e1ndez et Haas dans le trafic de drogue d\u00e9guis\u00e9 en affaire l\u00e9gale d\u2019importation et d\u2019exportation de&nbsp;composants d\u2019ordinateurs de part et d\u2019autre de la fronti\u00e8re. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Sa famille faisait partie de la classe moyenne plut\u00f4t ais\u00e9e, des propri\u00e9taires fonciers, et beaucoup de gens s\u2019\u00e9taient enrichis en vendant des terrains nus aux maquiladoras qui avaient commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019implanter dans les ann\u00e9es quatre-vingt de ce c\u00f4t\u00e9-ci de la fronti\u00e8re. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il ne s\u2019\u00e9tait jamais trouv\u00e9 dans un lieu aussi grand, et les rues asphalt\u00e9es, le th\u00e9\u00e2tre Carlota, les cin\u00e9mas, le b\u00e2timent de la municipalit\u00e9 et les putes qui en ce temps-l\u00e0 travaillaient dans la colonia Mexico, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la ligne de fronti\u00e8re et du village nord-am\u00e9ricain El Adobe, le surprirent \u00e0 un degr\u00e9 extr\u00eame.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Vivre dans ce d\u00e9sert, pensa Lalo Cura tandis que la voiture conduite par Epifanio s\u2019\u00e9loignait du terrain d\u00e9couvert, c\u2019est comme vivre en pleine mer. La fronti\u00e8re entre le Sonora et l\u2019Arizona est un ensemble d\u2019\u00eeles fantomatiques ou enchant\u00e9es. Les villes et les villages sont des navires. Le d\u00e9sert est une mer sans fin. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;La r\u00e9ponse du type fut hallucinante. Il dit qu\u2019au d\u00e9but il payait ce qu\u2019on lui demandait, mais qu\u2019ensuite, disons apr\u00e8s la dixi\u00e8me expulsion, il marchandait et demandait des rabais, et qu\u2019apr\u00e8s la cinquanti\u00e8me expulsion, les polleros et les coyotes l\u2019emmenaient avec eux par pure amiti\u00e9, et qu\u2019apr\u00e8s la centi\u00e8me expulsion, il croyait que c\u2019\u00e9tait probablement parce qu\u2019il leur faisait de la peine qu\u2019ils l\u2019emmenaient. Maintenant, l\u00e0, dit-il \u00e0 l\u2019animateur de Tijuana, ils l\u2019emmenaient comme amulette, parce que d\u2019apr\u00e8s les passeurs il portait chance, car sa pr\u00e9sence, d\u2019une certaine mani\u00e8re, soulageait le stress des autres clandestins&nbsp;: si quelqu\u2019un se faisait prendre, ce quelqu\u2019un, ce serait lui, pas les autres, du moins si les&nbsp;autres savaient l\u2019abandonner \u00e0 son sort une fois la fronti\u00e8re travers\u00e9e. Il \u00e9tait devenu la carte marqu\u00e9e, le billet marqu\u00e9, d\u2019apr\u00e8s ses propres paroles. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il transporte les marchandises de plusieurs maquiladoras, aussi bien de Santa Teresa que de Hermosillo. Ses camions traversent la fronti\u00e8re toutes les heures ou toutes les demi-heures. Lui aussi a des propri\u00e9t\u00e9s \u00e0 Phoenix et Tucson.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le parcours dura environ deux heures. Ils tourn\u00e8rent et vir\u00e8rent dans le centre-ville, dans la colonia Madero Norte et la colonia Mexico, en arrivant presque \u00e0 la fronti\u00e8re d\u2019o\u00f9 l\u2019on aper\u00e7oit El Adobe, qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en territoire nord-am\u00e9ricain.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Pendant le repas, on ne parla pas de crimes mais d\u2019affaires (la situation \u00e9conomique de cette partie de la fronti\u00e8re \u00e9tait bonne et pouvait encore s\u2019am\u00e9liorer) et de films, en particulier de ceux pour lesquels Kessler avait travaill\u00e9 comme conseiller.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ce jour-l\u00e0, Kessler alla sur le cerro Estrella, se promena dans les colonias Estrella et Hidalgo, parcourut les environs de la route de Pueblo Azul, vit les fermes vides comme des cartons \u00e0 chaussures, des constructions solides, sans charme, sans utilit\u00e9, qui se dressaient \u00e0 chaque tournant des chemins qui finissaient par d\u00e9boucher sur la route de Pueblo Azul, puis il voulut voir les quartiers qui jouxtaient la fronti\u00e8re, la colonia Mexico, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019El Adobe qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 sur le territoire des \u00c9tats-Unis, les bars, les restaurants et les h\u00f4tels de la colonia Mexico et son avenue principale, soumise sans cesse aux bruits assourdissants des camions et des voitures qui se dirigeaient vers le poste frontalier, ensuite il entra\u00eena son escorte vers le sud, par l\u2019avenue General Sep\u00falveda et la route de Cananea, qu\u2019il quitta pour s\u2019engager dans la colonia La Vistosa, un coin o\u00f9 la police ne mettait presque jamais les pieds&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il a demand\u00e9 qu\u2019on m\u2019apporte un petit d\u00e9jeuner sonorense, le petit d\u00e9jeuner typique de l\u2019\u00c9tat du Sonora et de la fronti\u00e8re, et, tandis que nous attendions, deux fonctionnaires habill\u00e9s en serveurs se sont charg\u00e9s de pr\u00e9parer une table \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la fen\u00eatre de son bureau.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;En certaines occasions, assis aux terrasses ou autour d\u2019une table de cabaret sombre, le trio s\u2019installait sans aucune raison dans un silence obstin\u00e9. Ils paraissaient soudain se p\u00e9trifier, oublier le temps et se tourner totalement vers l\u2019int\u00e9rieur, comme s\u2019ils quittaient l\u2019ab\u00eeme de la vie quotidienne, l\u2019ab\u00eeme des gens, l\u2019ab\u00eeme de la conversation et d\u00e9cidaient de se pencher sur une r\u00e9gion qu\u2019on aurait dit lacustre, une r\u00e9gion d\u2019un romantisme tardif, o\u00f9 les fronti\u00e8res \u00e9taient chronom\u00e9tr\u00e9es de cr\u00e9puscule \u00e0 cr\u00e9puscule, dix, quinze, vingt minutes qui duraient une \u00e9ternit\u00e9, comme les minutes des condamn\u00e9s \u00e0 mort, comme les minutes des parturientes condamn\u00e9es \u00e0 mort qui comprennent que plus de temps n\u2019est pas plus d\u2019\u00e9ternit\u00e9 et cependant d\u00e9sirent de toute leur \u00e2me plus de temps, et ces vagissements \u00e9taient les oiseaux qui traversaient de temps en temps et avec quelle s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 le double paysage lacustre, pareils \u00e0 des excroissances luxueuses ou des battements de c\u0153ur. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;En 1939, Hans Reiter fut appel\u00e9 sous les drapeaux. Apr\u00e8s quelques mois d\u2019entra\u00eenement, on l\u2019affecta au 310e&nbsp;r\u00e9giment de l\u2019infanterie hippomobile, dont la base se trouvait \u00e0 trente kilom\u00e8tres de la fronti\u00e8re polonaise. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;En septembre, la guerre commen\u00e7a. La division de Reiter avan\u00e7a jusqu\u2019\u00e0 la fronti\u00e8re et la traversa apr\u00e8s que les divisions panzer et les divisions d\u2019infanterie motoris\u00e9e qui ouvraient le chemin l\u2019eurent fait.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Quelques-unes des troupes s\u2019install\u00e8rent pr\u00e8s de la fronti\u00e8re avec l\u2019Union sovi\u00e9tique, d\u2019autres aupr\u00e8s de la nouvelle fronti\u00e8re avec la Hongrie. Le bataillon de Reiter prit position dans les Carpates.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ensuite, nous avons parl\u00e9 d\u2019affaires de la campagne, des probl\u00e8mes de limites qu\u2019avaient deux fermiers \u00e0 cause d\u2019un ruisseau qui, sans que personne n\u2019ait pu donner de raisons convaincantes au ph\u00e9nom\u00e8ne, avait chang\u00e9 du jour au lendemain de lit, une dizaine de m\u00e8tres inexplicables et capricieux qui avaient une incidence sur les titres de propri\u00e9t\u00e9 de deux fermes voisines, dont la fronti\u00e8re \u00e9tait le fameux ruisselet.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Outre ces quatre employ\u00e9s, il arrivait souvent de rencontrer une dame d\u2019aspect respectable, plus ou moins du m\u00eame \u00e2ge que M.&nbsp;Bubis, si ce n\u2019est l\u00e9g\u00e8rement plus \u00e2g\u00e9e, qui avait travaill\u00e9 pour lui jusqu\u2019en 1933, Mme&nbsp;Marianne Gottlieb, l\u2019employ\u00e9e la plus fid\u00e8le de la maison, si fid\u00e8le que, d\u2019apr\u00e8s ce que l\u2019on racontait, c\u2019\u00e9tait elle qui avait conduit Bubis et son \u00e9pouse jusqu\u2019\u00e0 la fronti\u00e8re hollandaise, o\u00f9, apr\u00e8s que le v\u00e9hicule avait \u00e9t\u00e9 fouill\u00e9 par les policiers de la fronti\u00e8re, sans rien trouver, ils avaient poursuivi leur route jusqu\u2019\u00e0 Amsterdam.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le village avait moins de vingt habitants et \u00e9tait tr\u00e8s proche de la fronti\u00e8re autrichienne. L\u00e0, ils lou\u00e8rent une chambre \u00e0 un paysan qui poss\u00e9dait une laiterie et vivait seul, car pendant la guerre il avait perdu ses deux enfants, l\u2019un en Russie et l\u2019autre en Hongrie, et sa femme \u00e9tait morte, d\u2019apr\u00e8s ce qu\u2019il disait, de chagrin, mais les villageois affirmaient, eux, que le paysan en question l\u2019avait balanc\u00e9e du haut d\u2019un ravin.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ensuite, emp\u00eachant d\u2019un regard qu\u2019Archimboldi ne la retienne, elle se mit \u00e0 marcher dans la direction du poste frontalier, une petite cabane en bois pourvue d\u2019un \u00e9tage, de la chemin\u00e9e de laquelle s\u2019\u00e9levait une mince volute de fum\u00e9e noire qui se d\u00e9faisait dans le ciel nocturne, avec un panneau pendu \u00e0 une hampe annon\u00e7ant que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 la fronti\u00e8re.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Aupr\u00e8s de celle-ci, dans un fauteuil, il vit un garde-fronti\u00e8re, la veste d\u00e9boutonn\u00e9e, les yeux ferm\u00e9s, comme s\u2019il \u00e9tait endormi, mais il ne dormait pas, il \u00e9tait mort. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Un jour, alors qu\u2019il surfait sur Internet, il tomba sur une information qui se rapportait \u00e0 un certain Hermes Popescu, qu\u2019il ne tarda pas \u00e0 identifier comme le secr\u00e9taire du g\u00e9n\u00e9ral Entrescu, dont il avait eu l\u2019occasion de voir le cadavre crucifi\u00e9 en 1944, lorsque l\u2019arm\u00e9e allemande battait en retraite de la fronti\u00e8re roumaine. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le contrebandier, d\u2019apr\u00e8s Werner, c\u2019\u00e9tait le m\u00e9canicien, qui faisait passer des pi\u00e8ces de rechange par la fronti\u00e8re et qui souvent disait que la voiture \u00e9tait r\u00e9par\u00e9e alors qu\u2019elle ne l\u2019\u00e9tait pas. &nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ils emm\u00e9nag\u00e8rent tous les deux dans la maison du m\u00e9canicien, qui \u00e9tait grande, mais qui se trouvait juste au-dessus de l\u2019atelier, estompant ainsi la fronti\u00e8re entre le travail et la maison, ce qui donnait l\u2019impression \u00e0 Werner de toujours travailler.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;&nbsp;Klaus est en prison \u00e0 Santa Teresa, une ville du nord du Mexique, \u00e0 la fronti\u00e8re avec les \u00c9tats-Unis, dit-elle, mais il est en bonne sant\u00e9 et il n\u2019a pas souffert de s\u00e9vices physiques.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Peut-\u00eatre que je pense \u00e7a, songeait Lotte dans la nuit de la fronti\u00e8re mexicaine, seulement parce qu\u2019ils sont blancs, certains peut-\u00eatre sont des descendants d\u2019Allemands ou de Hollandais, et donc plus proches de moi.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les citations proviennent de la version Folio, Roberto Bola\u00f1o, <em>2666<\/em>, n\u00b0 5205, 2011, traduction de Robert Amutio<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table><tbody><tr><td><br><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans leur ordre d&rsquo;apparition, les fronti\u00e8res dans 2666 de Roberto Bola\u00f1o. Sans autres commentaires que leur \u00e9num\u00e9ration \u00ab&nbsp;Ensuite il pensa \u00e0 la journaliste d\u2019Il Manifesto et il trouva curieux qu\u2019elle soit all\u00e9e au Chiapas, qui se trouve \u00e0 l\u2019extr\u00eame sud du pays, et qu\u2019elle ait fini par \u00e9crire sur les \u00e9v\u00e9nements du Sonora qui, si ses connaissances en g\u00e9ographie ne <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-38-frontieres-de-2666\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40 jours #38 |\u00a0Fronti\u00e8res de 2666<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":171,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3738,1],"tags":[],"class_list":["post-88358","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-40jours","category-40jours-38-frontieres","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88358","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/171"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=88358"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88358\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=88358"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=88358"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=88358"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}