{"id":88710,"date":"2022-07-28T07:45:00","date_gmt":"2022-07-28T05:45:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=88710"},"modified":"2022-08-02T07:15:48","modified_gmt":"2022-08-02T05:15:48","slug":"40-jours-37-38-un-voyage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-37-38-un-voyage\/","title":{"rendered":"#40jours #38 | un voyage en Pologne"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-normal-font-size\">Il nous attendait \u00e0 l\u2019a\u00e9roport dans le salon des premi\u00e8res classes, il s\u2019y \u00e9tait introduit sans justificatif, il entrait l\u00e0 o\u00f9 ses pas le menaient; il n\u2019aimait pas les lieux r\u00e9serv\u00e9s, ni les fronti\u00e8res. En me voyant il avait souri: laisse, je dois y arriver seul! Et saisissant le pommeau de sa canne il s\u2019\u00e9tait relev\u00e9 pour m\u2019\u00e9treindre. Il n\u2019y avait qu\u2019une place au sein de l\u2019\u00e9quipe qui s\u2019envolait pour tourner ce documentaire en Pologne, il avait fallu nous d\u00e9partager mon fr\u00e8re et moi. C\u2019est moi qui partirais. \u00c0 la douane, comme chaque fois que je passais une fronti\u00e8re, mon c\u0153ur battait tr\u00e8s fort (et chercher au fond du sac le passeport qu\u2019on tient \u00e0 la main); elle ou lui qui fouille ton visage sans te voir, lui ou elle qui appose le tampon. Eux \u00e0 cette fronti\u00e8re impalpable, avaient-ils souri? Et ce fut Cracovie. La rousseur des arbres. Un ciel bleu. Les rues commerciales pleines de monde, il faisait chaud pour novembre. Tous, des jeunes gens pour la plupart, agglutin\u00e9s aux terrasses. \u00c9couter ce couple \u00e0 la table voisine, elle et lui accroch\u00e9s par les mains, deviner derri\u00e8re l\u2019inconnu de la langue ce qui restera incertain c\u2019est aussi cela la beaut\u00e9 du voyage. Mon p\u00e8re \u00e9vitait de parler cette langue qu\u2019il ne nous avait pas transmise et dont il conservait l\u2019accent, il la parlait quelques fois avec d\u2019autres, en se cachant, un peu comme un fant\u00f4me. Le soleil disparu nous \u00e9tions mont\u00e9 dans la voiture. La vieille ville s\u2019amenuisa. La voiture oscillait sur les pav\u00e9s, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il a dit: comme des chevaux sans bagages. Puis les immeubles de la reconstruction pass\u00e8rent, fonctionnels, identiques. Au balcon on voyait des gens, la douceur du soir appelait vers le dehors; j\u2019aurais aim\u00e9 marcher, et rejoindre le fleuve&nbsp;; je ne pouvais tout de m\u00eame pas laisser mon p\u00e8re. Nous dormions dans un motel de la p\u00e9riph\u00e9rie, un ensemble architectural des ann\u00e9es 1960, comme un jeu de cubes renvers\u00e9s. Les fa\u00e7ades color\u00e9es s\u2019\u00e9taient fissur\u00e9es, leurs roses avaient pass\u00e9. \u00c0 5 heure 45, l\u2019odeur de saucisse et de caf\u00e9 br\u00fbl\u00e9 devan\u00e7a le r\u00e9veil. La grande salle \u00e0 manger \u00e9tait d\u00e9serte. Des brioches couvertes de sucre glace \u00e0 la cannelle s\u2019amoncelaient sur une nappe blanche sous plastique. En dehors des saucisses on pouvait commander du poisson et des betteraves en saumure, la cafeti\u00e8re gr\u00e9sillait sur une plaque \u00e9lectrique. J\u2019avais bien pass\u00e9 la fronti\u00e8re. L\u2019\u00e9quipe d\u00e9vora en discutant du plan de travail. Mon p\u00e8re ne mangea pas. Quand j\u2019\u00e9tais pass\u00e9e le chercher il \u00e9tait assis au bord du lit, un carnet pos\u00e9 sur les genoux. Chaque matin il notait la couleur du temps et l\u2019accompagnait d\u2019un dessin. Ce matin la page \u00e9tait nue. Une soixantaine de kilom\u00e8tres nous s\u00e9parait de la premi\u00e8re \u00e9tape du tournage. La s\u00e9quence se tournerait dans un train r\u00e9gional affr\u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialement. L\u2019\u00e9quipe s\u2019\u00e9tait r\u00e9partie dans deux voitures. Aussit\u00f4t assis mon p\u00e8re avait ferm\u00e9 les yeux. Notre interpr\u00e8te, une Polonaise d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9e, conduisait, elle et le r\u00e9alisateur franco polonais se parlaient alternant fran\u00e7ais et polonais comme s\u2019ils voulaient chacun son tour \u00e9valuer les comp\u00e9tences linguistiques de l\u2019autre. La gare se trouvait encore \u00e0 une vingtaine de kilom\u00e8tres quand nous avions long\u00e9 ce champ; je me souviens de fleurs d\u2019un jaune \u00e9clatant &nbsp;et de l\u2019odeur sure qu\u2019elles d\u00e9gageaient. \u00c9tait-ce bien ce jour l\u00e0 de ce c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re? Dans la petite gare nous attendrions le train longtemps et je prendrais des photographies avec le vieux Nikon de mon p\u00e8re. Prends le, il te sera plus utile qu\u2019\u00e0 moi, avait-il dit quand nous quittions l\u2019h\u00f4tel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>ou le petit cheva<\/strong>l<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait un train r\u00e9gional des ann\u00e9es cinquante avec des banquettes de moleskine, des dossiers hauts. Les fen\u00eatres coulissaient en guillotine; on trouvait des cendriers dans les accoudoirs. Elle et lui s\u2019\u00e9taient assis dans le compartiment vide, de ce train vide qui traverserait sur une dizaine de kilom\u00e8tres une campagne tout aussi vide. Vous n\u2019avez qu\u2019\u00e0 vous tenir ainsi c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, avait dit le r\u00e9alisateur qui rassemblait des t\u00e9moignages de survivants pour une cha\u00eene am\u00e9ricaine. Ils rest\u00e8rent silencieux. Une fois, une seule, elle se tourna vers son p\u00e8re. Une seule fois leurs regards se crois\u00e8rent. \u00c0 la descente du train la voiture les attendait pour les conduire dans l\u2019ancien camp. Ils franchirent le long mur au porche arrondit, c\u2019\u00e9tait comme l\u2019entr\u00e9e d\u2019un tunnel mais il n\u2019y avait pas de tunnel. Ils march\u00e8rent au long du ballast. Les rails se fondaient \u00e0 l\u2019herbe. Ils entr\u00e8rent dans des baraquements. Des couloirs de ch\u00e2lits&nbsp; \u00e0 trois niveaux s\u2019encaissaient sous un plafond tr\u00e8s bas. Ils avaient regard\u00e9 \u00e0 travers des fen\u00eatres aux ch\u00e2ssis nus. Un volet de bois claqua. \u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur, les cartels fich\u00e9s dans la terre d\u00e9signaient les lieux qui avaient \u00e9t\u00e9 minutieusement d\u00e9truits. Chambres. Fours. Des hardes de m\u00e9tal et de b\u00e9ton jonchaient le sol par endroits. Au milieu d\u2019un groupe de visiteurs, un drapeau flottait, les voix enhardies par leur nombre abim\u00e8rent le silence. Son p\u00e8re s\u2019\u00e9tait \u00e9loign\u00e9. Elle le perdit de vue. Dans son souvenir il n\u2019y a pas d\u2019arbres seulement des pyl\u00f4nes dessinant au sol de grandes ombres, dans le souvenir elles prennent figure. Des barbel\u00e9s ou des cl\u00f4tures faisaient fronti\u00e8res s\u00e9parant l\u2019herbe de l\u2019herbe. L\u2019absence de neige l\u2019avait surprise. Elle aper\u00e7ut son p\u00e8re qui revenait vers eux. Ils le film\u00e8rent remontant lentement sous le radieux soleil d\u2019automne vout\u00e9 et pourtant tr\u00e8s droit appuy\u00e9 sur sa canne. Assis sur une pierre il se pr\u00eata aux questions du r\u00e9alisateur. Aux questions pr\u00e9cises du r\u00e9alisateur il donna des r\u00e9ponses pr\u00e9cises et courtes. Il ajouta qu\u2019il n\u2019avait jamais pens\u00e9 revenir, que ce voyage n\u2019\u00e9tait pas un p\u00e8lerinage, repasser cette fronti\u00e8re il l\u2019avait fait pour celles et ceux qui ne parleraient plus. Puis il dit que c\u2019\u00e9tait tout. Et il se tut. Le lendemain qui \u00e9tait aussi la veille du d\u00e9part, ils roul\u00e8rent en cal\u00e8che comme de simples touristes, et, comme de simples touristes ils fl\u00e2n\u00e8rent dans le march\u00e9 de Cracovie. Le petit cheval \u00e9tait pos\u00e9 au milieu d\u2019une trentaine d\u2019autres; des chevaux de bois \u00e0 peine plus grand qu\u2019une main, de taille et de posture identiques. En regardant attentivement on pouvait constater des diff\u00e9rences: l\u2019orientation des oreilles, le d\u00e9cor de la selle. Cependant le sentiment d\u2019uniformit\u00e9 dominait. Parmi tous les chevaux il y en avait un. \u00c7\u2019avait \u00e9t\u00e9 comme un appel. Il ressemblait pourtant aux autres \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre. Elle remarqua bien apr\u00e8s pour la patte. Regarde elle a \u00e9t\u00e9 recoll\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il nous attendait \u00e0 l\u2019a\u00e9roport dans le salon des premi\u00e8res classes, il s\u2019y \u00e9tait introduit sans justificatif, il entrait l\u00e0 o\u00f9 ses pas le menaient; il n\u2019aimait pas les lieux r\u00e9serv\u00e9s, ni les fronti\u00e8res. En me voyant il avait souri: laisse, je dois y arriver seul! Et saisissant le pommeau de sa canne il s\u2019\u00e9tait relev\u00e9 pour m\u2019\u00e9treindre. 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