{"id":8922,"date":"2019-08-07T20:09:39","date_gmt":"2019-08-07T18:09:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=8922"},"modified":"2019-08-07T20:09:40","modified_gmt":"2019-08-07T18:09:40","slug":"ceci-nest-pas-la-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ceci-nest-pas-la-4\/","title":{"rendered":"Ceci n&rsquo;est pas la #4"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"913\" height=\"1000\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/125-MARE-INCOGNITO-det1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-8923\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/125-MARE-INCOGNITO-det1.jpg 913w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/125-MARE-INCOGNITO-det1-383x420.jpg 383w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/125-MARE-INCOGNITO-det1-768x841.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 913px) 100vw, 913px\" \/><figcaption><em>Dans l\u2019esprit du Journal sans Journal, la #4  s&rsquo;\u00e9labore \u00e0 partir d&rsquo;un poste fronti\u00e8re de l&rsquo;atelier du dernier hiver. Ici consign\u00e9, un des textes de ma s\u00e9rie Hors-S\u00e9rail, qui se retravaille en \u00e9cho. \u00a9 <\/em>Dino Valls<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong><em>Journal des po\u00e8tes \/ Printemps dans les Balkans 1932<\/em><\/strong><em><br> Voil\u00e0 trois semaines, une chercheuse inscrite depuis plusieurs mois \u00e0 la Biblioth\u00e8que Nationale de Belgrade sous le nom de Zefka Janacek, a brusquement quitt\u00e9 les lieux en fin d\u2019apr\u00e8s midi, en laissant derri\u00e8re elle ses notes et une partie de ses effets personnels. Elle n\u2019est pas r\u00e9apparue depuis et n\u2019a pas cherch\u00e9 en rentrer en possession de ses documents. Ceux-ci auraient \u00e9t\u00e9 mis de c\u00f4t\u00e9 pendant un an et un jour, comme le veut l\u2019usage, mais sit\u00f4t apr\u00e8s son d\u00e9part, deux carnets manuscrits de plus de cent pages chacun, contenant une somme d\u2019extrapolations sur le mythe antique d\u2019Amour et Psych\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s dans un rayonnage voisin. fiche d\u2019inscription du Docteur Janaceck mentionnant pr\u00e9cis\u00e9ment ce th\u00e8me de recherche, le lien s\u2019est fait rapidement avec la femme partie pr\u00e9cipitamment, corrobor\u00e9 encore par le d\u00e9tail de ses notes abandonn\u00e9es. Il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 depuis qu\u2019elle avait fait usage d\u2019un faux nom dans le formulaire de la Biblioth\u00e8que et l\u2019h\u00f4tel indiqu\u00e9 comme lieu de s\u00e9jour n\u2019existe pas \u00e0 Belgrade (\u2026) Nous publions ici quelques extraits de ses carnets, en esp\u00e9rant que quelqu\u2019un se fera conna\u00eetre pour nous aider \u00e0 r\u00e9soudre ce myst\u00e8re litt\u00e9raire.<\/em><a href=\"#note 1\">[1]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Dans le r\u00eave, on ne pouvait poser que 3 questions \u2014 et je l\u2019\u00e9cris en chiffre parce que le chiffre apparaissait \u2014. Comme il y en avait mille qui se pressaient \u00e0 cette porte d\u2019ombre, s\u2019emp\u00eachant l\u2019une l\u2019autre de p\u00e9n\u00e9trer la petite sc\u00e8ne d\u00e9labr\u00e9e, \u00a0le sable du temps perdu emplissait peu \u00e0 peu la salle du sol jusqu\u2019au plafond et dans ce d\u00e9sert qui s\u2019\u00e9tendait \u00e0 perte de vue, la masse g\u00e9antine d\u2019Osmin-aux-dents-d\u2019or, s\u2019\u00e9vaporait en mirage de chaleur pour laisser voir au loin la silhouette tranchante du Pacha. In extremis, une godiche de question avec un corps fatal et des yeux creux se posait sur sc\u00e8ne :<br><em>O\u00f9 est le livre ?\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Y\u2019a-t-il seulement un livre au S\u00e9rail ? \u00a0Personne pour se souvenir en avoir vu. \u00c0 part, <em>mais celui-l\u00e0 ne t\u2019int\u00e9resse pas<\/em>, \u00e0 part celui du Gardien du Chiffre. Il ne raconte pas d\u2019histoire, ce livre-l\u00e0. Mais le Gardien du chiffre, lui, parle quand on l\u2019interroge. Pourquoi tant d\u2019or ? Il a une voix de placard m\u00e9tallique derri\u00e8re lequel un amusement est tout juste dissimul\u00e9 :  Parce que l&rsquo;or, tu vas comprendre, regarde\u2026 Il ouvre le livre de compte \u00e0 une page vierge et dessine des cercles avec application. Il en couvre la page, et la suivante, et celle d\u2019apr\u00e8s. Quand il reprend la parole, je me demande si je ne m\u2019\u00e9tais pas endormie, j\u2019ai dans la bouche le go\u00fbt de plusieurs heures pass\u00e9es\u2026\u00a0Tu peux aligner sur du papier tous les z\u00e9ros que tu souhaites derri\u00e8re un chiffre, mettons le chiffre 3\u2026  Il le trace d\u2019un seul geste de peintre en vis-\u00e0-vis de la page couverte de cercles.  Ce n\u2019est pas avec \u00e7a que tu mettras en marche le Golem<em>. <\/em>J\u2019\u00e9ructe d\u2019\u00e9tonnement : Le Golem ? Le Golem est juif ! <em>et cela semblait un argument d\u00e9finitif<\/em> . Il soupire sa commis\u00e9ration : Le Golem est une pauvre cr\u00e9ature. Mais une cr\u00e9ature juive. Ceux qui l\u2019animent le sont, enfin, l\u2019\u00e9taient. Mais ici la religion n\u2019a pas d\u2019importance\u2026 Au S\u00e9rail ?\u00a0Les yeux me sortent de la t\u00eate comme des soucoupes. Il poursuit, l\u00e9ger : Oui, tu as vu quelqu\u2019un prier ici ? Oui\u2026 Bah, Dieu est grand du moment qu\u2019il a un carton d\u2019invitation. Je contrattaque : On dit que Selim Bassa est un ren\u00e9gat. Justement, c\u2019est bien la preuve que \u00e7a n\u2019a pas d\u2019importance : Paris vaut bien une messe comme dit le roi. Selim Bassa dit que les religions sont des filets qui p\u00eachent \u00e0 arr\u00eater l\u2019esprit.\u00a0 Et le grand Omar Khayyam, qu<em>\u2019Un verre de vin vaut cent coeurs et cent religions<\/em>\u2026 Je le coupe :  Tu comptes aussi les verres de vin ? Et comment ! Avant toute chose : il faut bien r\u00e9achalander la cave, puisque nous ne faisons pas profession ici de transformer l\u2019eau en vin. C\u2019est un po\u00e8me que j&rsquo;avais commenc\u00e9 \u00e0 te dire : Un verre de vin vaut cent coeurs et cent religions, c\u2019est le d\u00e9but d\u2019un po\u00e8me, tu vois ?  Oui et le Golem, un conte. Tu te trompes, Chercheuse,\u00a0 ou bien c\u2019est que tu sais pas ton compte ! Nous portons chacun un Golem en notre fort int\u00e9rieur. Nous portons la survie\u2026 je ne parle pas de la sous-vie, mais tu me comprends n\u2019est-ce pas ?\u2026 Nous portons la cr\u00e9ature de la cr\u00e9ature que nous sommes. Eh bien l\u2019or, de sa psalmodie incessante, lui donne la vie et le sommeil. L&rsquo;or que Selim d\u00e9pose dans une main est au-del\u00e0 de la richesse. Tu verras. L\u2019or coule dans le sablier du s\u00e9rail. Quand le Pacha a tout donn\u00e9, si simplement \u00e0 qui le demande, il rentre de voyage.\u00a0 Tu verras\u2026 <br>Je sens qu\u2019il m\u2019endort petit \u00e0 petit, je lutte contre la douceur de croire \u00e0 ses paroles : Mais voil\u00e0 des ann\u00e9es que Selim Bassa n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 vu au S\u00e9rail. Comment le sais-tu ? Je ne l\u2019ai jamais vu ici. Tu l\u2019as vu ailleurs ? Les plus jeunes pr\u00e9tendent en baissant les yeux qu\u2019ils n\u2019existent pas. Ils te font marcher. Je ne crois pas. Il faudra le dire \u00e0 Osmin alors, afin qu\u2019il les effraie\u2026 D\u2019autres disent qu\u2019il est mort\u2026 ou qu\u2019il n\u2019a jamais v\u00e9cu que dans leurs r\u00eaves ? Ne te tracasse donc pas tant : s\u2019il ne rentre pas c\u2019est qu\u2019il a trouv\u00e9 le moyen de faire de l\u2019or. \u00a0<br>Sur l\u2019instant j\u2019avais cru qu\u2019il parlait du chiffre d\u2019affaire. Mais il n\u2019y a que le Gardien du Chiffre pour faire du chiffre. Selim Bassa, lui, fait bel et bien de l\u2019or. Quelque part.<\/p>\n\n\n\n<p>On a dit qu\u2019Osmin avait \u00e9crit ce livre<em>\u2026 <\/em>Le rire franc et sonore du Pacha&nbsp; \u2014 ce rire qui seul conserve intacte sa jeunesse, rire d\u2019avant la douleur, d\u2019avant le chagrin, mais retentissant de toutes ces ann\u00e9es v\u00e9cues \u2014 quand cette rumeur lui parvint, ce rire r\u00e9sonne encore dans les murs du S\u00e9rail : <em>Osmin qui ne sait pas sa droite de sa gauche et qui se perd \u00e0 chaque voyage au March\u00e9 des Vacillantes. Tu sais qu\u2019il se rep\u00e8re \u00e0 des signes qui disparaissent, il se souvient qu\u2019il fallait traverser un parc survol\u00e9 par des corneilles, avant de marcher jusqu\u2019\u00e0 avoir mal \u00e0 un pied dans des chaussures qu\u2019il a \u00e9gar\u00e9es mais dont il s\u2019obstine \u00e0 porter une paire de m\u00eame couleur pour ce d\u00e9placement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une sc\u00e8ne ancienne. Dans la bouche d\u2019Osmin, la langue est un boeuf couch\u00e9 contre les dents d\u2019or. Un petit fran\u00e7ais bavard qui avait bri\u00e8vement tenu le poste de Cigarier au S\u00e9rail avait cette expression : <em>Devant Selim, je mets un b\u0153uf sur ma langue<\/em>. M\u00eame ceux qui ne pouvaient s\u2019emp\u00eacher de jacasser ( Pedrillo, par exemple ) avaient garde de ne produire que des sons agr\u00e9ables et color\u00e9s , comme ceux des grands oiseaux exotiques peints sur les murs du fumoir, mais surtout vides d\u2019information, quand ils se trouvaient en pr\u00e9sence du Pacha. Selim ne voulait pas savoir, et c\u2019\u00e9tait toujours mieux qu\u2019il ne sache rien, lui qui en savait d\u00e9j\u00e0 si long. Selim ne veut pas savoir que la route vers le March\u00e9 des Vacillantes s\u2019est irr\u00e9m\u00e9diablement perdue, ni comment. Mais deux fois l\u2019an il veut, comme le roi Minos, que lui soit apport\u00e9 le sang neuf que r\u00e9clament ses murs. Leur lumi\u00e8re se ravive par cette circulation renouvel\u00e9e. Osmin se tait. Il br\u00fble de dire qu\u2019il s\u2019est encore perdu, que les signes qui balisent la route avaient encore boug\u00e9, chang\u00e9 lors de sa derni\u00e8re sortie. Ses absences sont de plus en plus longues et il n\u2019\u00e9tait pas heureux loin du S\u00e9rail. <em>Le labyrinthe \u00e9tait une prison o\u00f9 il n&rsquo;y avait rien d&rsquo;autre \u00e0 craindre que l&rsquo;impossibilit\u00e9 de s\u2019enfuir, une fois qu&rsquo;on y \u00e9tait enferm\u00e9<\/em>\u00a0<a href=\"#note 2\">[2]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Sortir du Serail aux petites heures, juste apr\u00e8s que les invit\u00e9s ont r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9veiller leur chauffeur \u2014\u00a0<em>belles dames \u00a0aux d\u00e9fenses illusoires et jolis messieurs pleins de l&rsquo;assurances des poss\u00e9dants, toutes et tous ramen\u00e9s \u00e0 \u00a0la portion congrue \u00a0de leur corps, cette masure h\u00e9rit\u00e9e, dont on ne sait que faire dans un empire de r\u00e9sidences secondaires\u00a0somptueuses<\/em>\u00a0\u2014. \u00c0\u00a0la maison, commande la voix grelottante de froid, qui sort de ces \u00eatres sonn\u00e9s comme des cloches battues pour la premi\u00e8re fois. Prendre comme eux la porte basse, jamais une autre, jamais celle de l\u2019entr\u00e9e par o\u00f9 l\u2019on reviendra un jour, si dieu le\u00a0veut. Arpenter les rues \u00e0 la recherche de l\u2019automobile dont Selim a donn\u00e9 les cl\u00e9s vol\u00e9es le soir m\u00eame dans la poche \u00a0du manteau rest\u00e9 au vestiaire. Rouler en voiture de luxe dans Vienne, vers l\u2019Est, comme si on conduirait un camion, une b\u00e9taill\u00e8re. Passer une fronti\u00e8re. \u00a0Abandonner l\u2019auto quand le\u00a0r\u00e9servoir est vide.\u00a0Marcher alors jusqu\u2019au premier oiseau venu. De l\u00e0, d\u00e9cider. D\u00e9cider tout le temps la route \u00e0 suivre jusqu\u2019au March\u00e9 des Vacillantes. Esp\u00e9rer que l\u2019oiseau sera le corbeau, ou le chien\u00a0de la fois pr\u00e9c\u00e9dente, m\u00eame d\u00e9guis\u00e9, m\u00eame m\u00e9connaissable, c\u2019est toujours le m\u00eame chien, le m\u00eame corbeau qui connait le chemin mieux que moi, qui ne sait pas ma droite de ma gauche, mais peut de mes deux mains \u00e9trangler un homme. Essayer de se souvenir des cartes, des figures, de qui il faut ramener pour que le Ma\u00eetre soit content, m\u00eame si jamais il n\u2019a manifest\u00e9 d\u2019irritation ni de d\u00e9ception\u00a0devant mes trouvailles.\u00a0Accepter quand les chaussures sont trou\u00e9es qu\u2019on s\u2019est perdu. Attendre le sifflement d\u2019un train qui rappelle les sifflets des caravaniers. Voyager comme un gueux alors qu\u2019on a connu un d\u00e9part princier. Guetter les r\u00eaves que donnent la fi\u00e8vre. Les laisser ricocher sur les flaques de conversations \u00a0\u00e9tendues \u00e7a et l\u00e0.\u00a0Franchir toutes les portes magistrales qui s\u2019offrent \u00e0 la vue\u00a0\u2014 le marbre est une pierre puissante\u00a0\u2014. Attendre l\u00e0, dans l\u2019embrasure que le marchand apparaisse : <em>Le Ma\u00eetre sera content<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le r\u00eave, je n\u2019osais pas poser de troisi\u00e8me question. Je la gardais par devers moi, cela semblait la sagesse m\u00eame, le moyen de revenir \u00e0 cet instant du r\u00eave comme cela est possible parfois alors que le sommeil a \u00e9t\u00e9 interrompu par l\u2019aboiement d\u2019un chien \u00e0 la lune ou par une envie pressante. On marche les yeux clos jusqu\u2019au seau pour ne pas laisser p\u00e9n\u00e9trer sous ses paupi\u00e8res le moindre fragment de lumi\u00e8re qui pourrait corrompre le lien t\u00e9nu qui nous lie encore au r\u00eave\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tout se passait comme si le Pacha allait rentrer,  <em>peut-\u00eatre est-il d\u00e9j\u00e0 revenu et reparti sans que je le sache, et toi encore moins<\/em>, d\u2019un instant \u00e0 l\u2019autre. Peu de place pour la nostalgie de son absence. Parfois la Konstanze chantait un air tr\u00e8s triste qui plongeait les invit\u00e9s dans une stupeur heureuse et lointaine, <em>on drogue un peu leurs boissons pour aider.<\/em> Mais \u00e0 part dans ces interm\u00e8des, l\u2019imminence de son retour n\u2019\u00e9tait jamais questionn\u00e9e.\u00a0 J\u2019aga\u00e7ais tout le S\u00e9rail avec cette histoire du livre. J\u2019\u00e9tais pri\u00e9e de me trouver un coin, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019une occupation, de ne pas rester dans les jambes. J\u2019errai longtemps dans ce d\u00e9dale.<\/p>\n\n\n\n<p>La dame du vestiaire est aveugle. Son corps est magnifique et grotesque dans cette petite grotte aux manteaux. Je me r\u00e9fugiai dans ce giron, tout embaum\u00e9 des essences chics des \u00e9toles et des gants, des pelisses et des fourrures, qu\u2019on ne viendrait jamais plus r\u00e9cup\u00e9rer. J\u2019esp\u00e9rais apr\u00e8s un journal oubli\u00e9 dans une poche, un roman \u00e0 l\u2019eau de rose dans un manchon\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Tu agaces tout le monde au S\u00e9rail avec cette histoire de livre. Je ne comprenais pas pourquoi on ne me donnait pas un travail, comme \u00e0 n\u2019importe qui d\u2019autre au S\u00e9rail. Personne n\u2019est n\u2019importe qui au Serail.  <em>Mais tout le monde y parle en proverbe, en r\u00e9bus, en \u00e9nigme. Je la reconnais bien l\u00e0<\/em>. Je ne comprends pas pourquoi je devrais choisir. Vous avez un travail : vous l\u2019avez choisit ? Elle avait pour moi des soupirs de patience : L\u2019emploi tu peux le choisir, mais le travail, c\u2019est lui qui te choisit\u2026 Toi, tu choisis le vestiaire ? Oui. Mais ce n\u2019est pas ton travail. Non. Quel est ton travail ? Je suis la lectrice du Serail. Mais il n\u2019y a pas de livre ici, pas m\u00eame en braille.  <em>Elle a un petit rire tr\u00e8s espi\u00e8gle, un \u00e9trange \u00e9ternuement dans ce corps plantureux, tu as remarqu\u00e9 ? <\/em> Je ne lis pas les lettres, je lis l\u2019odeur et le poids.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019odeur et le poids sont bien suffisant pour savoir : toi, par exemple, tu es <em>Celle-qui-cherche<\/em>. \u201c La chercheuse \u201d, oui, on m\u2019appelle comme \u00e7a ici, depuis mon arriv\u00e9e ici\u2026 Non, \u2014 <em>sa voix peut \u00eatre si tranchante, elle fait peur comme une lame dans ces mains sans regard <\/em>\u2014 <em>Celle-qui-cherche<\/em>, c\u2019est ainsi qu\u2019on te nomme ici, ou <em>la Nouvelle Venue<\/em>, mais \u00e7a ne durera pas toujours. Ce que tu fais n\u2019a pas d\u2019utilit\u00e9 ici. Tu veux trouver un livre, le livre, mais <em>Celle-qui-cherche <\/em>n\u2019est pas <em>Celle-qui-trouve<\/em>. Voil\u00e0 ce que me dis ton odeur.\u00a0 Mais ton poids \u2014 <em>tes voiles te p\u00e8sent <\/em>\u2014, trop lourd pour une seule, raconte une histoire sans maxime : dans une nuit semblable \u00e0 la mienne, il y a d\u2019abord deux enfants, mais voil\u00e0 qu\u2019une seule vient, qui est \u00e0 la fois la premi\u00e8re et la derni\u00e8re. <em>Celle-qui-trouve <\/em>est manquante, manquante sans rem\u00e8de. Elle n\u2019avait pas ta force et son voyage a \u00e9t\u00e9 court. Ton travail n\u2019est pas de trouver \u00e0 sa place\u2026  Avec ses mots, elle semble m&rsquo;avoir abandonn\u00e9e.  Ses mains bagu\u00e9es fouillent les penderies. Elle en sort une fine \u00e9charpe de soie mauve qu\u2019elle passe \u00e0 mon cou<em> <\/em>:  Tu es n\u00e9e pendue, n\u2019est-ce pas ? Ta dette est pay\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la biblioth\u00e8que de Belgrade. Il a longuement balay\u00e9 la salle du regard, esp\u00e9rant un signe. Ses yeux sont pass\u00e9 sur moi, indiff\u00e9rents, Mais j\u2019ai su faire la diff\u00e9rence.\u00a0 J\u2019attendais depuis longtemps qu\u2019on vienne me chercher, <em>depuis l\u2019enfance, au bas mot, m\u00eame si le d\u00e9sespoir de cette attente d\u2019alors s\u2019est mu\u00e9 en curiosit\u00e9 avec les ann\u00e9es, les leurres et les occasions manqu\u00e9es<\/em>. J\u2019ai laiss\u00e9 l\u00e0 les livres ouverts et les pages de notes. J\u2019ai enfil\u00e9 comme j\u2019ai pu mon trop grand pardessus en poil de chameau, tout en serrant contre moi mon cartable de cuir mou comme une outre.\u00a0 Je me suis approch\u00e9e de l\u2019homme, <em>un g\u00e9ant, vraiment<\/em>,  et quand je suis arriv\u00e9e \u00e0 sa hauteur, pr\u00eate \u00e0 argumenter, il a ouvert sa main et j\u2019ai pos\u00e9 dedans la mienne. Retrouver sa voiture a \u00e9t\u00e9 beaucoup plus compliqu\u00e9. Je crois qu\u2019il a vol\u00e9 celle avec laquelle nous avons pass\u00e9 la fronti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Heures d\u2019attentes aux fronti\u00e8res des Balkans : des enfants jouent sur l\u2019herbe du terre-plein central, ici et l\u00e0 se bricolent de petits feux inoffensifs pour faire griller de la viande, on ne red\u00e9marre pas les voitures, on les pousse, porti\u00e8res ouvertes, \u00e7a discute, \u00e7a attend et c\u2019est quelque chose du voyage et non une perte de temps. Je dessinais alors, pour les distraire, pour les voir, pour sentir le temps, sable dans ma main comme sur la plage inlassablement palp\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il est fr\u00e9quent pour \u00e9crire un roman de s\u2019inspirer de personnes de son entourage, quitte \u00e0 les additionner, \u00e0 les amputer,&nbsp; \u00e0 les greffer l\u2019une sur l\u2019autre, dans des chirurgies infamantes dont il faut \u00e0 tout prix garder le secret \u2014 au point que cette romanci\u00e8re anglaise, si fine psychologue, interdise \u00e0 son mari la lecture de ses ouvrages, sans prescription dans le temps. Elle sait qu\u2019il lui serait insupportable de l\u2019entendre nommer les morcellements auxquels elle s\u2019est livr\u00e9e pour arriver \u00e0 sa fin\u2026 au moins autant qu\u2019\u00e0 lui de reconna\u00eetre dans le meilleur p\u00e2t\u00e9 de Paris l\u2019oreille de leur fils ou le petit doigt de sa m\u00e8re \u2014.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a pas de livre au Serail. Selim n\u2019\u00e9crit pas de roman. Selim n\u2019\u00e9crit rien. Sa main se tient loin du papier, comme d\u2019une flamme. C\u2019est tout le S\u00e9rail qui s\u2019inspire de ses r\u00eaves \u2014 de ce que le S\u00e9rail sait des r\u00eaves de Selim Bassa, alors que les nuits ne lui laissent, jamais aucune trace au r\u00e9veil, les habiles cogneuses \u2014 pour devenir. C\u2019est le Serail qui l\u2019atomise afin de devenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Selim est le livre qui nous tient ensemble.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a pas de livre au S\u00e9rail. \u00c0 part, \u00e0 part celui du Gardien du Chiffre.\u00a0 Il ne raconte pas d\u2019histoire, ce livre-l\u00e0\u2026 Laisse-moi le voir \u00e0 pr\u00e9sent. L\u2019amusement du Gardien se cale contre l\u2019armoire m\u00e9tallique :\u00a0 L\u2019or seul au coffre, le livre est sur le bureau, ouvert \u00e0 la page d\u2019aujourd\u2019hui.<a href=\"#note 3\">[3]<\/a>\u00a0<br><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>[1] <strong>Quatre l\u00e9gendes nous rapportent l\u2019histoire d\u2019Amour et Psych\u00e9 :<\/strong><br><strong>Selon la premi\u00e8re<\/strong>, Amour ayant contrevenu au d\u00e9sir de sa m\u00e8re de punir Psych\u00e9 pour sa beaut\u00e9, l\u2019a \u00e9pous\u00e9 dans le plus grand secret. Secret pour Psych\u00e9 \u00e9galement qui ne le rencontre que la nuit, dans l\u2019obscurit\u00e9 de leur chambre. Une nuit, profitant du sommeil de son mari, elle allume une lampe \u00e0 huile pour faire la lumi\u00e8re sur ce myst\u00e9rieux \u00e9poux. Elle d\u00e9couvre, en lieu et place du monstre qu\u2019elle supposait, l\u2019Amour. Une goutte d\u2019huile br\u00fblante tombe sur la cuisse du dieu et le r\u00e9veille. D\u00e9couvert, il s\u2019envole par la fen\u00eatre, abandonnant Psych\u00e9 pour toujours.<br><strong>Selon la deuxi\u00e8me :<\/strong> Psych\u00e9 n\u2019aurait pu distinguer le visage de l\u2019Amour dans l\u2019obscurit\u00e9 , c\u2019est donc autre chose qui la fascina au point qu\u2019elle s\u2019oubli\u00e2t et cette goutte d\u2019huile br\u00fblante qui finalement r\u00e9veilla cet \u00e9poux divin, et qu\u2019on attribue \u00e0 la lampe d\u2019or dans sa main, \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 une goutte de salive.<br><strong>Selon la troisi\u00e8me : <\/strong>Ce n\u2019est pas la d\u00e9sob\u00e9issance de Psych\u00e9 qui entra\u00eena le d\u00e9part d\u00e9finitif d\u2019Amour, mais ce regard d\u2019elle sur lui, regard unique, qu\u2019il laissa sans lendemain, au milieu de sa nuit \u00e9clair\u00e9e.<br><strong>Selon la quatri\u00e8me :<\/strong> Pour retrouver son \u00e9poux perdu, Psych\u00e9 brode le mythe avecque le conte. Elle \u00a0subit avec succ\u00e8s des \u00e9preuves de princesse d\u00e9chue ( trier des graines en une nuit, ramener la toison d\u2019or, remplir aux enfers un coffret d\u2019une goutte de Beaut\u00e9 de Pers\u00e9phone ), mais tombe in extremis en ouvrant la bo\u00eete, dans un sommeil profond.\u00a0<br><br>Reste cette bo\u00eete ouverte, son vide et les r\u00eaves qui traverse le sommeil qu\u2019elle insuffle.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>[2] Plutarque \/ Th\u00e9s\u00e9e<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>[3]\u00a0<strong>Quatre l\u00e9gendes circulent sur Selim Bassa :<\/strong><br> <strong>Selon la premi\u00e8re<\/strong>, il a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 pour mort dans une maison abandonn\u00e9e aux portes du d\u00e9sert. Un g\u00e9ant l\u2019a retrouv\u00e9, enroul\u00e9 dans un tapis et soign\u00e9, afin de se gu\u00e9rir lui m\u00eame \u2014 d\u2019o\u00f9 ce nom, Selim, qu\u2019il lui a donn\u00e9, une fois remis sur pied. Selim a renonc\u00e9 sa religion pour l\u2019Islam et sa langue pour Babel. Ici ou l\u00e0, il aurait ouvert un S\u00e9rail pour recueillir les mis\u00e9rables \u2014 y compris ceux et celles qui ignore leur \u00e9tat \u2014. Croiser sa route est l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une vie.<br> <strong>Selon la deuxi\u00e8me :<\/strong> Les blessures de la porte sans gond du d\u00e9sert ne se seraient jamais ferm\u00e9es. Perforantes \u00e0 leur mani\u00e8re, elles auraient creus\u00e9 son corps jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2me de tunnels en forme de labyrinthe inextricable dont il ne peut sortir ni vivant, ni mort. Qui peut se vanter d\u2019avoir vu son corps nu dans la lumi\u00e8re ? Celle-l\u00e0 qui essaierait serait bient\u00f4t \u00e9touff\u00e9e par les larmes.<br> <strong>Selon la troisi\u00e8me \u00a0: <\/strong>Le S\u00e9rail est un sceptre d\u2019or \u00e9clat\u00e9 dans les corps et les yeux de tous les pauvres de nous qu\u2019il a abrit\u00e9s un jour. Pour le reconstituer, il faudrait faire un bien long voyage dont les pas couvriraient la terre d\u2019un filet d\u2019or, reliant les uns aux autres. Puis \u00a0recueillir, comme un \u00e9clat d\u2019obus qu\u2019on ne peut extraire au p\u00e9ril de la vie, chaque t\u00e9moignage.<br> <strong>Selon la quatri\u00e8me \u00a0:<\/strong> L\u2019all\u00e9geance est d\u2019autant plus puissante pour le personnel du S\u00e9rail, qu\u2019on ignore si elle est faite au lieu ou \u00e0 l\u2019homme Selim.<br> <br><br> Mais qui connait encore le nom de Selim avant Selim, et de cet homme qui n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 battu, qu\u2019en reste-t-il dans Selim Bassa ?<br> <br><br> <br><\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Journal des po\u00e8tes \/ Printemps dans les Balkans 1932 Voil\u00e0 trois semaines, une chercheuse inscrite depuis plusieurs mois \u00e0 la Biblioth\u00e8que Nationale de Belgrade sous le nom de Zefka Janacek, a brusquement quitt\u00e9 les lieux en fin d\u2019apr\u00e8s midi, en laissant derri\u00e8re elle ses notes et une partie de ses effets personnels. 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