{"id":89248,"date":"2022-07-21T14:06:21","date_gmt":"2022-07-21T12:06:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=89248"},"modified":"2022-07-21T14:18:51","modified_gmt":"2022-07-21T12:18:51","slug":"40jours-39-trajet-denfant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-39-trajet-denfant\/","title":{"rendered":"#40jours #39 |&nbsp;trajet d\u2019enfant"},"content":{"rendered":"\n<p>De l\u2019\u00e9cole primaire jusqu\u2019\u00e0 chez mes parents. Une bonne demi-heure de marche \u00e0 travers les rues de la ville, de celles qui lentement s\u2019\u00e9vaporent du centre vers une id\u00e9e tr\u00e8s citadine de la campagne. La banlieue. Parce que je ne garde en m\u00e9moire que les retours, \u00e0 midi et le soir. Pas de cantine \u00e0 mon \u00e9cole, pas quand j\u2019y \u00e9tais. Pas de filles non plus dans cette \u00e9cole pourtant publique. Les allers, je devais bien les faire aussi. J\u2019imagine que, parfois, mon p\u00e8re prenait la voiture pour m\u2019y emmener le matin mais je ne m\u2019en souviens pas. Je devais y aller \u00e0 pied aussi. Quand je sortais de l\u2019\u00e9cole, il y avait cette longue rue en pente, pour prendre mon \u00e9lan, pour r\u00e9gler mon pas. Jusqu\u2019\u00e0 la place avec la fontaine. Tout droit, je rentrais dans les entrailles de la ville, bourdonnante, foisonnante, attirante. Longtemps j\u2019ai regard\u00e9 l\u2019\u00e9troite rue qui y menait comme une entr\u00e9e vers un autre monde. Ce n\u2019\u00e9tait pas un myst\u00e8re insondable, je connaissais cette rue qui menait, au bout, au bureau de mon p\u00e8re et, plus loin, jusqu\u2019au conservatoire de musique o\u00f9, une fois par semaine, je sciais les plus douces m\u00e9lodies avec mon archet sur le billot de mon violon assassin. Lorsque je rentrais chez mes parents, \u00e0 la place avec la fontaine, je prenais \u00e0 gauche. Une rue calme, un trottoir large. Il y avait un grand arbre dont j\u2019ignore l\u2019essence \u00e0 l\u2019ombre duquel un petit muret m\u2019accueillait le soir pour manger mon go\u00fbter que je sortais de mon cartable. Un morceau de pain avec une barre de chocolat, il n\u2019existe pas d\u2019autre go\u00fbter. J\u2019\u00e9tais parfois seul mais le plus souvent, plusieurs copains de classe m\u2019accompagnaient un moment. Mais j\u2019\u00e9tais celui qui habitait le plus loin et je finissais toujours seul. Un grand porche en fer forg\u00e9 tr\u00e8s myst\u00e9rieux, je n\u2019ai jamais su ce qu\u2019il y avait derri\u00e8re. La grille \u00e9tait ouverte mais je n\u2019ai jamais os\u00e9 la franchir. Une \u00e9cole maternelle. C\u2019\u00e9tait mon ancienne \u00e9cole maternelle. Lorsque je passais devant, je grandissais de dix bons centim\u00e8tres. Parfois, je disais bonjour \u00e0 une ancienne ma\u00eetresse. Au garage, je tournais \u00e0 droite. Une immense caverne d\u2019o\u00f9 \u00e9manait l\u2019odeur d\u2019un m\u00e9lange d\u2019huile et d\u2019essence. Une voiture sur un pont, une autre sous laquelle deux jambes bleues d\u00e9passaient. Un homme qui s\u2019essuie les mains avec un large chiffon gris. Au fond, un calendrier accroch\u00e9 au mur avec des femmes aux seins nus. Regard interdit d\u2019enfant. Je pressais le pas de peur qu\u2019on m\u2019ait vu regarder. Je descendais la rue jusqu\u2019au grand boulevard. Le magasin de meubles, celui d\u2019instruments de musique. Respectivement, les parents de St\u00e9phane et de Philippe. Tous les deux dans ma classe. Philippe est devenu un grand pianiste. Moi, si j\u2019avais continu\u00e9 le violon, je serais devenu b\u00fbcheron. Je marchais sur le trottoir ombrag\u00e9 \u00e0 cot\u00e9 d\u2019un flot incessant de voitures. En face, un autre garage, celui d\u2019une grande enseigne fran\u00e7aise. M\u00e9canos en uniforme rouge, des dizaines de voitures d\u2019occasions en vente. Pas de seins nus. Au feu tricolore, je devais prendre \u00e0 droite. C\u2019est l\u00e0 que je laissais mes copains, les deux \u00c9ric, Richard, Camille, Nicolas, Manuel. Ils habitaient dans les immeubles tout proche. On appelait \u00e7a la cit\u00e9 mais cela n\u2019avait rien \u00e0 voir avec l\u2019image qu\u2019on en a aujourd\u2019hui. La cit\u00e9, c\u2019\u00e9tait le modernisme, le futur, la ville empil\u00e9e. Moi, je n\u2019\u00e9tais rien de tout \u00e7a. J\u2019avais encore un bon quart de marche. Je passais entre deux immeubles et je me retrouvais dans ce que j\u2019appelais le d\u00e9sert. Un \u00e9troit trottoir sans ombre, de grands murs gris de part et d\u2019autre d\u2019une double voie \u00e0 sens unique o\u00f9 les voitures filaient \u00e0 tout berzingue. Je traversais le d\u00e9sert, t\u00eate basse, les mains dans les poches, courb\u00e9 sous le poids de mon cartable sur le dos. \u00c0 ne rien penser. Jusqu\u2019au lyc\u00e9e. Le grand lyc\u00e9e pour jeunes filles seulement. Public lui aussi. Enfin, les filles c\u2019\u00e9taient dedans car dehors, devant l\u2019entr\u00e9e, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t des gar\u00e7ons en solex, en bleues. Une Flandria souvent. La sortie du lyc\u00e9e \u00e9tait un spectacle. \u00c7a courait, \u00e7a criait, \u00e7a rigolait, \u00e7a s&#8217;embrassait. Moi, sur le trottoir d\u2019en face, je regardais un film de science-fiction. Sur le mur d\u2019enceinte du lyc\u00e9e, \u00e9crit \u00e0 la peinture : \u00ab\u00a0Pisser au soleil et p\u00e9ter dans le vent sont de libert\u00e9 et d\u2019anarchie les v\u00e9rit\u00e9s premi\u00e8res\u00a0\u00bb. Mai 68 n\u2019\u00e9tait pas loin. Mon premier cours de philo. Je longeais, sur ma droite, des petites maisons, quatre ou cinq, toutes pareilles, avec un petit potager devant. Des maisons d\u2019ouvriers. Un m\u00e9lange des genres assez \u00e9tonnant. Puis le pont au-dessus de la rivi\u00e8re, la mont\u00e9e sous les grands platanes et l\u2019entr\u00e9e, en face, d\u2019un club de tennis o\u00f9 je voyais aller et venir des voitures que je n\u2019ai jamais vues ailleurs. En haut, la boulangerie. Je prenais la rue \u00e0 droite pour p\u00e9n\u00e9trer dans la mienne, de rue. Ma jungle. Une cinquantaine de m\u00e8tres, pas plus, avant de franchir la porte de chez mes parents. Mais je mettais parfois plusieurs heures pour y arriver. Passer devant chez Marius, Jean-Christophe, \u00c9ric (un autre encore). Traverser la cour qui nous servait de terrain de foot. Survivre au voisin qui lavait sa Panhard, \u00e0 la voisine qui avait fait de la p\u00e2te de coings. Traverser la jungle et retrouver ma grotte.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"379\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/sunrise-g4e73682bd_640.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-89250\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/sunrise-g4e73682bd_640.jpg 640w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/sunrise-g4e73682bd_640-420x249.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De l\u2019\u00e9cole primaire jusqu\u2019\u00e0 chez mes parents. Une bonne demi-heure de marche \u00e0 travers les rues de la ville, de celles qui lentement s\u2019\u00e9vaporent du centre vers une id\u00e9e tr\u00e8s citadine de la campagne. La banlieue. Parce que je ne garde en m\u00e9moire que les retours, \u00e0 midi et le soir. 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