{"id":89583,"date":"2022-07-22T16:20:14","date_gmt":"2022-07-22T14:20:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=89583"},"modified":"2022-07-22T16:58:56","modified_gmt":"2022-07-22T14:58:56","slug":"40-jours-39retrouvailles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-39retrouvailles\/","title":{"rendered":"#40jours #39 | retrouvailles"},"content":{"rendered":"\n<p>La lettre avait \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9e. La r\u00e9ponse re\u00e7ue. On monterait \u00e0 P. le dimanche de Pentec\u00f4te. Des pens\u00e9es \u00e9parses se partageaient entre la crainte d\u2019\u00eatre malade en voiture et la joie de l\u2019\u00e9chapp\u00e9e qui se profilait, le plaisir de retrouver ce grand-oncle, presque un grand-p\u00e8re, qu\u2019elle voyait toutes les semaines avant, et qui d\u00e9sormais habitait \u00e0 250 kilom\u00e8tres dans un village froid et triste. Les pierres \u00e9taient grises, les toits d\u2019ardoise encore plus sombres. Et le vent, toujours le vent. La vie est ainsi. Pour arriver l\u00e0-haut, la route serpentait, s\u2019\u00e9levait, redescendait et il y avait tant de virages pour le rejoindre. Elle avait cette impression d\u2019aller dans un univers parall\u00e8le. De p\u00e9n\u00e9trer une r\u00e9alit\u00e9 autre. Ou de faire un saut dans le temps. Quelque chose aussi qui avait \u00e0 voir avec une horloge dont les aiguilles prenaient un peu de r\u00e9pit, ralentissant un peu les ann\u00e9es qu\u2019il restait \u00e0 traverser, empruntant une respiration plus longue avant le tac qui r\u00e9pondait forc\u00e9ment au tic, puis s\u2019essoufflant avant le tic qui revenait implacablement. L\u2019envie de se rendre dans ce village familial \u00e9tait grande, une vraie joie de revoir ce presque grand-p\u00e8re, un vrai bonheur que de passer la journ\u00e9e pr\u00e8s de lui \u00e0 le regarder respirer, sourire, se lever, de moins en moins il est vrai, d\u2019attraper sa b\u00e9quille, la glisser sous l\u2019aisselle droite, d\u2019arrimer ses doigts autour du bois, de tenir une canne de l\u2019autre main, de d\u00e9ployer son corps, lourd, et toujours avec un sourire l\u2019inciter \u00e0 le suivre un peu sur le chemin pour regarder le dehors, voir les vaches de Gilbert boire \u00e0 l\u2019abreuvoir, aller \u00e0 la rencontre du coq qui attendait sa visite, picorant le long du mur puis l\u2019escortant fid\u00e8lement. Elle avait une dizaine d\u2019ann\u00e9es et la conscience que les choses ont une fin. Elle s\u2019y rendait trois fois par an dans ce village haut perch\u00e9&nbsp;: pour Pentec\u00f4te, un jour du mois d\u2019ao\u00fbt et \u00e0 la Toussaint, si le temps le permettait. Allong\u00e9e sur le divan dans un coin de la salle \u00e0 manger, elle se rem\u00e9more la derni\u00e8re fois qu\u2019elle est all\u00e9e \u00e0 P. le premier novembre. Le froid bien s\u00fbr, le vent, les fleurs en plastique au cimeti\u00e8re. Le trajet, pas tr\u00e8s long, s\u2019\u00e9tait fait en voiture. Le presque grand-p\u00e8re ne pouvait plus marcher jusque-l\u00e0. Les pri\u00e8res murmur\u00e9es au seuil des tombes. Les autres que l\u2019on saluait et qui murmuraient eux aussi des mots sans suite, des mots pour dire quelque chose et ne pas se trouver l\u00e0 comme un imb\u00e9cile, muet et sans espoir. Le jardin des morts \u00e9tait presque joli. Les fleurs naturelles ne serviraient \u00e0 rien, il gelait d\u00e9j\u00e0 les matins. Alors on retrouvait toujours un peu les m\u00eames compositions en plastique achet\u00e9es au bourg voisin&nbsp;: un peu de rouge un peu de mauve, pour rappeler les bruy\u00e8res de l\u00e0-haut, du Mont qui surplombait le village. Mais pour Pentec\u00f4te on n\u2019irait pas au cimeti\u00e8re. Peut-\u00eatre, apr\u00e8s le repas que la tante aurait pr\u00e9par\u00e9, une petite balade vers le pr\u00e9 aux narcisses, on ferait un bouquet, le presque grand-p\u00e8re sourirait, on y croirait encore un peu aux beaux jours. Il demanderait des nouvelles de l\u2019\u00e9cole, si tout allait bien pour elle, gu\u00e8re plus, il n\u2019y avait pas besoin de beaucoup de mots entre eux. On profiterait davantage de la journ\u00e9e, <em>les jours rallongent <\/em>dirait la tante, <em>vous avez bien le temps, on n\u2019a pas beaucoup de visites ici&#8230;<\/em>Et puis le silence qui pr\u00e9c\u00e9derait la s\u00e9paration. Parce qu\u2019on ne sait pas trop comment faire pour se dire au-revoir, et peut-\u00eatre m\u00eame adieu. Alors les mots soudain se font plus rares. Puis se taisent. On se ferait les trois bises d\u2019ici, on verrait bien les yeux du presque grand-p\u00e8re s\u2019humidifier, la main trembler un peu quand elle glisserait un billet dans sa main, et la voix un peu tremblante aussi murmurant <em>ach\u00e8te-toi ce que tu veux, <\/em>sachant sans doute que lorsque cet argent serait d\u00e9pens\u00e9 une pens\u00e9e irait vers lui. Pourquoi fallait-il toujours qu\u2019elle pense \u00e0 la s\u00e9paration avant m\u00eame d\u2019avoir v\u00e9cu les retrouvailles&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La lettre avait \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9e. La r\u00e9ponse re\u00e7ue. On monterait \u00e0 P. le dimanche de Pentec\u00f4te. 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