{"id":90225,"date":"2022-07-25T20:25:55","date_gmt":"2022-07-25T18:25:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=90225"},"modified":"2022-07-25T20:25:57","modified_gmt":"2022-07-25T18:25:57","slug":"40jours-38-palper-la-frontiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40jours-38-palper-la-frontiere\/","title":{"rendered":"#40jours #38 | palper la fronti\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle prit le d\u00e9part t\u00f4t ce matin-l\u00e0. Elle baissa les vitres, elle n\u2019alluma pas la radio. Elle boucla sa ceinture. Le phare blanc s\u2019\u00e9loignait dans le r\u00e9troviseur. A la fois point de d\u00e9part et point d\u2019arriv\u00e9e. Point de fuite. Point de chute. Une boucle. Un tour. Elle voulait vivre de l\u2019int\u00e9rieur le \u00ab\u00a0syndrome de l\u2019\u00eele\u00a0\u00bb comme elle l\u2019appelait. Qui \u00e9tait devenu <em>son<\/em> syndrome. Faire le tour pour \u00e9prouver la circonf\u00e9rence de l\u2019\u00eele. En \u00e9pouser les contours. L\u2019apprivoiser peut-\u00eatre \u00e0 nouveau. Faire la paix avec elle. Se r\u00e9concilier. Ce syndrome \u00eelien, elle avait mis pr\u00e8s d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es \u00e0 le ressentir dans sa t\u00eate et dans sa chair, \u00e0 en faire l\u2019exp\u00e9rience intime. C\u2019est un ami corse qui lui en avait parl\u00e9 la premi\u00e8re fois. Le \u00ab\u00a0sentiment d\u2019\u00eatre sur une \u00eele\u00a0\u00bb. Genre poisson dans un bocal.\u00a0 Lion dans une cage. Qui tourne en rond. L\u2019espace qui se r\u00e9tr\u00e9cit au fil des ann\u00e9es. Quand il lui en avait parl\u00e9, lui qui vivait d\u00e9sormais sur le continent, bien qu\u2019ind\u00e9fectiblement li\u00e9 \u00e0 son \u00eele, elle avait \u00e9cout\u00e9. Sur le moment, \u00e7a l\u2019avait marqu\u00e9. Puis elle avait oubli\u00e9. Et puis, insidieusement, c\u2019\u00e9tait revenu. Peu \u00e0 peu. Une envie de faire ployer la fronti\u00e8re, de briser la ligne d\u2019horizon, la trouer, la tordre. Soif d\u2019espaces sans fin et de terres \u00e0 l\u2019horizon toujours fuyant, faim de manger des kilom\u00e8tres, \u00e0 la ronde, en ligne droite ou presque, sans buter en tout cas. Un d\u00e9sir d\u2019odeurs, de go\u00fbts, de langues, de paysages nouveaux. Elle se souvint d\u2019une fois o\u00f9 elle avait \u00e9prouv\u00e9 un grand plaisir, tr\u00e8s particulier, \u00e0 survoler l\u2019\u00eele, juste avant l\u2019atterrissage, apr\u00e8s plusieurs mois d\u2019\u00e9chapp\u00e9es grandes. Comme un sentiment de retour au pays. Au pays choisi. Et puis le plaisir s\u2019\u00e9tait amenuis\u00e9 puis tari. La terre choisie \u00e9tait devenue la terre subie. Elle se souvint aussi qu\u2019au d\u00e9but, elle l\u2019avait sillonn\u00e9e cette \u00eele, en long en large en travers. Par monts et par mornes. Et puis, au fil des ann\u00e9es, l\u2019univers s\u2019\u00e9tait r\u00e9tr\u00e9ci. Elle constatait qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait m\u00eame trac\u00e9 d\u2019invisibles fronti\u00e8res \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eames des limites extr\u00eames de l\u2019\u00eele. \u00ab\u00a0Monter l\u00e0-haut\u00a0\u00bb comme on disait par ici, lui paraissait le bout du monde. Sympt\u00f4me du syndrome. Alors un matin, elle s\u2019\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9e. Elle allait exorciser la fronti\u00e8re. Elle avait d\u2019abord song\u00e9 \u00e0 le faire en bus, ce tour. Quitter le confort bleu de sa voiture climatis\u00e9e. Se laisser ballotter. Laisser errer son regard. Mais elle n\u2019avait pas eu le courage d\u2019affronter l\u2019al\u00e9atoire des horaires de bus, les va-et-vient incessants des passagers, les coups de klaxon, la musique \u00e0 tout va. Et puis, ce tour, elle voulait le vivre dans l\u2019intimit\u00e9. Dans l\u2019intimit\u00e9 de la bordure. Vitres ouvertes, son \u00e9teint. Sentir le vent chaud s\u2019engouffrer dans l\u2019habitacle. Respirer les odeurs. Voir, entendre, respirer, manger, palper les bords de l\u2019\u00eele. Pour mieux dig\u00e9rer. Elle prit donc le d\u00e9part t\u00f4t ce matin-l\u00e0. Pour profiter de la fraicheur matinale. Pour suivre la course du soleil. Elle avait d\u00e9cid\u00e9 de longer la mer tant qu\u2019elle le pouvait. Au plus pr\u00e8s. Au plus pr\u00e8s du bord de terre, au plus pr\u00e8s du bord de mer. Elle aurait bien aim\u00e9 jouer \u00e0 la funambule sur le fil \u00e9troit du contour de l\u2019\u00eele, entre terre et mer. Comme un enfant pourrait le faire en s\u2019appliquant \u00e0 suivre les contours dessin\u00e9s de l\u2019\u00eele sur une carte, du bout de son doigt. A d\u00e9faut, elle longerait la c\u00f4te. \u00a0Ce qu\u2019elle fit, scrupuleusement. Ce faisant, elle s\u2019empara r\u00e9solument de cette pelote d\u2019angoisse qui trop souvent la saisissait et la d\u00e9vida soigneusement, par le menu, en suivant le fil des paysages travers\u00e9s, long chapelet de visages, de bourgs, de mornes, de bras de rivi\u00e8res, de v\u00e9g\u00e9tation.\u00a0 Ile-\u00eelet-\u00eelot du bout du monde. D\u00e9vid\u00e9e. D\u00e9pli\u00e9e. D\u00e9bobin\u00e9e. Le soir tombait quand elle rejoignit le phare blanc. L\u2019angoisse \u00e9tait circonscrite. Elle en avait fait le tour.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle prit le d\u00e9part t\u00f4t ce matin-l\u00e0. Elle baissa les vitres, elle n\u2019alluma pas la radio. Elle boucla sa ceinture. Le phare blanc s\u2019\u00e9loignait dans le r\u00e9troviseur. A la fois point de d\u00e9part et point d\u2019arriv\u00e9e. Point de fuite. Point de chute. Une boucle. Un tour. Elle voulait vivre de l\u2019int\u00e9rieur le \u00ab\u00a0syndrome de l\u2019\u00eele\u00a0\u00bb comme elle l\u2019appelait. 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