{"id":90570,"date":"2022-07-28T14:33:17","date_gmt":"2022-07-28T12:33:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=90570"},"modified":"2022-07-28T14:33:18","modified_gmt":"2022-07-28T12:33:18","slug":"40-jours-07-le-couloir-des-empailles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-07-le-couloir-des-empailles\/","title":{"rendered":"#40 jours #07. Le couloir des empaill\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p>Devant la maison, villa de quartier p\u00e9riph\u00e9rique, dans un lotissement d\u2019une quinzaine de maisons aux fa\u00e7ades cr\u00e9pies de beige, aux toits de tuiles orange, le long de la route d\u2019Arles, la troisi\u00e8me maison avant le fond de l\u2019impasse de Bellegarde, juste l\u00e0, sous la fen\u00eatre de la cuisine, il y a un escalier. Un escalier pas tr\u00e8s long, huit marches tout au plus, qui permet de descendre sous le niveau du jardin, jusqu\u2019\u00e0 un carr\u00e9 de ciment d\u2019un m\u00e8tre de c\u00f4t\u00e9 et sur la droite, une porte de bois fonc\u00e9. La porte donne sous la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Dessous, l\u2019absence de dalle de ciment, juste la terre, in\u00e9gale, bossel\u00e9e, l\u2019odeur de moisissure des sous-bois quand on remue les mousses du pied. Le plafond est trop bas pour s\u2019y tenir debout. J\u2019avance avec pr\u00e9caution, pour ne pas me tordre les chevilles. Ni marcher sur quelque chose de mou et de difficile \u00e0 identifier. Je scrute la demi-obscurit\u00e9, je distingue la surface brute des cairons empil\u00e9s en d\u00e9cal\u00e9, l\u2019architecture de la maison qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve au-dessus de la t\u00eate, les tuyaux en plastique gris, aux coudes \u00e0 90 degr\u00e9s. La \u00ab&nbsp;pi\u00e8ce&nbsp;\u00bb est coup\u00e9e en deux, par un mur porteur, et se prolonge sous toute la surface de la maison. Une ouverture d\u2019environ 1,50m de large permet de passer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cloison. Vers le fond, le sol est plus irr\u00e9gulier et plus haut, si bien qu\u2019il faut se courber plus. Rien \u00e0 voir \u00e0 premi\u00e8re vue. Mais dans un angle, une porte. Une porte basse comme celles que l\u2019on trouve dans les petites rues des villages et dont on se demande toujours o\u00f9 elles peuvent bien mener et \u00e0 qui elles sont destin\u00e9es tant elles sont petites. A d\u00e9faut de heurtoir, une simple poign\u00e9e. Un peu gripp\u00e9e. Un escalier. Huit marches tout au plus vers un carr\u00e9 de ciment d\u2019un m\u00e8tre de c\u00f4t\u00e9. Pour s\u2019y engager, il faut s\u2019accroupir mais \u00e0 mesure que l\u2019on descend, la hauteur de plafond s\u2019am\u00e9liore jusqu\u2019\u00e0 permettre de se tenir tout \u00e0 fait droit. A droite, une porte de bois fonc\u00e9. Elle s\u2019ouvre sur un couloir gris, en ciment, les ampoules d\u00e9nud\u00e9es diffusent une lumi\u00e8re blanche, faible mais crue sur deux rang\u00e9es de portes rouge fonc\u00e9 de chaque c\u00f4t\u00e9. J\u2019actionne la poign\u00e9e de la premi\u00e8re porte de gauche. Gueule ouverte dents pointues, langue craquel\u00e9e, des billes pour les yeux. Un lion de l\u2019Atlas au pelage aplati est juch\u00e9 sur une table. Autour de lui, pos\u00e9s \u00e7a et l\u00e0, sans ordre apparent, sur des meubles ou \u00e0 m\u00eame le sol, des dizaines d\u2019animaux empaill\u00e9s. Go\u00e9land, belette, koala, une t\u00eate de girafe, des singes, un ornithorynque fix\u00e9 sur une pi\u00e8ce de bois, avec une plaque de m\u00e9tal&nbsp;: 1845. Je m\u2019approche, ouvre l\u2019un des tiroirs&nbsp;: un oiseau de paradis allong\u00e9, quelques \u0153ufs fossilis\u00e9s, dans un autre, des rongeurs de toutes les tailles, dans tous les \u00e9tats de d\u00e9p\u00e9rissement. Je referme la porte et ouvre la suivante, m\u00eame zoo morbide. Gu\u00e9pards faussement \u00e0 l\u2019aff\u00fbt, morceaux de rhinoc\u00e9ros, tatous enroul\u00e9s, mues de serpents. Tous p\u00e9trifi\u00e9s dans une attitude sens\u00e9e \u00e9voquer leur comportement naturel. Dans la troisi\u00e8me salle, les m\u00eames animaux, du moins il me semble mais sans la peau ni la paille. Des rang\u00e9es de squelettes viss\u00e9s pour tenir debout. Des silhouettes aux maxillaires saillantes, des tron\u00e7ons de b\u00eates, des ossements assembl\u00e9s pour faire tenir ce qui s\u2019\u00e9croule. Encore une porte et la couleur surgit. Des sculptures de papier m\u00e2ch\u00e9, qui mettent \u00e0 vif le fonctionnement d\u2019un \u0153il aussi gros qu\u2019un ballon de football, un visage dont on a retir\u00e9 la peau sur la partie droite, et dont on peut suivre le nerf optique. Dans le fond, un grand singe debout, comme se tenant \u00e0 une branche d\u2019arbre, enti\u00e8rement \u00e9corch\u00e9, tous muscles \u00e0 nu. Je lis \u00e0 ses pieds&nbsp;: Louis Auzoux, 1867. Dans une armoires, sur les \u00e9tag\u00e8res, un escargot \u00e0 demi-d\u00e9pouill\u00e9 de sa coquille, une \u00e9crevisse en morceaux, des mains aux tendons saillants, et tout en bas, un carton de couches Pampers d\u00e9bordant d\u2019une \u00e9criture minuscule, serr\u00e9e, sillonnant les vides et les pleins, chaque recoin de papier, de signes math\u00e9matiques, de ratures et sur une \u00e9tiquette dans le coin sup\u00e9rieur droit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Brouillons d\u2019Alexander Grothendieck&nbsp;\u00bb\u2026 Les sous-sols de la facult\u00e9 des sciences. C\u2019est l\u00e0 que je suis. J\u2019enfile les portes, ivre, constern\u00e9e, ahurie, ces reliques entrepos\u00e9es l\u00e0, sous les pieds des \u00e9tudiants, dans les caves, expos\u00e9es aux insectes, \u00e0 l\u2019humidit\u00e9, aux flammes\u2026 j\u2019acc\u00e9l\u00e8re le pas, ne prends presque plus la peine de d\u00e9tailler le contenu des pi\u00e8ces, zoologie, ethnologie, astrologie, les objets s\u2019amoncellent dans mon esprit, je ne les compte plus. J\u2019ouvre, je ferme les battants comme cligne des yeux. Soudain, la porte que j\u2019ouvre donne sur un escalier. Je reste interdite. Calme ma respiration. L\u2019escalier s\u2019enfonce assez loin pour que je ne puisse percevoir sa fin, noy\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9. A mesure que je descends, la temp\u00e9rature s\u2019\u00e9l\u00e8ve lentement, un souffle d\u2019air chaud monte \u00e0 ma rencontre. Mes yeux s\u2019accoutument au peu de lumi\u00e8re et tout en bas, je pose le pied sur une surface de glaise, souple, qui se poursuit par un boyau juste assez grand pour que j\u2019y p\u00e9n\u00e8tre, que je m\u2019y faufile. Je ne suis saisie d\u2019aucune peur, je sais que cet endroit est le mien. A mesure que j\u2019avance le passage se resserre jusqu\u2019\u00e0 me forcer \u00e0 ramper tout \u00e0 fait. Je d\u00e9bouche dans une salle minuscule, ronde enti\u00e8rement argileuse et pourpre. C\u2019est l\u00e0, c\u2019est mon antre, l\u2019endroit que j\u2019ai vu en r\u00eave. &nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Devant la maison, villa de quartier p\u00e9riph\u00e9rique, dans un lotissement d\u2019une quinzaine de maisons aux fa\u00e7ades cr\u00e9pies de beige, aux toits de tuiles orange, le long de la route d\u2019Arles, la troisi\u00e8me maison avant le fond de l\u2019impasse de Bellegarde, juste l\u00e0, sous la fen\u00eatre de la cuisine, il y a un escalier. Un escalier pas tr\u00e8s long, huit marches <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-07-le-couloir-des-empailles\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40 jours #07. 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