{"id":90651,"date":"2022-07-29T13:08:04","date_gmt":"2022-07-29T11:08:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=90651"},"modified":"2022-07-29T14:04:50","modified_gmt":"2022-07-29T12:04:50","slug":"40-jours-hors-serie-le-bruit-du-monde-mise-en-fiction","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-hors-serie-le-bruit-du-monde-mise-en-fiction\/","title":{"rendered":"#40 jours #Hors s\u00e9rie Le bruit du monde (mise en fiction)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un souvenir d\u2019enfance de Laurent P.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son enfance \u00e9tait surplomb\u00e9e par la pr\u00e9sence de sa grand-m\u00e8re, une femme dure et autoritaire. La vie en haute montagne, dans un petit village \u00e0 1300 m\u00e8tres d\u2019altitude, au d\u00e9but du si\u00e8cle dernier, forge une r\u00e9sistance particuli\u00e8re aux intemp\u00e9ries, aux rudesses de l\u2019existence, qui implique aussi une distance aux autres, une grande r\u00e9serve qui se confond assez avec l\u2019indiff\u00e9rence. Moi qui \u00e9cris son histoire aujourd\u2019hui, j\u2019essaye de comprendre d\u2019o\u00f9 vient cette id\u00e9e qu\u2019elle ne l\u2019aimait pas, j\u2019essaye de comprendre comment la ligne qui s\u00e9pare le monde des enfants de celui des adultes devient un jour infranchissable. Laurent P. vivait \u00e0 Bordeaux mais il passait les deux mois de vacances d\u2019\u00e9t\u00e9 dans la maison natale de sa grand-m\u00e8re, en vall\u00e9e d\u2019Aure, \u00e0 Aulon. Quitter la ville pour s\u2019installer dans ce village perch\u00e9, c\u2019\u00e9tait troquer le d\u00e9cor de rue, l\u2019alignement des \u00e9choppes, l\u2019effervescence urbaine, contre les roches, la for\u00eat et les ruisseaux. Le monde sauvage rempla\u00e7ait l\u2019univers domestique exigu, la chambre sombre et triste, et la salle de classe hostile. On sent bien que nos origines profondes prennent racine dans un autre d\u00e9cor, on est comme otage de la ville, on ne rejoint jamais vraiment l\u2019espace qui nous entoure. H\u00f4tes passagers, suspendus \u00e0 l\u2019id\u00e9e de retrouver les images de l\u2019origine d\u00e9j\u00e0 entrevues, la fuite se pr\u00e9pare avec des fr\u00e9missements d\u2019impatience. Au milieu des montagnes, ce qui se cache de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir, derri\u00e8re le voile, \u00e9tait subitement d\u00e9voil\u00e9, les truites dans l\u2019eau du torrent, les insectes sous les \u00e9corces des sapins, les l\u00e9zards verts dans les fissures des rochers. Mais l\u2019euphorie li\u00e9e \u00e0 toutes ces d\u00e9couvertes \u00e9tait temp\u00e9r\u00e9e par les r\u00e8gles strictes \u00e9tablies par la grand-m\u00e8re&nbsp;: respecter les horaires, ne pas rentrer mouill\u00e9, ne pas s\u2019aventurer au-del\u00e0 du barrage. Ces r\u00e8gles apparaissent la plupart du temps parfaitement injustes parce qu\u2019elles ne sont jamais suffisamment expliqu\u00e9es. Et m\u00eame si on finit par comprendre ce qui les motive, on ne comprendra jamais les sanctions qui les transforment en menaces. Les mots sont parfois pires que les coups, on se sent vite abandonn\u00e9. Quand Laurent avait laiss\u00e9 \u00e9chapper le temps, qu\u2019il rentrait en courant, au coucher du soleil, du sommet de l\u2019Auloueilh, la canne \u00e0 p\u00eache en bandouli\u00e8re, il entendait d\u00e9j\u00e0 gronder les reproches. Il aurait voulu expliquer qu\u2019il \u00e9tait prot\u00e9g\u00e9 par les grands bois, qu\u2019il s\u2019endormait sous la surveillance des f\u00e9es de la montagne, qu\u2019il ne faisait rien d\u2019autre qu\u2019\u00e9couter le murmure du ruisseau, guetter le gypa\u00e8te barbu, contempler les carapaces brillantes des col\u00e9opt\u00e8res. &nbsp;Il se sentait envelopp\u00e9 par la splendeur du monde, rassur\u00e9 par les odeurs de mousse, de menthe sauvage et de thym, et il \u00e9tait un instant convaincu que sa grand-m\u00e8re pouvait \u00e9prouver aussi cette joie. Il pensait aux liens secrets comme les fils de la Vierge qui se tissent entre les \u00eatres, \u00e0 l\u2019affection qu\u2019il ressentait pour tous ceux qui l\u2019entouraient et partageaient avec lui le m\u00eame t\u00e9moignage du dehors. Il imaginait alors les mots qui viendraient sceller cette union, le r\u00e9confort que seuls les adultes peuvent donner quand le sol trop fragile de l\u2019enfance vacille brusquement et menace de faire s\u2019\u00e9crouler toute la joie qui nous inondait juste avant. Il courait un peu plus vite, le sac de truites serr\u00e9 contre sa ceinture, les herbes mouill\u00e9es du soir fouettant ses jambes, il avalait \u00e0 pleins poumons les vapeurs qui descendaient des nu\u00e9es. Je sais que ce qui compte pour lui, \u00e0 ce moment-l\u00e0, c\u2019est la fiert\u00e9 d\u2019avoir attrap\u00e9 ces truites apr\u00e8s les avoir vues passer comme des ombres insaisissables dans le courant, mais je ne sais pas de quelle fa\u00e7on l\u2019orage qui menace pouvait int\u00e9rieurement le ronger. Je pense que l\u2019enfant, avide d\u2019explorer le monde qui l\u2019entoure, convaincu des merveilles qu\u2019il rec\u00e8le pour lui, peut temporairement \u00e9touffer ses chagrins. Il est rempli d\u2019esp\u00e9rances. Au loin, il apercevait les premi\u00e8res lumi\u00e8res du village, le toit d\u2019ardoises de la maison se dessinait sur le ciel n\u00e9buleux. La porte d\u2019entr\u00e9e \u00e9tait grande ouverte, la grand-m\u00e8re se tenait sur le seuil, envelopp\u00e9e dans son ch\u00e2le de laine noir, les sourcils fronc\u00e9s, le visage sombre. Elle l\u2019attendait. Il pouvait pourtant tout raconter, dire comment le bruit du monde l\u2019avait happ\u00e9. Alors qu\u2019il poussait la grille du jardin, il recevait les mots comme une gifle en plein visage&nbsp;: \u00ab&nbsp;S\u2019il t\u2019arrive quelque chose, qu\u2019est-ce que je vais dire \u00e0 ta m\u00e8re&nbsp;?&nbsp;\u00bb Si on choisit, adulte, de garder pour soi les marques d\u2019affection et de tendresse qu\u2019on aura attendu en vain quand on \u00e9tait enfant, c\u2019est qu\u2019\u00e0 un moment on oublie ou on prend le parti, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, de trahir. Laurent \u00e9tait convaincu que sa grand-m\u00e8re ne l\u2019aimait pas. Il aura fallu sortir les photos de famille du fond des tiroirs, ouvrir les vieux albums dont le papier se d\u00e9tache, ab\u00eem\u00e9 par le temps, pour voir les signes discrets, la main tendrement pos\u00e9e sur l\u2019\u00e9paule, le regard assur\u00e9, le sourire en coin et pourtant si fier. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Reprise de la proposition #39 en polyphonie, avec les commentaires de la narratrice.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un souvenir d\u2019enfance de Laurent P. Son enfance \u00e9tait surplomb\u00e9e par la pr\u00e9sence de sa grand-m\u00e8re, une femme dure et autoritaire. La vie en haute montagne, dans un petit village \u00e0 1300 m\u00e8tres d\u2019altitude, au d\u00e9but du si\u00e8cle dernier, forge une r\u00e9sistance particuli\u00e8re aux intemp\u00e9ries, aux rudesses de l\u2019existence, qui implique aussi une distance aux autres, une grande r\u00e9serve qui <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-hors-serie-le-bruit-du-monde-mise-en-fiction\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#40 jours #Hors s\u00e9rie Le bruit du monde (mise en fiction)<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":503,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3251,3752],"tags":[],"class_list":["post-90651","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-40jours","category-40jours-hors-serie-double"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/90651","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/503"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=90651"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/90651\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=90651"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=90651"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=90651"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}