{"id":91058,"date":"2022-08-10T16:08:10","date_gmt":"2022-08-10T14:08:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=91058"},"modified":"2022-08-10T16:08:13","modified_gmt":"2022-08-10T14:08:13","slug":"40-jours-39-ces-deux-la","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-39-ces-deux-la\/","title":{"rendered":"# 40 jours # 39 | ces deux-l\u00e0"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>39<br>il y a dans le <em>Allemagne ann\u00e9e z\u00e9ro <\/em>(Roberto Rossellini, 1948) la d\u00e9lation qui appara\u00eet aux spectateurs, qui nous semble aller de soi dans ce monde-l\u00e0, dans le monde d\u2019alors, o\u00f9 s\u00e9vit encore cette terreur, le monde d\u2019un m\u00f4me de dix ans qui trahit sa propre famille \u2013 blond en short dans les ruines. Cette histoire-l\u00e0, la sienne \u00e0 lui, sa croix de guerre et son grade de caporal-chef, ce livret militaire qui doit se trouver quelque part dans ses papiers, dans son secr\u00e9taire \u00e0 elle, quelque part mais o\u00f9\u00a0? Pas de nouvelle&#8230; Cette guerre, la victoire des alli\u00e9s au si\u00e8cle dernier, et l\u2019ouverture des camps\u2026 \u2013 les nazis, le cynisme, les jeunesses hitl\u00e9riennes et les uniformes, tout pour l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un Reich qui durerait dix si\u00e8cles disait l\u2019ordure. Qui surv\u00e9cut, aucun empire mais la r\u00e9publique de Venise, oui &#8211; mais qui surv\u00e9cut dix si\u00e8cles durant\u00a0? Qu\u2019avons-nous en magasin d\u2019histoire commune de l\u2019humanit\u00e9\u00a0? Il s\u2019agit peut-\u00eatre de cette trame, Venise et sa lagune, et Tunis et la sienne, et non loin, l\u2019avenue dite Didon de nos jours, sa colline du haut de laquelle le vainqueur admire son \u0153uvre et assoit sa fiert\u00e9, puis ses termes et son th\u00e9\u00e2tre sa cath\u00e9drale \u2013 sur cette avenue de poussi\u00e8re beige roule une petite voiture quatre chevaux de chez Renault et sur la route perpendiculaire, juste apr\u00e8s le pont, la route qui va au Kram, \u00e0 la Goulette (c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il est n\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 vingt-trois \u2013 les vacances alors se passaient l\u00e0, au bord de la mer tandis que le travail, lui, se trouvait au-del\u00e0 de la lagune et l\u2019appartement rue de Marseille) \u2013 Carthage qui devait l\u2019\u00eatre avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite, par le feu, et ils avaient reconstruit quelque chose (une ville qui deviendrait une capitale plus tard \u2013 c\u2019est l\u00e0 qu\u2019en vingt-six, elle vit le jour et moi qui naquis d\u2019elle quand elle en eut vingt-sept) un peu plus loin, \u00e0 l\u2019ouest, au bord de la lagune, l\u00e0-bas \u2013 ici on appelle \u00e7a un lac \u2013 sur la route aux quatre coins qu\u2019elle fait avec l\u2019avenue il y a une station-service et des jardins \u2013 lauriers bougainvilliers rose mauve rouge pastel et clair &#8211; l\u2019un d\u2019eux est celui de la maison de Dj\u00e9. lou\u00e9e pour les quelques mois qui nous s\u00e9paraient d\u2019un d\u00e9part que nous, les enfants, ne savions pas d\u00e9finitif (ce d\u00e9finitif-l\u00e0 ne s\u2019appliquerait qu\u2019\u00e0 lui\u00a0: son \u00e9pouse y retournerait bien des fois vacances affaires quoi que ce soit d\u2019autre, ses enfants tout autant \u2013 le petit dernier <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-37-quatre-fois\/\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/40-jours-37-quatre-fois\/\" target=\"_blank\">quatre fois <\/a>\u2013 mais lui, non : il y avait quelque chose de born\u00e9 de t\u00eatu d\u2019opini\u00e2tre dans sa mani\u00e8re de ne plus vouloir entendre parler de ce pays, de cette ville-l\u00e0, capitale, de cette maison, leur villa \u00ab<em>\u00a0laisse Jako\u00a0<\/em>\u00bb lui disait-il lorsqu\u2019elle entreprenait de r\u00e9unir les documents dont le <em>quitus fiscal <\/em>afin de faire venir les loyers car ils l\u2019avaient lou\u00e9e, cette villa qui portait le pr\u00e9nom de l\u2019\u00e9pouse, et cet argent stagnait sur un compte et il s\u2019agissait de leur propri\u00e9t\u00e9 et il n\u2019\u00e9tait pas question de laisser tomber. Non. Devant la porte qui donne sur le jardin et le rez-de-chauss\u00e9e o\u00f9 elle et ses quatre enfants v\u00e9curent quelques mois donc, la maison de Dj\u00e9, tandis que lui \u00e9tait en quelque sorte en \u00e9claireur au-del\u00e0 de la mer parti pour trouver travail et soins pour sa sant\u00e9 d\u00e9j\u00e0 d\u00e9faillante (plus tard, bien plus tard, j&rsquo;appris que l&rsquo;art m\u00e9dical lui pr\u00e9disait au mieux,\u00e0 ce moment-l\u00e0 quelque chose comme six mois de vie), devant l\u2019entr\u00e9e du jardin de cette maison stationne une Dauphine rouge, il est une heure et demie de l\u2019apr\u00e8s-midi, on est en juillet, le dix ou peut-\u00eatre le douze et elle est assise au volant, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s sa m\u00e8re, portes ouvertes et le soleil donne \u00e0 plein sur les feuilles des eucalyptus qui bordent la route, les troncs en sont peints blanc de chaux jusqu\u2019\u00e0 hauteur d\u2019homme, un petit vent vient de la mer elles boivent du caf\u00e9 et s\u2019entretiennent en arabe, une belle femme brune la trentaine qui fume au volant d\u2019une voiture et sa m\u00e8re dans une automobile, sur une route qui longe une baie, \u00e0 l&rsquo;ombre il doit faire trente-cinq, au loin en haut de la colline se trouve le palais du pr\u00e9sident combattant supr\u00eame un peu plus loin le lyc\u00e9e \u2013 plus loin encore la Marsa \u2013 non, on (du moins moi) ne savait pas qu\u2019on allait partir, \u00e7a ne me dit rien, pour toujours \u00e7a ne me dit rien non plus, non, il y avait bien cette l\u00e9g\u00e8re obligation d\u2019aller se baigner mais \u00e7a a toujours \u00e9t\u00e9 un plaisir alors ob\u00e9ir dans ces conditions n\u2019avait rien de particulier, on avait d\u00fb changer de maison sans doute mais tout s\u2019est effac\u00e9 tu vois, m\u00eame le BP de la <em>british petroleum<\/em> vert et blanc ou le ESSO de la <em>standard-oil<\/em> dans les rouges et son E majuscule et bizarre \u2013 tout est parti, ne restent \u00e0 la plante des pieds que ces petites piq\u00fbres de cailloux, sur les bras de bronze, presque noirs, le go\u00fbt du sel (plus tard, j\u2019adorerais savoir que, comme moi aujourd\u2019hui encore sous le soleil,<em> Jimy Hendrix was a nigger<\/em> de la voix de Patti Smith) \u2013 il a bien fallu que des valises aient \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9es et garnies et ferm\u00e9es, que les meubles fussent mis dans le cadre, que les verres de cristal comme l\u2019argenterie des cadeaux de mariage aient \u00e9t\u00e9 emball\u00e9s \u2013 il a bien fallu c\u00e9der la Dauphine, s\u2019occuper des passeports des billets d\u2019avion, organiser les choses mais que veux-tu qu\u2019il m\u2019en souvienne\u00a0? Rien, presque rien, la r\u00e9alit\u00e9 des choses avec le pont du TGM, les bomboloni de la plage, le sable br\u00fblant ou les rochers qui marquent la fronti\u00e8re d\u2019avec l\u2019univers des squales \u2013 il a bien fallu, ce matin-l\u00e0 <em>se lever se laver se v\u00eatir<\/em> comme dit <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=KHjMVA6byiQ\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=KHjMVA6byiQ\" target=\"_blank\">la chanson<\/a> et tous les autres matins, puis \u00e0 l\u2019Aouina s\u2019embarquer, les quatre h\u00e9lices se mirent \u00e0 tourner dans un bruit magique, des flammes bleu et jaune interstellaires un fuselage gris des rivets et des hublots des craintes et des peurs et elle, l\u00e0, qui nous surveille, mon fr\u00e8re et les filles qui se tiennent par la main dont je me saisis aussi, il a bien fallu sans qu\u2019aucun souvenir ne s\u2019y attache, aucune image aucune photo, rien, pas un mot n\u2019en soit dit, il a bien fallu que cela se pass\u00e2t \u2013 c\u2019est arriv\u00e9, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 \u2013 en haut du ciel passaient les a\u00e9ronefs et nous autres, enfants, y voyant partir notre tante \u00e0 chacun d\u2019eux nous criions des \u00ab\u00a0<em>au revoir D.\u00a0<\/em>\u00bb agitant les mains afin qu\u2019elle nous voie (il s\u2019agit d\u2019elle, l\u2019une de ses s\u0153urs (lui n\u2019en avait pas) elle qui toujours d\u00e9cid\u00e9e marche rue du Bac m\u2019offrant des sacs de victuailles, dans les beiges, craft, qu\u2019elle rapporte du Bon march\u00e9) \u2013 \u00e7a y \u00e9tait, nous \u00e9tions dans l\u2019avion, et de loin, qui s\u2019\u00e9loignaient dans ce bruit cette fureur cette combustion, il y avait peut-\u00eatre des enfants qui de la main nous faisaient au revoir<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/20220804_091807_001-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-91070\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-code has-medium-gray-background-color has-background\"><code>cela se terminerait-il ? le plus difficile c'est parfois de titrer - welcome back ? je me souviens de ce jour-l\u00e0, partiellement, j'avais \u00e0 un autre moment, l'histoire en t\u00eate de mes premiers pas sur ce continent - a\u00e9roport de Nice-C\u00f4te d'Azur - et puis ils ne sont pas venus : tout se d\u00e9roulerait donc l\u00e0-bas - les motifs rouges sur fond noir sont directement import\u00e9s de la maison, aujourd'hui, pour essayer le nouveau nino - j'ai vaguement entr'aper\u00e7u que le quarante r\u00e9capitule, celui-ci serait donc le dernier de cette session comme on dit aujourd'hui - j'aime beaucoup le \"comme on dit aujourd'hui\", j'aime aussi beaucoup le \"\u00e0 l'ancienne\" qui disqualifie pr\u00e9supposant les nouveaux instruments de travail - j'aime aussi beaucoup que cette connexion (connexion, voil\u00e0) soit d\u00e9faillante ici (encore plus qu'\u00e0 Eub\u00e9e o\u00f9 pass\u00e8rent, sans que je les voie, les \u00e9pisodes 35 \u00e0 40 - j'ai regard\u00e9 le hors s\u00e9rie et son double, j'ai refus\u00e9 l'obstacle) - alors que reste-t-il de nos amours ? le pays de l'enfance, ce coin de terre o\u00f9 frappe l'acier du soleil, la mer bleue toute la vie (comme <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=1IWJYt1pdh8\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=1IWJYt1pdh8\" target=\"_blank\">il disait<\/a> \u00e0 Suzy), rien de tellement plus particulier sinon une esp\u00e8ce d'exotisme, par exemple, au contraire d'autres (dont mon fr\u00e8re) jamais je ne fus l'objet de raillerie concernant la couleur de ma peau, on ne m'intitula jamais \"pied noir\" non plus qu'on ne se moqua de la nature de la religion \u00e0 laquelle son nom (que je porte, comme elle le portait - je me souviens qu'au bas des ch\u00e8ques elle posait avant sa signature un \"pp\"  qui signifie \"par procuration\") fait imm\u00e9diatement r\u00e9f\u00e9rence et suppose quelque appartenance (je n'ai jamais mis les pieds dans une synagogue) (\"n'appartiens jamais \u00e0 personne\" disait le <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=vA5f4wJFs8M\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=vA5f4wJFs8M\" target=\"_blank\">gros Nanar<\/a>) - ce dernier aspect des choses est \u00e9voqu\u00e9, peu sans doute : il fait partie de l'impens\u00e9 - c'est que de ces horreurs, avec elle ou lui jamais je n'ai parl\u00e9 - tout alors \u00e9tait loin, il y avait la politesse, les choses qui se font, les mots qu'on n'a pas \u00e0 employer - une \u00e9ducation sans doute, qui commen\u00e7ait pour moi, d'abord, avant m\u00eame de parvenir \u00e0 marcher, \u00e0 me mouvoir dans l'eau - les autres de ces deux familles dont j'avais une vague notion, une id\u00e9e n\u00e9buleuse, oncles cousin.es tantes et puis ami.es, les autres ? \u00e0 peine, mais lui et elle, oui vraiment, et la fratrie oui, tellement, permanent et stable, certain, un amour infini, une compr\u00e9hension imm\u00e9diate, une relation telle que ce climat et cette g\u00e9ographie, ce paysage, ces couleurs tendres et douces, cette confiance solide infaillible indiscutable en leurs pr\u00e9sences \u00e9ternelles, il y avait \u00e7a \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, ces jours-l\u00e0    <\/code><\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>39il y a dans le Allemagne ann\u00e9e z\u00e9ro (Roberto Rossellini, 1948) la d\u00e9lation qui appara\u00eet aux spectateurs, qui nous semble aller de soi dans ce monde-l\u00e0, dans le monde d\u2019alors, o\u00f9 s\u00e9vit encore cette terreur, le monde d\u2019un m\u00f4me de dix ans qui trahit sa propre famille \u2013 blond en short dans les ruines. 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