{"id":92429,"date":"2022-09-12T09:47:44","date_gmt":"2022-09-12T07:47:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=92429"},"modified":"2023-05-23T10:39:02","modified_gmt":"2023-05-23T08:39:02","slug":"photofictions-02-dilatations-temporelles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-02-dilatations-temporelles\/","title":{"rendered":"#photofictions #02 | dilatations temporelles"},"content":{"rendered":"\n<p>Je le sais, je l\u2019ai mesur\u00e9e plusieurs fois. Trente pas. La distance entre les deux platanes qui se trouvent dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation est exactement de trente pas. Je le sais mais, surtout, je garde le son et l\u2019image. Ma cour de r\u00e9cr\u00e9ation, mes pas. Mes souvenirs.<br>J\u2019avais l\u2019\u00e2ge qu\u2019on a quand on va \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire. Entre six et dix ans. J\u2019avais l\u2019\u00e2ge qu\u2019on a quand on construit le monde \u00e0 la dimension de ses pas. Deux platanes pour un c\u00f4t\u00e9 du terrain de foot, trente pas de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, contre le mur de l\u2019\u00e9cole avec des cartables pos\u00e9s par terre pour mat\u00e9rialiser les coins. Entre, au milieu, d\u2019autres cartables pour les buts. Un terrain de foot pour s\u2019\u00e9puiser pendant la r\u00e9cr\u00e9. Avant de penser \u00e0 grandir.<br>Aujourd\u2019hui, \u00e7a fait longtemps que je ne pense plus \u00e0 grandir, j\u2019ai l\u2019\u00e2ge qu\u2019on a quand on va chercher son petit-fils \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Ou pas loin. J\u2019ai l\u2019\u00e2ge qu\u2019on a quand on se met \u00e0 douter de plein de trucs. Alors je re-mesure.<br>\u2026 vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six. Et encore, une moiti\u00e9 de vingt-six. Vingt-cinq pas et demi entre les deux platanes ob\u00e8ses que je retrouve dans la cour de l\u2019\u00e9cole.&nbsp;<br>Je sais ce que vous vous dites, je vous coupe tout de suite. Non, cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec la longueur de mes pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne me souviens plus quand j\u2019ai r\u00e9ellement commenc\u00e9 \u00e0 avoir des doutes. Depuis que je suis devenu adulte. Sans doute. J\u2019ai pass\u00e9 plus de temps de ma vie \u00e0 avoir des doutes que sans. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond entre les distances, les souvenirs, l\u2019espace et le temps. Quelque chose qui alt\u00e8re la r\u00e9alit\u00e9. Est-ce le temps qui dilate l\u2019espace ? Ou le contraire ? Je n\u2019ai pas besoin de me regarder dans un miroir pour me rendre compte que le temps a dilat\u00e9 mon visage, mon corps. Aurait-il aussi dilat\u00e9 mes souvenirs ?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai not\u00e9 sur un papier les v\u00e9rifications que je dois faire afin que ces doutes se transforment en certitudes.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Liste des trucs \u00e0 v\u00e9rifier<\/em><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><em>la distance entre le bout de la rue (la boulangerie) et la maison des parents<\/em><\/li>\n\n\n\n<li><em>les dimensions de ma chambre quand j\u2019\u00e9tais enfant<\/em><\/li>\n\n\n\n<li><em>la taille de la banquette arri\u00e8re de la Simca 1300 des parents<\/em><\/li>\n\n\n\n<li><em>la longueur de mes doigts de pieds<\/em><\/li>\n\n\n\n<li><em>la hauteur du clocher de l&rsquo;\u00e9glise o\u00f9 les parents me trainaient \u00e0 No\u00ebl<\/em><\/li>\n\n\n\n<li><em>la hauteur de la lune dans le ciel<\/em><\/li>\n\n\n\n<li><em>la diff\u00e9rence entre ma taille et celle de mon p\u00e8re<\/em><\/li>\n\n\n\n<li><em>l\u2019ar\u00eate de la porte des WC o\u00f9 \u00e9taient inscrits, chaque premier de l\u2019an, les tailles de mes quatre fr\u00e8res et soeurs ainsi que les miennes<\/em><\/li>\n\n\n\n<li><em>la hauteur du barrage o\u00f9 j\u2019ai plong\u00e9 \u00e0 quatorze ans<\/em><\/li>\n\n\n\n<li><em>la superficie de la cour de r\u00e9cr\u00e9ation de l\u2019\u00e9cole<\/em><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Je sais que certains items seront particuli\u00e8rement difficiles \u00e0 v\u00e9rifier. La diff\u00e9rence entre ma taille et celle de mon p\u00e8re, par exemple. Si, de mon c\u00f4t\u00e9, j\u2019ai grandi, il n\u2019a jamais cess\u00e9 de rapetisser. Jusqu\u2019\u00e0 atteindre la taille d\u2019un homme allong\u00e9 dans son lit, juste avant sa mort. Pour la longueur de mes doigts de pieds, autre exemple, il ne fait aucun doute qu\u2019ils ont grandi \u00e0 la m\u00eame vitesse que mes yeux. Quant \u00e0 la lune, elle fait ce qu\u2019elle veut. Elle monte, elle descend. On ne s\u2019int\u00e9resse l\u2019un \u00e0 l\u2019autre que quand on a quelque chose \u00e0 se dire.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre le coin de ma rue, l\u00e0 o\u00f9 se trouve la boulangerie, et la maison des parents, il doit y avoir environ cent-cinquante m\u00e8tres. Avec des jambes d\u2019enfant au retour de l\u2019\u00e9cole, apr\u00e8s avoir pass\u00e9 la journ\u00e9e en classe, j\u2019ai estim\u00e9 la dur\u00e9e pour effectuer ce trajet entre quatre et cinq minutes. En prenant mon temps. Dans mes souvenirs, parce que je n\u2019ai rien d\u2019autres que mes souvenirs pour tenter une comparaison, je mettais au moins vingt minutes. Une demi-heure le plus souvent. Je suis retourn\u00e9 dans cette rue, j\u2019ai refait le trajet et je me suis chronom\u00e9tr\u00e9. <br>Il n\u2019y a pas que le temps qui s\u2019est dilat\u00e9 \u00e0 cet endroit, il y a aussi les couleurs, la lumi\u00e8re, les odeurs. Si la boulangerie est toujours l\u00e0, pas s\u00fbr qu\u2019ils fassent encore cuire du pain l\u00e0-dedans. \u00c7a ne sent rien d\u2019autres que la rue, les voitures, les gens qui passent. Dans mes souvenirs, les maisons qui bordaient ce trajet \u00e9taient grises mais de la lumi\u00e8re et des couleurs jaillissaient des fen\u00eatres. Lorsque j\u2019y suis retourn\u00e9 cinquante ans plus tard, c\u2019\u00e9tait le contraire. Les fa\u00e7ades \u00e9taient peintes de couleurs claires et propres mais aucune vie ne transpirait des fen\u00eatres. M\u00eame ouvertes. <br>J\u2019avais un copain qui habitait au tout d\u00e9but de la rue. Il avait une chouette dans une cage et j\u2019allais souvent prendre de ses nouvelles. Le jeudi, on allait chercher des orvets pr\u00e8s de la rivi\u00e8re plus bas pour nourrir l\u2019oiseau. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, un copain de mon grand-fr\u00e8re \u00e9tait toujours sous une voiture \u00e0 essayer de la r\u00e9parer. Il me demandait de dire \u00e0 mon fr\u00e8re de venir le rejoindre pour l\u2019aider. Je crois que j\u2019oubliais de faire la commission le plus souvent. Il faut dire que trois portes plus loin, au rez-de-chauss\u00e9e, une dame un peu \u00e2g\u00e9e faisait des confitures et de la p\u00e2te de coings. Pas pour elle, pour les enfants du quartier. Pour moi, donc. J\u2019ai encore au coin de mes l\u00e8vres le go\u00fbt du sucre. <br>En cent-cinquante m\u00e8tres, vivait une grande partie de mon \u00e9cosyst\u00e8me d\u2019enfant. C\u2019est la raison pour laquelle je mettais une demi-heure \u00e0 les franchir. L\u2019\u00e9vidence, pourtant, ne peut effacer une question qui nourrit mes doutes : o\u00f9 est pass\u00e9 tout ce temps que j\u2019ai perdu en vieillissant ?<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque j\u2019avais quatorze ans, on allait souvent se baigner dans la retenue d\u2019eau d\u2019un barrage. C\u2019\u00e9tait interdit et, donc, c\u2019\u00e9tait l\u2019un de nos passe-temps favoris durant les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. Nous avions l\u2019\u00e2ge o\u00f9 pas grand chose ne nous arr\u00eate. Par d\u00e9fi, par pari, par fiert\u00e9. Un jour, j\u2019avais saut\u00e9 du haut du barrage pour plonger dans l\u2019eau verdoyante. On y \u00e9tait tous pass\u00e9, aucun de nous ne s\u2019\u00e9tait d\u00e9fil\u00e9. Je me souviens que lorsqu\u2019on touchait l\u2019eau, on prenait une telle claque qu\u2019elle nous assommait \u00e0 moiti\u00e9. Mais je ne me souviens pas d\u2019avoir eu peur avant de sauter. De l\u2019appr\u00e9hension, mais pas de peur. Je suis retourn\u00e9 \u00e0 cet endroit. Lorsque j\u2019y suis arriv\u00e9, je me suis d\u2019abord demand\u00e9 si je ne m\u2019\u00e9tais pas tromp\u00e9, si je n\u2019avais pas m\u00e9lang\u00e9 dans ma t\u00eate plusieurs souvenirs comme cela arrive parfois. Il n\u2019\u00e9tait pas possible que j\u2019ai plong\u00e9 depuis le haut de ce barrage. On avait d\u00fb le rehausser, on l\u2019avait modifi\u00e9 pour qu\u2019il soit plus haut. Ou alors, le niveau d\u2019eau avait consid\u00e9rablement baiss\u00e9. En y regardant de plus pr\u00e8s, en examinant l\u2019\u00e9tat des berges et les lignes que trace l\u2019eau sur les rochers, je reconnaissais le paysage de mon enfance m\u00eame si l\u2019eau \u00e9tait grise. Le temps, un demi-si\u00e8cle, avait simplement \u00e9lev\u00e9 cette hauteur. Il avait rajout\u00e9 l\u00e0 les pas que ma cour de r\u00e9cr\u00e9ation avait perdus. Il avait aussi vol\u00e9 la couleur de l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir, j\u2019irai parler \u00e0 la lune.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:12px\">Photo de\u00a0<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/@withluke?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Luke Stackpoole<\/a>\u00a0sur\u00a0<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/photos\/TRXSkmJb40c?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Unsplash<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je le sais, je l\u2019ai mesur\u00e9e plusieurs fois. Trente pas. La distance entre les deux platanes qui se trouvent dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation est exactement de trente pas. Je le sais mais, surtout, je garde le son et l\u2019image. Ma cour de r\u00e9cr\u00e9ation, mes pas. Mes souvenirs.J\u2019avais l\u2019\u00e2ge qu\u2019on a quand on va \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire. 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