{"id":92852,"date":"2022-09-16T12:23:49","date_gmt":"2022-09-16T10:23:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=92852"},"modified":"2026-03-14T17:33:40","modified_gmt":"2026-03-14T16:33:40","slug":"92852-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/92852-2\/","title":{"rendered":"#photofictions #01 | les dimanches \u00e0 l\u2019h\u00f4pital"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" data-id=\"92858\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/DSCF5342-1-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-92858\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/DSCF5342-1-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/DSCF5342-1-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/DSCF5342-1-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/DSCF5342-1-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/DSCF5342-1-2048x1536.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">U<em>n couloir d\u00e9sert&nbsp;; tout au bout de celui-ci, une porte herm\u00e9tique \u00e0 double battants. Au dessus de la porte sont affich\u00e9s des panneaux signal\u00e9tiques, parcours fl\u00e9ch\u00e9s, codes couleur. On y d\u00e9chiffre les mots \u00ab&nbsp;admissions&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Chirurgie&nbsp;\u00bb. Derri\u00e8re les battants ouverts se prolongent une enfilade d&rsquo;autres couloirs tout aussi d\u00e9sol\u00e9s mais plus sombres, \u00e0 l&rsquo;exception d&rsquo;une source de lumi\u00e8re jaillissant du dehors, \u00e0 travers la porte vitr\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 du point de fuite. Au premier plan, plusieurs rang\u00e9es de chaises sur poutre allant par trois sont align\u00e9es le long du mur de gauche, sous quatre grandes fen\u00eatres \u00e0 larges carreaux (dont l&rsquo;une est rogn\u00e9e par le cadre), entre lesquelles des petits boitiers rouges \u2013 dispositifs d&rsquo;alarme en cas d&rsquo;incendie \u2013 sont fix\u00e9s \u00e0 mi hauteur. Des \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9vision \u00e9teins ainsi qu&rsquo;un panneau sont suspendus sur le mur d&rsquo;en face. Concernant le panneau, il s&rsquo;agit d&rsquo;un agrandissement photographique&nbsp;: la vue a\u00e9rienne d&rsquo;un ensemble architectural en bord de mer<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les dimanches \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital<\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-2 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\"><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un taudis, c&rsquo;\u00e9tait. Nous n&rsquo;avions m\u00eame pas pris la peine de d\u00e9baller nos cartons&nbsp;: tous empil\u00e9s contre l&rsquo;unique mur qui ne suintait pas. De nouveau l&rsquo;expectative. Li\u00e8ge, sa mis\u00e8re, sa toxicomanie, ses travaux perp\u00e9tuels, on n&rsquo;en pouvait plus. Fin d\u00e9cembre, direction la c\u00f4te d&rsquo;Opale, chez ma m\u00e8re \u00e0 Berck Plage. No\u00ebl, nouvel an, les repas de f\u00eate, la famille aux petits oignons. \u00c7a ira, va, qu&rsquo;ils disaient. Vaut mieux que \u00e7a vous arrive maintenant qu&rsquo;avec la petite dans les pattes. C&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9vu pour le mois d&rsquo;avril. Les balades en baie d&rsquo;Authie nous regonfleraient \u00e0 bloc, l&rsquo;air du large laverait nos pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Puis il y avait ce Fujifilm X S-1 que ma compagne avait h\u00e9rit\u00e9 de son beau p\u00e8re. Ni elle ni moi ne savions comment cet engin fonctionnait, mais l&rsquo;enjeu \u00e9tait surtout de focaliser nos esprits sur une action concr\u00e8te. Tous les matins, donc, nous guettions l&rsquo;accalmie. Sit\u00f4t qu&rsquo;un rayon de soleil per\u00e7ait les nuages nous filions dehors \u00e0 l&rsquo;assaut d&rsquo;images. Son \u0153il \u00e0 elle, vierge de tous passifs avec le lieu, voyait les oyats courb\u00e9s sous les rafales de vent, la mer d\u00e9mont\u00e9e, la colonie de phoques affal\u00e9s sur les bancs de sable. Le mien ne parvenait pas \u00e0 se poser sans suspicion. &nbsp;<em>Pourquoi est-ce si calme&nbsp;?<\/em>, pensais je en marchant sur les plates-bandes de Sylvia Plath. Cette d\u00e9solation affirm\u00e9e par les amoncellements de sable aux angles des rues inhabit\u00e9es, ces volets clos, surplombant les enseignes criardes, et cette mer sans cesse en pr\u00e9sence. Quelque chose revenait me hanter comme un fant\u00f4me. Ma m\u00e9moire traquait les signes de vacuit\u00e9 pour y d\u00e9poser en creux des souvenirs d&rsquo;errances hospitali\u00e8res, ma paternit\u00e9 en pleine gestation s&rsquo;associant sans doute au d\u00e9c\u00e8s de ma grand-m\u00e8re, survenu six semaines plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Engonc\u00e9s dans nos v\u00eatements d&rsquo;hiver, main dans la main, nous arpentions les sept kilom\u00e8tres de plage au moins une fois par jour. Son \u0153il \u00e0 elle voguait vers la ligne d\u00e9partageant le ciel et la mer tandis que le mien lui tournait le dos, lorgnant du c\u00f4t\u00e9 nord de la plage, vers l&rsquo;institut Calot. Cet h\u00f4pital pavillonnaire de style flamand, con\u00e7u \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la haute bourgeoisie parisienne se passionnait pour les cures thermales, est aujourd&rsquo;hui r\u00e9put\u00e9 pour le traitement des maladies osseuses et neurologiques. La m\u00e9decine sp\u00e9cialis\u00e9e, c&rsquo;est ce qui fait vivre les berckois. \u00c0 contrario des vacanciers les infirmes habitent la plage en toute saison. Ils partagent avec les autochtones une exp\u00e9rience \u00e9reintante, celle d&rsquo;avoir la mer constamment sous les yeux. Oh les paysages maritimes, les jolies cartes postales, ils savent \u00e0 quoi s&rsquo;en tenir. Un hiver ici, c&rsquo;est comme un long dimanche \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les yeux braqu\u00e9s sur la fa\u00e7ade en brique de l&rsquo;institut, je les revoyais tous devant l&rsquo;entr\u00e9e principale. Ma grand-m\u00e8re y avait s\u00e9journ\u00e9 avant son d\u00e9c\u00e8s et j&rsquo;\u00e9tais venu lui rendre visite plusieurs fois de suite. Immanquablement ils \u00e9taient l\u00e0, toujours les m\u00eames, agglutin\u00e9s autour du cendrier en b\u00e9ton. Les mains, pour ceux qui pouvaient encore s&rsquo;en servir, t\u00e2tonnaient machinalement les poches \u00e0 la recherche du paquet de cigarettes. Je me souviens notamment d&rsquo;un type avec une t\u00eate plus grosse que son corps, assit comme une marionnette au repos dans son fauteuil \u00e9lectrique, un joystick plac\u00e9 sous le menton. Il y en avait un autre dont le visage m&rsquo;\u00e9tait familier. Je l&rsquo;avais plusieurs fois crois\u00e9 sur la place de l&rsquo;entonnoir \u00e0 jouer aux boules avec les anciens. Ses genoux se touchaient ; les jambes que l&rsquo;on devinait tr\u00e8s maigres formaient un \u00ab&nbsp;x&nbsp;\u00bb. On devinait des connexions puissantes entre eux. Et leur mani\u00e8re de faire groupe autour du cendrier ; ce contraste de leur pr\u00e9sence  avec celle, plus isol\u00e9e, des patients v\u00eatus de la blouse d&rsquo;h\u00f4pital marquant la condition provisoire de leur s\u00e9jour. Eux avaient leurs habits de civils&nbsp;: privil\u00e8ge d&rsquo;une libert\u00e9 conditionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De toute mani\u00e8re, pensais je, avec ou sans blouse on tra\u00eene l&rsquo;h\u00f4pital avec soi. Amiens, Paris, Lille&nbsp;: des couloirs et des couloirs. Mis bout \u00e0 bout \u00e7a en fait des kilom\u00e8tres de littoral. Sauf que moi j&rsquo;ai jamais vu la mer de ma fen\u00eatre. Puisque je n&rsquo;avais pas d&rsquo;h\u00e9mipl\u00e9gie, ni de parapl\u00e9gie, ni de mal de pott, mes parents devaient se farcir trente bornes au bas mot, et par l&rsquo;ancienne route encore&nbsp;! Trente bornes pied au plancher, vers un petit hosto plant\u00e9 en rase campagne. Aujourd&rsquo;hui c&rsquo;est diff\u00e9rent. Il y a bien le CHAM en p\u00e9riph\u00e9rie de la ville, mais quand j&rsquo;\u00e9tais gamin \u00e7a n&rsquo;existait pas. Si \u00e7a se trouve il n&rsquo;est plus l\u00e0, l&rsquo;h\u00f4pital. Ou alors il sert \u00e0 autre chose. Toujours est-il que si j&rsquo;en avais l&rsquo;occasion, je serais pr\u00eat \u00e0 payer cher pour qu&rsquo;on me laisse m&rsquo;y faufiler un jour. Plut\u00f4t m\u00eame la nuit, avec une lampe de poche. Je pourrais peut-\u00eatre y retrouver une preuve de mon passage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, finalement, quelques jours apr\u00e8s je me suis d\u00e9cid\u00e9. N&rsquo;ayant eu le courage de refaire les trente bornes qui me s\u00e9paraient de l&rsquo;h\u00f4pital de mon enfance, je me suis  rabattu sur l&rsquo;Institut. C&rsquo;\u00e9tait un dimanche en d\u00e9but d&rsquo;apr\u00e8s midi. Le cinq janvier deux mille vingt. Pas une voiture de gar\u00e9e sur le parking, sauf, pile au centre, mon vieux Berlingo de 99. Toujours \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur devant mon volant, je souffle un coup. Je n&rsquo;ai pas peur, je suis plut\u00f4t excit\u00e9. Je pense quand m\u00eame&nbsp;: \u00ab&nbsp;il faut avoir un grain pour avoir envie de passer ses dimanches \u00e0 photographier des couloirs d&rsquo;h\u00f4pital&nbsp;\u00bb. Je remonte jusqu&rsquo;en haut la tirette de mon manteau qui me donne une allure de bibendum, je rel\u00e8ve la capuche : on ne voit plus que mes yeux et mon nez. Je passe en bandouli\u00e8re la sacoche contenant le fameux Fujifilm. Un vent \u00e0 d\u00e9corner les b\u0153ufs gonfle tous les anneaux de la manche \u00e0 air en haut du b\u00e2timent d\u00e9saffect\u00e9 sur ma droite. Il se gorge de sable en plongeant \u00e0 pic dans les dunes d&rsquo;en face avant de d\u00e9charger sa cargaison cr\u00e9pitante sur mon pare-brise. Je tiens fermement la porte en sortant, puis je marche vers le porche le dos courb\u00e9. Certaines rafales me propulsent de quelques centim\u00e8tres sur le c\u00f4t\u00e9. Pass\u00e9 le porche, le vent cesse de souffler, la fa\u00e7ade faisant barrage. Pas une \u00e2me qui vive dans la cour. Personne non plus devant le cendrier en b\u00e9ton. La porte d&rsquo;entr\u00e9e d\u00e9tecte une pr\u00e9sence et s&rsquo;ouvre en faisant coulisser les deux panneaux vitr\u00e9s. J&rsquo;entends une voix qui provient des bureaux juste en face. Je fais mine de rien, je bifurque \u00e0 gauche. La voix m&rsquo;appelle, je me retourne. Un type sort du bureau, un vigile. Il vient \u00e0 ma rencontre. Ses yeux fixent l&rsquo;appareil photo puis remontent vers mon visage&nbsp;: Qu&rsquo;est-ce que vous faites, qu&rsquo;il me demande. Je viens prendre des photos, je lui r\u00e9ponds. En quelle honneur, il ajoute. J&rsquo;aime bien l&rsquo;architecture.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un couloir d\u00e9sert&nbsp;; tout au bout de celui-ci, une porte herm\u00e9tique \u00e0 double battants. Au dessus de la porte sont affich\u00e9s des panneaux signal\u00e9tiques, parcours fl\u00e9ch\u00e9s, codes couleur. 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