{"id":93087,"date":"2022-09-18T18:56:34","date_gmt":"2022-09-18T16:56:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=93087"},"modified":"2023-05-23T10:37:30","modified_gmt":"2023-05-23T08:37:30","slug":"photofictions-03-lire-dans-le-flou","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-03-lire-dans-le-flou\/","title":{"rendered":"#photofictions #03 |\u00a0lire dans le flou"},"content":{"rendered":"\n<p><em>sur le fond, des d\u00e9tails du quotidien |&nbsp;int\u00e9rieur | au bas de la photographie, dans la partie gauche, une table basse jonch\u00e9e d\u2019objets, un cendrier dans lequel on devine des bouts de m\u00e9gots jaunes, une photo repr\u00e9sentant un homme bien habill\u00e9 au sourire forc\u00e9, une cuill\u00e8re dans un pot de yaourt vide renvers\u00e9, un magazine ouvert, un stylo bille, un ticket de caisse, deux mouchoirs en papier froiss\u00e9s, une tasse rouge vide avec des traces de caf\u00e9 |&nbsp;au bas \u00e0 droite, un tapis aux motifs g\u00e9om\u00e9triques, une sandale de plage en caoutchouc, taille enfant, un \u00e9lastique pour les cheveux |&nbsp;dans le coin sup\u00e9rieur gauche, la lumi\u00e8re vive d\u2019un ext\u00e9rieur, le soleil \u00e0 travers une fen\u00eatre |&nbsp;rien que du blanc, de l\u2019aveuglant | impossible de voir ce qu\u2019il y a dehors, juste qu\u2019il y a un dehors |&nbsp;un ailleurs |&nbsp;en haut \u00e0 droite, rien |&nbsp;une masse noire projet\u00e9e depuis le centre | juste en-dessous, les contours flous d\u2019un oeil, d\u2019un nez | au centre, en haut, quelques cheveux noirs \u00e9tonnamment distincts semblent flotter en apesanteur | plus bas, plus petits, une main en bout de course va s\u2019\u00e9craser au sol, un bras tendu, un corps entrain\u00e9 par l\u2019\u00e9lan | entre, du mou, du gris\u00e2tre, du flou |&nbsp;la trace d\u2019un mouvement dans l\u2019instantan\u00e9<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019odeur du quotidien, la lumi\u00e8re de l\u2019ordinaire, le go\u00fbt fade de l\u2019\u00e9ternel pr\u00e9sent. Une image sans bruit. Une image comme un d\u00e9cor us\u00e9 par l\u2019immobilit\u00e9. Au centre, tout est flou. Lire dans le tout, lire dans le flou. Imaginer le mouvement, sentir la col\u00e8re monter dans le bras, dans la paume de la main, dans les doigts. Sentir la main se remplir de col\u00e8re, la sentir partir, la sentir \u00eatre projet\u00e9e comme une balle, un boulet de canon. Sentir la main s\u2019\u00e9craser sur une joue molle, flasque, d\u00e9goulinante. Juste un contact pour d\u00e9charger la col\u00e8re de cette main vengeresse. Et la voir emport\u00e9e par son \u00e9lan. Et le bras. Et le corps. Et le vide qui subsiste apr\u00e8s cette d\u00e9charge instantan\u00e9e de col\u00e8re. Peut-\u00eatre un regret qui appara\u00eet comme un flash. Non, rien. Rien d\u2019autre que le vide, le silence. Lire dans le flou. Savoir la douleur qui arrive juste avant l\u2019\u00e9clair. Savoir l\u2019irr\u00e9m\u00e9diable, savoir l\u2019\u00e9vidence. Vouloir tout arr\u00eater. Effacer le mot de trop, le geste de trop, le regard de trop. De trop plein. Remplir le vide d\u2019autres mots, d\u2019autres gestes, d\u2019autres regards. R\u00e9\u00e9valuer le trop tard. Vouloir anticiper la douleur de l\u2019autre. Vouloir anticiper sa douleur. Juste le temps de fermer les yeux et d\u2019amorcer un mouvement avec la t\u00eate pour att\u00e9nuer le choc. Juste le temps de le ralentir. Trop tard. Lire dans le flou tout ce qu\u2019on n\u2019a pas vu, tout ce qu\u2019on n\u2019a pas entendu, senti, imagin\u00e9, pens\u00e9, aim\u00e9, go\u00fbt\u00e9, respir\u00e9. Lire dans le flou invisible dans le viseur de mon appareil photo mais qui, je le sais, inondera l\u2019image. Lire dans le flou mon impuissance, ma passivit\u00e9, ma culpabilit\u00e9. J\u2019ai laiss\u00e9 faire. J\u2019ai laiss\u00e9 la col\u00e8re d\u00e9border. Je l\u2019ai laiss\u00e9 monter, bouillir, exploser. J\u2019ai laiss\u00e9 la gifle partir, je l\u2019ai laiss\u00e9 atterrir. J\u2019ai laiss\u00e9 faire. J\u2019ai laiss\u00e9 la douleur s\u2019installer, s\u2019immiscer. Je l\u2019ai laiss\u00e9 gonfler dans\u00a0 la joue, dans le corps, dans l\u2019\u00e2me. J\u2019ai laiss\u00e9. J\u2019ai juste appuy\u00e9 sur le d\u00e9clencheur de mon appareil photo. Lire dans le flou. Je suis \u00e0 la fois celui qui a donn\u00e9 la gifle et celui qui l&rsquo;a re\u00e7ue. Je suis tout ce flou. Je suis le triste messager du d\u00e9samour ordinaire. Je garde pour stigmate cette photo d\u2019un essentiel flou devant un d\u00e9cor si net, un cendrier rempli de m\u00e9gots jaunes, une photo du grand-p\u00e8re en costume, un vestige de yaourt, un programme t\u00e9l\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:12px\">Photo de\u00a0<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/@tyaglovsky?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Serhii Tyaglovsky<\/a>\u00a0sur\u00a0<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/photos\/Ay_HG60pHHw?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Unsplash<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>sur le fond, des d\u00e9tails du quotidien |&nbsp;int\u00e9rieur | au bas de la photographie, dans la partie gauche, une table basse jonch\u00e9e d\u2019objets, un cendrier dans lequel on devine des bouts de m\u00e9gots jaunes, une photo repr\u00e9sentant un homme bien habill\u00e9 au sourire forc\u00e9, une cuill\u00e8re dans un pot de yaourt vide renvers\u00e9, un magazine ouvert, un stylo bille, un <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-03-lire-dans-le-flou\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#photofictions #03 |\u00a0lire dans le flou<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":352,"featured_media":93088,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3844,3815],"tags":[],"class_list":["post-93087","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-03_nangoldin","category-photofictions"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93087","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/352"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=93087"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93087\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/93088"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=93087"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=93087"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=93087"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}