{"id":936,"date":"2019-06-15T03:17:16","date_gmt":"2019-06-15T01:17:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=936"},"modified":"2019-06-15T04:14:32","modified_gmt":"2019-06-15T02:14:32","slug":"sols","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/sols\/","title":{"rendered":"Sols"},"content":{"rendered":"\n<p>Et bient\u00f4t, quand sol et plafond dangereusement se seront rapproch\u00e9s, jusqu\u2019\u00e0 ne laisser m\u00eame pas de quoi respirer, -respirer, \u00e0 quoi bon?-, quand mon plafond sera si bas qu\u2019il n\u2019aura du plafond que ce maigre avantage d\u2019\u00eatre un peu au-dessus du sol et \u00e0 peine au-dessus de mon cr\u00e2ne, quand sol et sol alors avaleront mon visage comme deux bises serr\u00e9es comme un baiser, quand sol et sol me toiseront jusqu\u2019au poudroiement de mes os, l\u2019\u00e9clat total de ma peau, la disparition vive de chaque muscle, alors je me souviendrai, soudain, comme on se r\u00e9veille en sursaut d\u2019un r\u00eave et on t\u00e2te sa peau vivante, je me souviendrai, soudain, de mes petites cuisses de grenouille tendues au carrelage frais de la maison du Var ouverte et des fourmis noires qui passaient du jardin \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur au dedans m\u00eame de mes short, des fourmis du Sud, s\u00e8ches, grandes, bien d\u00e9coup\u00e9es en parties, pas celles les toutes petites comme des traits, les fourmis qu\u2019on aurait dit presque craquantes comme pointill\u00e9s et biscuits secs, je me souviendrai du sol frais parmi sinon le dehors chaud, et mes cuisses \u00e9taient des joues, et que sur un des murs de la grande pi\u00e8ce ouverte de mai il y avait cette photo immense de ma m\u00e8re agenouill\u00e9e \u00e0 l\u2019herbe, et l\u2019herbe \u00e9tait sensuelle et je reconnaissais bien les cheveux de ma m\u00e8re mais pas tr\u00e8s bien le reste, et aujourd\u2019hui je crois que la photo a d\u00fb \u00eatre prise apr\u00e8s l\u2019amour, et avant m\u00eame que les tiges vertes se soient compl\u00e8tement redress\u00e9es des deux corps, couch\u00e9s l\u2019un sur l\u2019autre et sur l\u2019herbe, de mon p\u00e8re et ma m\u00e8re, le sexe sombre de ma m\u00e8re une fourmi noire \u00e0 rouler entre les mains de mon p\u00e8re, et sous le tee-shirt de ma m\u00e8re sur la photo sa peau devait \u00eatre encore froiss\u00e9e, marqu\u00e9e, de ce chahut ras, et ma m\u00e8re, je m\u2019en souviens aussi, maintenant je m\u2019en souviens, avait un brin d\u2019herbe \u00e0 la bouche, sur le c\u00f4t\u00e9 des l\u00e8vres, mais moi mes cuisses \u00e0 sucer le sol comme ces poissons laveurs d\u2019aquarium, je ne savais rien de ces grands saisissements des bouches l\u2019une par l\u2019autre, rien de l\u2019amour, \u00e0 peine un peu de l\u2019obscure morphologie des fourmis, qu\u2019il \u00e9tait possible de couper en deux de fa\u00e7on \u00e0 ce que t\u00eate et ventre soient \u00e0 l\u2019un et l\u2019autre bout d\u2019un carreau de carrelage et le ventre poursuivait ses torsions encore un peu apr\u00e8s cette hachure, comme roulaient toutes seules mes perles sous les meubles apr\u00e8s que j\u2019eus par m\u00e9garde\u00a0\u00a0bris\u00e9 le bracelet \u00e0 mon poignet et il ne suffisait pas de les voir, il fallait encore les ramener, plonger le bras sous les meubles et d\u2019une main \u00e0 plat ramener les perles au rivage du sol visible au centre de la pi\u00e8ce, et laborieusement reconstituer le bracelet, sur un fil souvent moins tendu que le premier, un fil maison de couture et pas le bon fil expr\u00e8s des bracelets qui, m\u00eame si effectivement il craquait, le temps qu\u2019il durait du moins \u00e9tait tendu et serr\u00e9, et pas le petit vague du fil aiguille qui ne tenait ni les perles ni mon poignet et je devais bien me r\u00e9soudre alors \u00e0 la perte r\u00e9elle de ce premier bracelet, dont une perle au moins\u00a0\u00a0courait d\u2019ailleurs encore sous l\u2019armoire et mon bracelet alors \u00e9tait \u00e0 mon bras un peu distendu et pas fini, comme ma bouche apr\u00e8s les dents trou\u00e9es de lait. Entre sol et sol et tr\u00e8s loin du ciel, j\u2019aurais oubli\u00e9 sans doute que je ne me suis jamais assise dans la station Saint Lazare et alors que chaque matin chaque soir des femmes inlassablement r\u00e9p\u00e9tent, agenouill\u00e9es, que Dieu nous b\u00e9nisse et qu\u2019on les aide, qu\u2019on leur vienne en aide, et parfois devant elles, par- terre, jouent des enfants, comme dans les parcs sur les tapis \u00e0 jouer les b\u00e9b\u00e9s qu\u2019on vient juste de langer et qui batifolent. J\u2019aurais oubli\u00e9 les gar\u00e7ons des bureaux des grandes tours d\u2019entreprises, qui vont, \u00e0 midi du ramadan moite, s\u2019allonger dans les toilettes handicap\u00e9s, sur du papier toilettes tendu, et qui s\u2019endorment, et lorsque quelqu\u2019un tente d\u2019ouvrir\u00a0\u00a0la porte et les r\u00e9veille, les gar\u00e7ons sursautent comme des chiens qu\u2019on coupe dans leurs r\u00eaves, et ils doivent se rappeler o\u00f9 ils sont et ce qu\u2019ils font, l\u00e0, d\u2019\u00eatre allong\u00e9 dans une pi\u00e8ce toute enti\u00e8re carrel\u00e9e, pas que les sols les murs aussi, parce que c\u2019est des toilettes \u00e7a doit \u00eatre des toilettes, les toilettes de l\u2019entreprise, ha oui l\u2019entreprise, et \u00e7a fait d\u00e9j\u00e0 un moment qu\u2019il n\u2019est plus midi mais d\u00e9j\u00e0 bien l\u2019heure d\u2019y retourner. Dans le d\u00e9sert on ne peut pas s\u2019allonger. Sur le d\u00e9sert on ne peut pas. M\u00eame que les pieds, \u00e7a br\u00fble. Est-ce-que je me souviendrai des moquettes qui faisaient tousser l\u2019asthme de mon p\u00e8re, du sol mou pneu en bas des toboggans, des tapis de gym qu\u2019il fallait tirer en d\u00e9but de s\u00e9ance et ramener contre le mur en fin d\u2019heure, des galets terribles d\u2019avant \u00eatre enfin dans la mer et sans sol du tout juste \u00e0 flotter? Des randonn\u00e9es que mon p\u00e8re et moi seulement finissions pieds nus, et de la petite m\u00e9decine sauvage de mon p\u00e8re, y\u2019a rien que \u00e7a de bon, un ruisseau et a\u00e9rer. Et de mon p\u00e8re plus tard, malade, qui doit passer par le quatre pattes pour se relever. Du sol des jeux vid\u00e9os, comme du parquet flottant, o\u00f9 il fallait nettoyer les vomis des enfants apr\u00e8s les attractions, et le sol \u00e9tait plus r\u00e9aliste que toute ma vie, et essuyer les pisses des vieillards aux alentours des maisons de retraite. Et quand enfin j\u2019aurai tout oubli\u00e9, dans le grand puits des r\u00eaves et d\u2019\u00eatre morte, le sol se rappellera peut-\u00eatre des couches balanc\u00e9es de la table \u00e0 langer au carrelage, pour les jeter, et du tout doux du gros pouce de pied, des petites t\u00eates du boulier des orteils, des paumes sur lesquelles on appuie pour se relever et qui gardent la marque, des roues rondes des cousines et de mes pi\u00e8tres cabrioles, et de l\u2019ongle du fr\u00e8re sur lequel j\u2019avais referm\u00e9 la porte alors qu\u2019il me glissait par terre un mot gentil, l\u2019ongle violet et puis noir et puis apr\u00e8s qui \u00e9tait tomb\u00e9, laissant nue et d\u00e9calott\u00e9e soudain sa phalange.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Et bient\u00f4t, quand sol et plafond dangereusement se seront rapproch\u00e9s, jusqu\u2019\u00e0 ne laisser m\u00eame pas de quoi respirer, -respirer, \u00e0 quoi bon?-, quand mon plafond sera si bas qu\u2019il n\u2019aura du plafond que ce maigre avantage d\u2019\u00eatre un peu au-dessus du sol et \u00e0 peine au-dessus de mon cr\u00e2ne, quand sol et sol alors avaleront mon visage comme deux bises <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/sols\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Sols<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":35,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[38],"tags":[],"class_list":["post-936","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-01-une-phrase-des-sols"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/936","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/35"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=936"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/936\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=936"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=936"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=936"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}