{"id":93746,"date":"2022-09-26T15:46:13","date_gmt":"2022-09-26T13:46:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=93746"},"modified":"2022-09-26T17:48:11","modified_gmt":"2022-09-26T15:48:11","slug":"meriem","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/meriem\/","title":{"rendered":"#photofictions #03 |\u00a0Meriem"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Au milieu du salon, c\u2019est une femme sans \u00e2ge, la taille \u00e9paisse, dans une robe de tissu l\u00e9ger \u00e0 bretelles fines. Elle porte de lourdes lunettes et un sourire en dents de piano. Elle a la t\u00eate pench\u00e9e sur ses chats qui entourent ses jambes nues. On ne peut pas les compter.&nbsp;Autour, un appartement tunisien des ann\u00e9es 20, construit \u00e0 la fran\u00e7aise, avec derri\u00e8re les hauts rideaux d\u2019organdi, flottant autour des ventilateurs, de minuscules balcons arrondis qui invitent \u00e0 la s\u00e9r\u00e9nade. Au sol, les carreaux de fa\u00efence \u00e0 motifs art d\u00e9co, et par dessus le fatras de meubles sombres, de napperons, vases de cristal, coussins brod\u00e9s de perles. De vieux livres aux reliures de cuir sont empil\u00e9s dans une biblioth\u00e8que vitr\u00e9e ; et, bien rang\u00e9s sur les murs, des peintures avec de petits enfants qui se tiennent par la main, de vieilles photos, quelques marines. Et surtout \u00e0 droite du t\u00e9l\u00e9viseur projetant des feuilletons fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019eau de rose, un p\u00eale-m\u00eale de portraits imprim\u00e9s du m\u00eame homme souriant, s\u00e9ducteur, en chemise claire et gourmette en argent, une rose s\u00e9ch\u00e9e et un petit message imprim\u00e9 sur une feuille A4 en lettres gothiques.&nbsp;Ce qu\u2019on ne voit pas, c\u2019est la poussi\u00e8re chaude de la ville, l\u2019odeur t\u00e9nue d\u2019urine de chat, les volutes d\u2019encens \u00e0 la rose. C\u2019est le bourdonnement de la circulation, les chiens qui aboient, en partie camoufl\u00e9s par le son bruyant du poste de TV, et par dessus, la voix enjou\u00e9e de Meriem.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">des chats, elle en a huit, et encore deux sur le perrons, si elle pouvait elle les recueillerait tous, les petits fam\u00e9liques de la medina, elle pr\u00e9f\u00e8re les chats aux humains, ils sont plus calins, plus faciles aussi, sauf quand ils pissent sur les rideaux. Dans ces cas-l\u00e0, elle les traite de p\u00e9tasses, Jasmine, Rose, Choupette, comme quand elle croise une fille en niqab. C\u2019\u00e9tait Poppie sa pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, un bijou avec sa robe de fourrure blanche, d\u00e9licate comme tout, et adorable avec \u00e7a, toujours \u00e0 en demande de caresses, l\u2019aurait pas fait de mal \u00e0 une mouche. C\u2019est quand Poppie est morte qu\u2019elle a commenc\u00e9 \u00e0 prendre des somnif\u00e8res.&nbsp;Avant jusque tard dans la nuit, elle regardait des vieux films en noir et blanc, \u00e7a lui rappellait quand elle \u00e9tait petite fille, qu\u2019elle vivait encore avec ses parents. L\u2019appartement \u00e9tait \u00e0 eux, elle n\u2019a rien touch\u00e9, juste rajout\u00e9 son bazar, faut pas faire attention, elle sait pas jeter, elle garde ou elle donne. Son p\u00e8re \u00e9tait g\u00e9ologue, sa m\u00e8re suivait, ils ont un peu voyag\u00e9, au Mali surtout, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle a pris l\u2019habitude de jeter des cacahu\u00e8tes dans son coca-cola. Elle touille et en chipe une qu\u2019elle su\u00e7ote dans la cuill\u00e8re. Elle sait o\u00f9 se trouve le meilleur vendeur de cacahu\u00e8tes du zouk, fra\u00eeches et tout, bon march\u00e9, elle peut te le faire voir.&nbsp;Elle ne parle pas vraiment le tunisien, chez eux on parlait fran\u00e7ais, \u00e0 l\u2019\u00e9cole aussi. L\u2019\u00e9cole, c\u2019\u00e9tait pas trop son truc, elle c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t les gar\u00e7ons, les beaux habits. Apr\u00e8s ses \u00e9tudes dans la haute couture, on lui a bien propos\u00e9 de rester \u00e0 Paris, mais elle a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rentrer chez elle en Tunisie. Si elle avait su, rends-toi compte. Elle \u00e9tait belle et se confectionnait de magnifiques robes, quel succ\u00e8s elle avait, si tu savais, regarde les photos. Elle est rest\u00e9e sans mari, sans enfant jusqu\u2019\u00e0 quarante-cinq ans, et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle a retrouv\u00e9 son amour de jeunesse, Alain. Sur facebook, tu y crois toi ? Ils se sont revus, ils sont tomb\u00e9s amoureux, il \u00e9tait en plein divorce, cette affeuse bonne femme lui en a fait baver, il a plus revu sa fille avec \u00e7a. Il avait un cancer, il est rest\u00e9 deux ans chez elle, elle s\u2019en est occup\u00e9e comme de l\u2019enfant qu\u2019ils n\u2019ont jamais eu, jusqu\u2019\u00e0 sa mort en 2013. C\u2019\u00e9taient les plus belles ann\u00e9es de sa vie. Ils se sont mari\u00e9s juste avant la fin, elle porte son nom aujourd\u2019hui.&nbsp;Sa grand-m\u00e8re, elle \u00e9tait m\u00e9dium, et elle est certaine qu\u2019elle aussi elle sent des choses, parfois \u00e7a passe une g\u00e9n\u00e9ration, alors elle lit des livres sur les signes, pour ne pas rater ceux de son mari et de ses parents.&nbsp;<br>Un jour, un papillon blanc est venu du cimeti\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 chez elle. Elle a tout de suite compris que c\u2019\u00e9tait son cousin, alors elle lui a dit : \u00ab&nbsp;tu diras bonjour \u00e0 mon mari&nbsp;\u00bb. Et il est reparti d\u2019o\u00f9 il \u00e9tait venu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au milieu du salon, c\u2019est une femme sans \u00e2ge, la taille \u00e9paisse, dans une robe de tissu l\u00e9ger \u00e0 bretelles fines. Elle porte de lourdes lunettes et un sourire en dents de piano. Elle a la t\u00eate pench\u00e9e sur ses chats qui entourent ses jambes nues. 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