{"id":93857,"date":"2022-09-27T19:48:06","date_gmt":"2022-09-27T17:48:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=93857"},"modified":"2022-11-11T14:38:47","modified_gmt":"2022-11-11T13:38:47","slug":"photofiction-04-lhomme-assis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofiction-04-lhomme-assis\/","title":{"rendered":"#photofictions #04 |\u00a0l\u2019homme assis"},"content":{"rendered":"\n<p>Si je faisais des photos de lui, dans son fauteuil roulant devant ce mur peint d\u00e9bordant de couleurs, je m\u2019assi\u00e9rais sur un tabouret. Pour \u00eatre \u00e0 sa hauteur, m\u00eame si je suis petite. Debout <em>il serait bien trop grand<\/em>, je serais encore plus petite. D\u2019ailleurs <em>peut-il se tenir debout&nbsp;<\/em>? Alors <em>il serait call\u00e9 sur le dossier de son fauteuil<\/em>, comme dans un rocking-chair improbable. Je cadrerais son visage et l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de son corps. On appelle \u00e7a un portrait en pied. Je le regarderais, enfin, j\u2019observerais tout son corps, dans le cadre de mon viseur. Dans le face \u00e0 face de la vie ordinaire, je n\u2019aurais pas os\u00e9 le fixer si longtemps, si ouvertement. Mais l\u00e0 s\u2019il me le permettait, je regarderais son vaste corps peut-\u00eatre d\u00e9pli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent je le vois l\u00e0 pr\u00e8s de la porte du caf\u00e9 de l\u2019angle, l\u00e0 ou juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 devant le mur peint sous les branches de bignoles qui d\u00e9gueulent. Montreuil aime le street art repr\u00e9sentant des jeunes en pleine course et la v\u00e9g\u00e9tation se d\u00e9veloppe bien \u00e0 Montreuil. Et lui, l\u00e0, plant\u00e9, il ne fait rien, je ne sais ce qu\u2019il aimerait faire, comment il en est arriv\u00e9 l\u00e0. Le temps, l\u2019immobilit\u00e9 doivent lui sembler longs. Il n\u2019est pas si vieux. Je dirais la trentaine. Recroquevill\u00e9, repli\u00e9, abim\u00e9 mais la trentaine tout de m\u00eame. Je n\u2019ai jamais vraiment os\u00e9 regarder le bas de son corps. Pourtant au fil des mois j\u2019en suis venue \u00e0 lui adresser un timide \u00ab&nbsp;Bonjour&nbsp;\u00bb, presque souriant, en passant. Je fais comme avec les autres personnes crois\u00e9es ou plut\u00f4t les silhouettes du quartier, celles qui ne sont qu\u2019apparences, statures, d\u00e9marches. Je salue sans attente. Souvent une voix r\u00e9pond. La sienne, je ne la connais pas. Lui, je l\u2019imagine d\u2019origine alg\u00e9rienne, m\u00eame si je ne sais pas reconnaitre les langues arabes des berb\u00e8res ou kabyles. Il me para\u00eet sans voix.<\/p>\n\n\n\n<p>Jamais je n\u2019ai os\u00e9 regarder vraiment ce qu\u2019il en est de ses jambes. Incapable de savoir s\u2019il les a encore. Enti\u00e8res, en partie, les deux, une seule. <em>Allong\u00e9 dans un lit, il doit \u00eatre long. Et maigre. <\/em>Dehors, son buste est couvert de vestes de jogging incolores. Et sous ces v\u00eatements qui ne r\u00e9chauffent pas tant que \u00e7a, <em>est-il tatou\u00e9&nbsp;? Ses bras sont-ils forts&nbsp;<\/em>? <em>Muscl\u00e9s&nbsp;? Quelles cicatrices&nbsp;le marquent? Quelles blessures se dissimulent?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il est aussi un visage aux joues creus\u00e9es, j\u2019allais \u00e9crire jours creus\u00e9s, aux yeux noirs enfonc\u00e9s dans leurs orbites, une peau mate pas nette et des dents qui sont comme elles sont. Je situe <em>sa souffrance vers les \u00e9paules, plut\u00f4t vers les clavicules, aux os saillants j\u2019en suis persuad\u00e9e. Je ne sais pas trop pourquoi mais c\u2019est l\u00e0 que je per\u00e7ois, le centre du choc, l\u2019impact de je ne sais quoi. Et sa souffrance, silencieuse et discr\u00e8te<\/em>, tel un ange gardien ayant une dette, ayant failli, coinc\u00e9 entre cou et \u00e9paule, \u00e0 regarder les autres bouger, \u00e0 lui chuchoter je ne sais quoi, \u00e0 mesurer peut-\u00eatre, les d\u00e9g\u00e2ts de la vie des autres. \u00c7a n\u2019adoucit en rien la sienne, mais tout de m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Et ses potes debout, autour, plus ou moins causants, semblent ne rien voir, m\u00eame pas les oiseaux. Eux debout sur le trottoir \u00e0 trainer pendant des heures comme \u00e0 Tanger, Alger ou Tunis. Ils peuvent marcher mais ils restent l\u00e0, en attente de rien, pr\u00e8s du rade de l\u2019angle de la rue. Souvent les m\u00eames hommes, des plus \u00e2g\u00e9s que lui. Un monde d\u2019homme les orientaux. Une garde rapproch\u00e9e pour le porter peut-\u00eatre parfois. Je n\u2019ai pas remarqu\u00e9 pas ce qu\u2019ils boivent, s\u2019ils boivent, ce que lui il boit. <em>Lui est-il difficile de tenir quelque chose dans sa main&nbsp;<\/em>? Je n\u2019ai pas regard\u00e9 la mobilit\u00e9 de ses membres sup\u00e9rieurs. Mais qu\u2019est-ce que je regarde quand je regarde cet homme, cet homme dont je ne sais rien, mais \u00e0 qui je pourrais attribuer une histoire, des hypoth\u00e8ses de d\u00e9raillements. Est-ce moi qui d\u00e9raille&nbsp;? N\u2019est-ce pas moi qui lui attribue une souffrance qui ne serait pas la sienne&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Si il acceptait que je fasse des photos de lui sur sa chaise, moi assise sur un tabouret, je cadrerais de face. Ce serait un jour o\u00f9 la lumi\u00e8re solaire serait d\u00e9licate, caressante. Comme une chaleur douce, une lumi\u00e8re de pr\u00e9f\u00e9rence lat\u00e9rale et le mur peint en fond. Au d\u00e9but, je serais plut\u00f4t satisfaite qu\u2019il accepte que je le photographie, mais, apr\u00e8s coup si je peux dire, je me demanderais quelles raisons le poussent \u00e0 accepter. Moi qui connais mes motivations, je me demanderais ce qu\u2019il se raconterait sur moi, ce qu\u2019il m\u2019attribuerait comme intention \u00e0 travers les mots que je lui aurais dit pour le convaincre de poser.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses blessures me renverraient aux miennes, int\u00e9rieures, sans doute invisibles \u00e0 premi\u00e8re vue. Je ne pourrais pas lui parler de ma souffrance \u00e9videmment, cela lui semblerait, enfin je lui attribue une pens\u00e9e de plus, d\u00e9plac\u00e9, ind\u00e9cent. Je ne sais pas si ce le serait. De quoi pourrions-nous parler&nbsp;? On pourrait se parler d\u2019humain \u00e0 d\u2019humain, de solitude, au del\u00e0 des conditions de vie de chacun. Moi femme blanche, de l\u2019\u00e2ge de sa m\u00e8re, vivant dans ce quartier o\u00f9 cohabite d\u2019une certaine mixit\u00e9 sociale, o\u00f9 les au-dessous du seuil de pauvret\u00e9 et les habitants de maisons valant plus d\u2019un million marchent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Je parais m\u2019\u00e9loigner du sujet, mais pas tant que \u00e7a de lui. <em>Lui l\u00e0 dans son fauteuil roulant, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, avec sa gravit\u00e9<\/em> et moi avec la mienne, pas si loin. Pas loin et pourtant je devrais prendre de la distance pour le photographier, une certaine distance en restant sur place, du recul comme on dit, alors que je me serais avancer vers lui. Je ne me tiendrais pas dans la distance physique des jours o\u00f9 je lui dis \u00ab&nbsp;Bonjour \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019irai plus dans un h\u00f4pital psychiatrique, ni dans les campagnes fran\u00e7aises meurtries rencontrer les d\u00e9favoris\u00e9s de toutes sortes, de tous genres, je resterai l\u00e0. \u00catre attentive \u00e0 la douleur banalis\u00e9e du monde, \u00e0 la douleur de vivre des autres et en faire des photos touchantes, n\u2019est-ce pas cela \u00eatre photographe documentaire&nbsp;? N\u2019est-ce que cela&nbsp;? Que faisait Avedon lorsqu\u2019il scrutait les am\u00e9ricains ruraux&nbsp;? Qu\u2019avait-il en t\u00eate lors de cette s\u00e9rie de rencontres&nbsp;? Qu\u2019est-ce que je ferais si je faisais des photos de cet homme&nbsp;? Qu\u2019est-ce qu\u2019on photographie lorsqu\u2019on photographie&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Comme photographe puis-je d\u00e9cemment dire aux gens que c\u2019est leur souffrance intime qui m\u2019int\u00e9resse. Et pourtant quoi d\u2019autre que l\u2019intime souffrance nous int\u00e9resse&nbsp;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si je faisais des photos de lui, dans son fauteuil roulant devant ce mur peint d\u00e9bordant de couleurs, je m\u2019assi\u00e9rais sur un tabouret. Pour \u00eatre \u00e0 sa hauteur, m\u00eame si je suis petite. Debout il serait bien trop grand, je serais encore plus petite. D\u2019ailleurs peut-il se tenir debout&nbsp;? 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