{"id":94031,"date":"2022-09-30T08:00:52","date_gmt":"2022-09-30T06:00:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=94031"},"modified":"2022-09-30T08:00:54","modified_gmt":"2022-09-30T06:00:54","slug":"photofictions-04-trois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-04-trois\/","title":{"rendered":"#photofictions #04 | trois"},"content":{"rendered":"\n<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019elle photographie, celle-l\u00e0&nbsp;? Elle veut ma photo&nbsp;? Oui, on dirait. Pourtant le rideau me d\u00e9robe \u00e0 son appareil fouineur. Elle en a apr\u00e8s ma maison, on dirait. Fait-elle du rep\u00e9rage pour un \u00e9ventuel cambriolage&nbsp;? Quand on vit seule on finit pas gamberger. C\u2019est normal. Il faut sortir, il me dit, le m\u00e9decin, vous n\u2019avez pas envie, forcez-vous. \u00c7a ne se fait pas tout de m\u00eame de photographie la maison des gens&nbsp;? Si&nbsp;? On a le droit&nbsp;? Je sortirais bien pour lui dire ma fa\u00e7on de penser&nbsp;? Ouvrir ma fen\u00eatre d\u2019un coup et l\u2019interpeler. \u00c7a la ferait sursauter. Surprendre la photographe et provoquer le mouvement involontaire qui lui g\u00e2chera sa photo, la rendra toute floue. Barr\u00e9e au d\u00e9veloppement, on la lui rendrait. Est-ce que cela se fait encore&nbsp;? Mais ce n\u2019est m\u00eame pas une photographe, c\u2019est une touriste qui clique sur tout ce qui l\u2019entoure, sans distinction. Il y en a d\u2019autres, plus belles, plus affriolantes \u00e0 immortaliser. Elle n\u2019aura que la moiti\u00e9 de ma t\u00eate, l\u2019autre est cach\u00e9e par le rideau. La moiti\u00e9 de mon corps aussi, l\u2019autre est en dessous du bord de la fen\u00eatre. Heureusement que je me suis habill\u00e9e ce matin et que je me suis coiff\u00e9e. &nbsp;C\u2019est pour un rep\u00e9rage, j\u2019en suis s\u00fbre, maintenant qu\u2019elle photographie le nom de la rue. C\u2019est lui qui a d\u00fb l\u2019attirer. Rue des mines d\u2019or. Qu\u2019est-ce qu\u2019elle croit trouver chez moi&nbsp;? Ce n\u2019est pas parce que mon mari a trouv\u00e9 dr\u00f4le de la nommer ainsi, notre maison\u2026 La P\u00e9pite, pour la plus petite de la rue, il trouvait \u00e7a dr\u00f4le. Il y en a eu une plus loin qu\u2019ils ont appel\u00e9 Le Filon. Ils nous ont copi\u00e9s, c\u2019est s\u00fbr. C\u2019est Roger qui a eu l\u2019id\u00e9e le premier.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il me fallait une photo en buste, je prendrais celle-l\u00e0. Elle sur la plage apr\u00e8s une baignade de fin septembre, la mer grise, le ciel gris, le sable terne, un filtre verd\u00e2tre, une harmonie en somme. Les rochers derri\u00e8re elle, ceux qui bordent la cale qu\u2019ils descendent avec leur tracteur et leur bateau \u00e0 moteur sur remorque ou les trotteurs. Du noir et du vert-de-gris, ce serait pour le fond et au premier plan son maillot noir d\u2019une texture dont on d\u00e9duisait de suite qu\u2019il avait co\u00fbt\u00e9 cher. La coupe emprisonnait parfaitement la poitrine qu\u2019elle avait g\u00e9n\u00e9reuse sans d\u00e9bordement pourtant. Et deux anneaux dor\u00e9s sobres et \u00e9l\u00e9gants, malgr\u00e9 leur grandeur, en m\u00e9tal bossel\u00e9s de forme carr\u00e9e, pour attacher les bretelles. Le visage nu sans lunettes sous la lumi\u00e8re de la fin d\u2019apr\u00e8s-midi faisait comme une offrande. M\u00eame les rides autour des yeux s\u2019\u00e9taient \u00e9vanouies. La peau bronz\u00e9e contrastait avec quelque chose d\u2019\u00e9mouvant dans le visage. \u00c0 part le dor\u00e9 des attaches des bretelles, deux perles aux oreilles pour seule frivolit\u00e9. Et tout autour du visage les cheveux avaient \u00e9t\u00e9 tir\u00e9s \u00e0 part la frange fournie et raide d\u2019une blancheur qui tranchait avec le reste. Qui le soulignait. Ce qu\u2019elle aurait pens\u00e9 si j\u2019avais pris cette photo&nbsp;? Que j\u2019\u00e9tais amoureux ou que j\u2019\u00e9tais en train de m\u2019\u00e9prendre d\u2019elle. La photo parfaite, capable de capter tout ce que je viens de d\u00e9crire, qui \u00e0 elle seule aurait apport\u00e9 de l\u2019eau au moulin d\u2019elle imaginant que j\u2019\u00e9tais subjugu\u00e9. Mais je n\u2019\u00e9tais pas photographe. Ni amoureux. Je voulais juste saisir l\u2019insaisissable, son grand corps muscl\u00e9, qui malgr\u00e9 son \u00e2ge faisait encore tout en force, comme un cheval puissant que le cavalier ne m\u00e9nage pas, qui s\u2019\u00e9tait immobilis\u00e9 un court instant et s\u2019\u00e9tait assis \u00e0 m\u00eame le sable.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois r\u00e8gles, dos, t\u00eate, \u00e9paules, quand c\u2019est trop long, elle se les r\u00e9p\u00e8te. \u00c7a l\u2019aide \u00e0 tenir. \u00c0 faire passer le temps. \u00c7a occupe son esprit. Derri\u00e8re le masque du sourire. Mais ces mois-ci, il faut le retenir. Il ne faut pas se tromper de c\u00e9r\u00e9monie. Pleurer un peu pour \u00e9mouvoir ceux qui la regardent, c\u2019est bon pour la popularit\u00e9. Mais elle n\u2019en peut plus de pleurer ou de faire semblant. Au d\u00e9but c\u2019est facile, l\u2019\u00e9motion on la sent. On peut m\u00eame la retrouver facilement quand la musique est bonne. Elle aide. Surtout dans une cath\u00e9drale. Mais afficher une mine de circonstance pour des obs\u00e8ques qui durent trois mois, les trois r\u00e8gles ne suffisent plus. C\u2019est pour cela qu\u2019elle a la bouche de travers sur cette photo. \u00c7a ne lui arrive jamais. Tout le monde dit qu\u2019elle est photog\u00e9nique. Aucune photo rat\u00e9e. \u00c0 cause des trois r\u00e8gles surtout, mais c\u2019est son secret. Toujours dos, t\u00eate, \u00e9paules. Un instant d\u2019inattention et le clich\u00e9 est pris, publi\u00e9, post\u00e9. Les trois r\u00e8gles insuffisantes. Tout a beau avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9, la bouche l\u00e9g\u00e8rement ros\u00e9e, les paupi\u00e8res maquill\u00e9es de bleu pour faire ressortir la beaut\u00e9 de ses yeux, la robe noire, chic et sobre, avec sur le revers gauche une broche en diamants sertis d\u2019or blanc bien s\u00fbr, l\u2019or jaune pour un enterrement aurait \u00e9t\u00e9 une faute de go\u00fbt, pour le cou, \u00e7a va, \u00e0 cause des trois r\u00e8gles, il commence \u00e0 accuser le plissage du temps, il faut se m\u00e9fier, dos, t\u00eate, \u00e9paule, le menton se tient bien aussi, les cheveux tir\u00e9s et une coiffe \u00e0 voilette qui ne recouvre que l\u00e9g\u00e8rement les yeux. Mais sur celle-ci, elle a la bouche tordue\u00a0! De travers. Tant d\u2019efforts pour rien. Elle essaie de se souvenir. Qu\u2019est-ce qui lui a fait pincer ses l\u00e8vres ainsi et tirer toute sa bouche sur le c\u00f4t\u00e9 de William\u00a0? Se sont-ils heurt\u00e9s en sortant de la cath\u00e9drale\u00a0? Lequel \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement devant l\u2019autre\u00a0? Ils interpr\u00e8teront sa moue\u00a0? Ils diront qu\u2019elle a l\u2019air agac\u00e9e. Bien s\u00fbr qu\u2019elle l\u2019\u00e9tait, agac\u00e9e, avec les deux derri\u00e8re qui n\u2019arr\u00eataient pas de se tenir la main, comme s\u2019ils craignaient qu\u2019on les s\u00e9pare, comme s\u2019ils \u00e9taient des agneaux marchant au sacrifice. Apr\u00e8s tout ce qu\u2019on avait fait pour eux, les passe-droits, les entorses au protocole, leur fa\u00e7on de traiter les domestiques et l\u2019\u00e9nergie qu\u2019il fallait pour que rien ne fuite. Oui, elle \u00e9tait agac\u00e9e, oui, la photo \u00e9tait rat\u00e9e. Elle s\u2019en veut comme d\u2019un travail mal fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois r\u00e8gles&nbsp;: se tenir droite, la t\u00eate jamais vers le bas ou vers le haut, les \u00e9paules basses.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019elle photographie, celle-l\u00e0&nbsp;? Elle veut ma photo&nbsp;? Oui, on dirait. Pourtant le rideau me d\u00e9robe \u00e0 son appareil fouineur. Elle en a apr\u00e8s ma maison, on dirait. Fait-elle du rep\u00e9rage pour un \u00e9ventuel cambriolage&nbsp;? Quand on vit seule on finit pas gamberger. C\u2019est normal. 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