{"id":94173,"date":"2022-10-02T22:04:14","date_gmt":"2022-10-02T20:04:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=94173"},"modified":"2022-10-02T22:09:20","modified_gmt":"2022-10-02T20:09:20","slug":"photofictions-05-la-memoire-comme-un-film","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-05-la-memoire-comme-un-film\/","title":{"rendered":"#photofictions #05 | La m\u00e9moire comme un film"},"content":{"rendered":"\n<p>Non, pas une salle de cin\u00e9ma, non, pas le r\u00f4le d\u2019un spectateur ayant achet\u00e9 son billet. Juste le hasard des choses, je crois que l\u2019on dit ainsi. Se retrouver ici ou l\u00e0, je ne sais jamais quel mot choisir entre ces celui-ci ou celui-l\u00e0. \u00catre soudain avec cet homme qui ouvre les boites en fer blanc num\u00e9rot\u00e9es, dans sa cabine. Le titre du film, peu importe. Le simple fait d\u2019\u00eatre pass\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir m\u00eame si je garde les mains enfonc\u00e9es dans les poches, dans une attente. Ainsi. J\u2019aurais pu dire \u00e0 la Clark Gable. Un tantinet d\u00e9sabus\u00e9. Ou plut\u00f4t Humphrey Bogart. Pas Clint Eastwood non. Clich\u00e9 trop facile. Enfin oui, d\u00e9sabus\u00e9. C\u2019est le mot que je cherchais. Avoir l\u2019air d\u00e9sabus\u00e9 surtout. Comme un acteur. Un acteur qui tient le r\u00f4le d\u2019un jeune type arriv\u00e9 ici ou l\u00e0, par hasard, dans la cabine de projection d\u2019un cin\u00e9ma de quartier, ici ou l\u00e0 dans cette ville. Un bruit de motorisation. Une odeur \u00e2cre de tabac, et la fum\u00e9e qui flotte dans l\u2019air. On est avant 1979. C\u2019est une pi\u00e8ce aveugle, seule ouverture la petite fen\u00eatre par laquelle passe la lumi\u00e8re du projecteur. Blancs les murs. Il vient de faire du caf\u00e9, derniers soupirs de la cafeti\u00e8re crachant sa flotte dans le filtre. Dessous un pot en verre, un huit tasses, presque arriv\u00e9 \u00e0 sa limite. Pas surpris de me voir, le type ne s\u2019occupe pas de moi. Il attrape une revue et tire de profondes bouff\u00e9es de sa gitane. Parfois, il sort de sa poche de veste un briquet qu\u2019il bat pour la rallumer. Enfin, il se l\u00e8ve, attrape deux tasses qu\u2019il remplit \u00e0 moiti\u00e9 et m\u2019en tend une. De plus, je comprends que l\u2019on doit se conna\u00eetre depuis longtemps, on n\u2019\u00e9prouve pas le besoin de parler. Les minutes s\u2019\u00e9gr\u00e8nent. Une gitane apr\u00e8s l\u2019autre. Le voyant de la cafeti\u00e8re s\u2019\u00e9teint. Curieux, je regarde par l\u2019ouverture, mon regard suit le faisceau de lumi\u00e8re jusqu\u2019au bout de la grande salle en bas. C\u2019est \u00e0 cet instant que j\u2019aper\u00e7ois la tache brune qui envahit l\u2019\u00e9cran. Une odeur ent\u00eatante de br\u00fbl\u00e9, le type se l\u00e8ve et fait un certain nombre de gestes rapidement. Mais, son visage est tranquille. Il fait avancer la bobine un peu plus avant et l\u2019on entend des murmures de soulagement. Tu es toujours aussi en retrait qu\u2019avant. Avant l\u2019accident. C\u2019\u00e9tait pourtant l\u2019occasion. Ainsi, tu n\u2019as pas su en profiter. Par ailleurs, il me lance \u00e7a sans m\u00eame me regarder. Son ton est neutre, je n\u2019y lis aucun reproche, pas d\u2019\u00e9motion particuli\u00e8re. Juste le ton d\u2019un simple constat. Comme on dirait, il pleut, il fait un peu plus frais, je vais acheter des cigarettes. J\u2019entends mon silence en guise de r\u00e9partie. Toujours cette obligation d\u2019imaginer une r\u00e9partie, fut-elle silencieuse. Je comprends de quel accident il me parle. Alors, je sens bien que quelque chose de ce genre s\u2019est produit. Difficilement identifiable. Il y a juste eu cet accident sur lequel je n\u2019ai jamais pu poser le moindre mot. Des centaines de fois la m\u00eame sc\u00e8ne. Cette cabine de projection et ce projectionniste, ce jeune type mains dans les poches qui para\u00eet \u00eatre dans un d\u00e9s\u0153uvrement chronique. La m\u00eame suite de micro \u00e9v\u00e9nements. Le d\u00e9chirement que produit sur ma poitrine le r\u00e2le ultime de la cafeti\u00e8re. Le bouton rouge qui s\u2019\u00e9teint. Puis cette attirance pour aller jeter un coup d\u2019\u0153il en contrebas. Cette obscurit\u00e9 qui entoure l\u2019\u00e9cran et soudain cette t\u00e2che qui appara\u00eet et qui envahit tout. Et ces mots prononc\u00e9s d\u2019un ton neutre. Cette derni\u00e8re, ce constat. Tu es toujours aussi en retrait qu\u2019avant. Est-ce la m\u00eame sorte d\u2019\u00e9motion qui me traverse \u00e0 la r\u00e9ception de ce message\u202f? Au d\u00e9but, je crois me souvenir qu\u2019elle \u00e9tait une forme de r\u00e9volte. Puis je suis pass\u00e9 \u00e0 autre chose, une forme de fatalisme. Puis \u00e0 une indiff\u00e9rence \u00e9trange. La force des r\u00e9p\u00e9titions probablement, la camisole chimique des habitudes. Dans cet enfermement dans lequel nous r\u00e9sidons, nous les diff\u00e9rents personnages de cette petite sc\u00e8ne, il me semble qu\u2019une r\u00e9plique neuve est parfois attendue. Ou peut-\u00eatre une action particuli\u00e8re qui soudain mettrait un terme \u00e0 cette r\u00e9p\u00e9tition. Un rebondissement soudain qui nous lib\u00e9rerait enfin. Qui ferait progresser l\u2019action ? Mais, j\u2019ai beau me creuser la cervelle, rien ne vient d\u2019autre que ce silence. Alors, j\u2019essaie de me concentrer sur tous les d\u00e9tails, de ralentir le temps. De me d\u00e9placer dans cette pi\u00e8ce durant cette paralysie du temps. De temps en temps je regarde la tache sur l\u2019\u00e9cran et je tente d\u2019y d\u00e9couvrir autre chose qu\u2019une tache. Cela peut \u00eatre un visage, un paysage ou une tache qui ne soit pas toute \u00e0 fait la m\u00eame tache tout simplement. J\u2019\u00e9tudie diff\u00e9rents points de vue. Une fois je me suis m\u00eame retrouv\u00e9 \u00e0 la place du projectionniste. je me suis entendu prononcer les m\u00eames mots \u00e0 ce jeune type mains dans les poches qui tente d\u2019imiter Bogart. Mais qui de toute \u00e9vidence devrait plut\u00f4t mimer Clint Eastwood. Je vois la tache aussi et je fais avancer le film pour un meilleur confort utilisateur. \u00c7a ne va jamais bien au-del\u00e0. Je veux dire que c\u2019est notre prison. M\u00eame la cafeti\u00e8re, le bouton rouge, la cendre de la gitane qui tombe syst\u00e9matiquement au m\u00eame endroit sur le sol. Un disque ray\u00e9. Ce que nous attendons est soigneusement ignor\u00e9. Tellement. Attendons-nous quelque chose\u202f? c\u2019est aussi \u00e0 se demander. Toujours autant en retrait qu\u2019avant. Avant l\u2019accident. Cela veut dire aussi que l\u2019accident n\u2019a rien chang\u00e9 \u00e0 l\u2019habitude. Que quel que soit l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui surgit, on ne perd pas une habitude \u00e0 cause ou gr\u00e2ce \u00e0 cela. Certains dans d\u2019autres films y parviennent peut-\u00eatre, ou alors, ils inventent un changement quelconque. Ensuite, ils mettent \u00e7a sur le dos d\u2019un \u00e9v\u00e9nement. Un accident, une rencontre, un coup de pot ou un coup de chien. Enfin, ils ont besoin d\u2019un levier, d\u2019un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur pour inventer leur film. Suis-je envieux de ne pas poss\u00e9der cette inventivit\u00e9, la question n\u2019est pas ici ou l\u00e0. Cela n\u2019emp\u00eacherait pas la m\u00e9moire de tourner \u00e0 vide jusqu\u2019\u00e0 ce que la tache revienne. Qu\u2019elle envahisse tout l\u2019\u00e9cran. Que le projectionniste se l\u00e8ve \u00e0 nouveau et que tout recommence \u00e0 jamais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Non, pas une salle de cin\u00e9ma, non, pas le r\u00f4le d\u2019un spectateur ayant achet\u00e9 son billet. Juste le hasard des choses, je crois que l\u2019on dit ainsi. 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