{"id":94541,"date":"2022-10-05T18:55:20","date_gmt":"2022-10-05T16:55:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=94541"},"modified":"2022-10-06T08:29:57","modified_gmt":"2022-10-06T06:29:57","slug":"photofictions-05-vous-et-moi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-05-vous-et-moi\/","title":{"rendered":"#photofictions #05 | Vous et moi"},"content":{"rendered":"\n<p>Vous et moi entrons dans un temple, le Centre d\u2019art contemporain, pr\u00e9sentant une exposition de photographies. Sur l\u2019affiche de \u00ab&nbsp;Vous et moi \u00bb un visage en gros plan, \u00e0 demi effac\u00e9, presque l\u00e9preux. Noir et blanc. Cauchemar en perspective. Vous n\u2019avez lu aucune critique, moi non plus. L\u2019artiste exposant, prometteur et soutenu, laur\u00e9at de la Villa M\u00e9dicis. Vous et moi entrons sous le porche du hall, il est 15 heures, nous sommes jeudi. Vous et moi posons notre regard sur les visages de la file d\u2019attente. Pour le moment aucun commentaire. Hommes, femmes. Hommes blancs, cheveux blancs, belle allure, le plus souvent accompagn\u00e9s. Ils parlent. Femmes blanches tenues soign\u00e9es, appr\u00eat\u00e9es, peau lift\u00e9e. Elles se parlent. Quelques anglophones dans la file. Quelques t\u00eates d\u00e9passent les autres. Vous et moi dans l\u2019ascenseur. Autre proximit\u00e9 des corps. Faci\u00e8s d\u00e9color\u00e9s sous douche de lumi\u00e8re blafarde. Cernes noirs et traits accus\u00e9s. Pas d\u2019enfant, juste quelques jeunes sortis de pages de magazines branch\u00e9s. Contr\u00f4le des billets, avanc\u00e9e, entr\u00e9e. Vaste salle comme elle se doit d\u2019\u00eatre dans ce genre d\u2019endroit.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u00e9rie des portraits de face, taille r\u00e9elle. Visages d\u00e9form\u00e9s, atrophi\u00e9s, d\u00e9grad\u00e9s. Visages d\u00e9lit\u00e9s, peau plus ou moins estomp\u00e9e laissant place \u00e0 la texture du papier photo blanch\u00e2tre. Vie partie, en partie, et surtout, surtout, accol\u00e9 \u00e0 chaque portrait, un miroir. Des miroirs de format identique aux photos, l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9formants pour certains, et pour d\u2019autres \u00e9lim\u00e9s, ayant perdu de leur pouvoir r\u00e9fl\u00e9chissant. Des flous, des effacements partiels. La fin de la figure. Le d\u00e9but de la fin.<\/p>\n\n\n\n<p>Et vous et moi et ces miroirs. Et les autres. Visages n\u2019existant que par taches et morceaux. Effrayants et fascinants. Et si vous et moi sommes ici, c\u2019est aussi pour regarder les spectateurs, les vivants, les encore vivantes, ces hommes fiers de leurs \u00eatres, ces femmes presque encore un peu belles, ces femmes venues voir une exposition d\u2019art contemporain pour \u00eatre dans l\u2019actualit\u00e9 de leur \u00e9poque, actives et dynamiques et \u00e0 qui l\u2019image soign\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame, le maquillage discret mais appr\u00eat\u00e9, appliqu\u00e9, ont \u00e9t\u00e9 brutalement gomm\u00e9. Vol\u00e9es l\u2019expression, l\u2019apparence&#8230; Que reste-t-il&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ces visiteuses, se voient-elles ainsi le matin dans le miroir grossissant de leur salle de bain, sans appr\u00eat, se revoient-elles soudain ici comme avant de dissimuler les marques du temps, le visage nu, creus\u00e9 de rides au fond desquelles la lumi\u00e8re ne p\u00e9n\u00e8tre plus ? Sur les photos, de fins traits sombres, des zones de moisissure. Boursoufflures et peau en d\u00e9composition. Ces vivantes se voient\u2013elles soudain comme elles s\u2019imaginent \u00eatre un jour, une nuit, sans plus de vie, sous terre, devenue poussi\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 \u00ab&nbsp;Vous et moi&nbsp;\u00bb que disent ces presque vieilles femmes ? Que peuvent-elles \u00e9changer, dire \u00e0 haute voix, \u00e0 l\u2019homme qui les accompagne ? Que chuchotent-elles \u00e0 leur amie, leur autre elle-m\u00eame&nbsp;? Que taisent-elles de peur de&nbsp;? Que se racontent-elles d\u2019inavouables \u00e0 elles-m\u00eames&nbsp;? Ici et maintenant ne voient-elles pas d\u2019elles-m\u00eames ce que jamais elles ne pourront voir&nbsp;? Jouissent-elles au fond de cette terrifiante image d\u2019elle-m\u00eame comme on exhibe une malformation&nbsp;? \u00c9prouvent-elles cette fiert\u00e9 incroyable d\u2019\u00eatre capable d\u2019assumer ce visage d\u2019\u00e9pouvante, comme \u00e0 la f\u00eate foraine des corps exhib\u00e9s dilu\u00e9s, disloqu\u00e9s dans les miroirs d\u00e9formants&nbsp;? Ces corps monstrueux qui font rire certains.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous et moi ne disons rien. Rien. On regarde. Les enfants absents ici. Ici souffrent-elles, ces femmes, de la perte de ce qu\u2019elles cherchent tant \u00e0 avoir l\u2019air, de ce visage fabriqu\u00e9, liss\u00e9 et public ? M\u00eame si elles ne connaissent personne dans la salle d\u2019exposition qui puisse profiter de l\u2019effacement, de la destruction partielle de leur image, qu\u2019ont-elles \u00e0 perdre, \u00e0 craindre des autres, des inconnus voyant ainsi leur visage&nbsp;? Et ne finissent-elles pas par ne plus regarder que le miroir, le masque, leur face? Oublier le portrait photographique, virer l\u2019artiste, le passeur, le transformateur, le magistral voleur d\u2019identit\u00e9. Quelle est la plus terrible des images ? Est-ce plus violent de recevoir le reflet de son visage&nbsp;ainsi ou de donner \u00e0 voir cette image de soi au public d\u2019une salle d\u2019exposition, o\u00f9 chacun, o\u00f9 tous, o\u00f9 vous et moi regardons, observons les \u0153uvres, les inconnus et le reste&nbsp;? O\u00f9 se loge la d\u00e9cence&nbsp;? La pudeur&nbsp;? Le quant-\u00e0-soi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Vous et moi&nbsp;\u00bb&nbsp;magnifique, m\u00e9morable d\u00e9litement. Vous et moi scrutons, d\u00e9charnons, \u00e9vidons les visages crois\u00e9s, bien au-del\u00e0 des images renvoy\u00e9es par les miroirs. Nous voyons ce qui ne nous est pas montr\u00e9, nous voyons la finitude de tous, m\u00eame de ceux qui s\u2019\u00e9loignent des murs, en douce, pour ne plus se voir, ne plus entrevoir un vague reflet dans les miroirs. Mais d\u2019autres corps, d\u2019autres visages arrivent et le jeu recommence, l\u2019exp\u00e9rience se perp\u00e9tue. Les visages abim\u00e9s, marqu\u00e9s, d\u00e9figur\u00e9s, les yeux parfois gonfl\u00e9s, rougis et les autres d\u00e9filent dans \u00ab&nbsp;Vous et moi&nbsp;\u00bb et nous, nous sortons en nous demandant que faire pour se d\u00e9gager de l\u2019impr\u00e9gnation de tous ces visages, de l\u2019impact de ce dispositif, comment faire pour s\u2019\u00e9loigner de ces photos si proches de la condition des humains, pour se d\u00e9tacher de \u00ab&nbsp;Vous et moi&nbsp;\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vous et moi entrons dans un temple, le Centre d\u2019art contemporain, pr\u00e9sentant une exposition de photographies. Sur l\u2019affiche de \u00ab&nbsp;Vous et moi \u00bb un visage en gros plan, \u00e0 demi effac\u00e9, presque l\u00e9preux. Noir et blanc. Cauchemar en perspective. Vous n\u2019avez lu aucune critique, moi non plus. 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