{"id":94544,"date":"2022-10-05T19:33:32","date_gmt":"2022-10-05T17:33:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=94544"},"modified":"2022-10-06T08:29:37","modified_gmt":"2022-10-06T06:29:37","slug":"photofiction-3-a-cote","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofiction-3-a-cote\/","title":{"rendered":"#photofictions #03 | \u00c0 c\u00f4t\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/20220628_065742-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-94546\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/20220628_065742-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/20220628_065742-315x420.jpg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/20220628_065742-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/20220628_065742-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/20220628_065742-scaled.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><figcaption>T\u00f4t, juillet 22<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019arriv\u00e9e m\u2019a donn\u00e9 de faux espoirs. Un jeune violoncelliste me pr\u00e9c\u00e8de. Il n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas 6&nbsp;h. Il va se faire recevoir par les gars du PC s\u00e9curit\u00e9, cet hurluberlu. Je lui laisse un peu d\u2019avance. La grande silhouette rouge bloque la porte d\u2019entr\u00e9e. O\u00f9 pensait-il aller \u00e0 cette heure avec son violoncelle\u2009? Mais en m\u2019approchant, je comprends qu\u2019il a laiss\u00e9 ses clefs la veille dans un studio. Le pompier lui dit qu\u2019il va le faire accompagner, mais l\u2019autre ne comprend pas. Norv\u00e9gien. Je m\u2019approche. Je me demande o\u00f9 il a dormi pour venir d\u00e8s 6&nbsp;h r\u00e9clamer ses clefs, sur quel canap\u00e9 de d\u00e9brouille\u2026 enfin rien de bien m\u00e9chant&nbsp;: il est violoncelliste, norv\u00e9gien, il doit fr\u00e9quenter des violoncellistes et des Norv\u00e9giens, rien \u00e0 voir avec le clic-clac d\u00e9glingu\u00e9 sous le pont du p\u00e9riph\u2019 \u00e9vit\u00e9 un matin de plus sur le chemin jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cole, jusqu\u2019\u00e0 ces heures de m\u00e9nage\u2026 pourquoi je suis l\u00e0\u2009? Qu\u2019est-ce que \u00e7a change\u2009? Qu\u2019est-ce que \u00e7a fait\u2009? Je traduis. Le pompier m\u2019en sait gr\u00e9. Je lui rappelle que je viens sur les heures de m\u00e9nage, qu\u2019il a re\u00e7u un mail, que je suis autoris\u00e9e\u2026 \u00e7a fait peut-\u00eatre vingt ans qu\u2019on travaille ici, ensemble, finalement, mais on ne coupe pas \u00e0 la demande d\u2019autorisation pour arriver avant huit heures. Est-ce qu\u2019on travaille ensemble\u2009? Est-ce que je peux dire \u00e7a\u2009? J\u2019ai dit \u00e7a \u00e0 une des femmes de m\u00e9nage, en juin, quand nous nous sommes trouv\u00e9es au quatri\u00e8me \u00e9tage vers 7&nbsp;h. Apr\u00e8s les bonjours, je lui ai dit mon pr\u00e9nom et que j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de venir voir les coll\u00e8gues qui travaillaient avant parce que je ne prenais qu\u2019\u00e0 10&nbsp;h.&nbsp;<br>\u2013&nbsp;Toi aussi tu fais le m\u00e9nage \u00e0 10&nbsp;h\u2009?&nbsp;<br>\u2013&nbsp;Non, je suis prof.&nbsp;<br>\u2013&nbsp;Ah\u2009! Prof\u2009!&nbsp;<br>\u2013&nbsp;Mais c\u2019est coll\u00e8gue tout de m\u00eame.<br>\u2013&nbsp;Oui.<br>Elle a dit \u00ab\u2009oui\u2009\u00bb apr\u00e8s un moment de r\u00e9flexion et je me suis demand\u00e9 si je ne lui avais pas forc\u00e9 la main\u2026 Mais c\u2019est pass\u00e9 dans le soleil, dans le d\u00e9but du mois de juillet, dans sa robe bleue \u00e0 carreau. C\u2019est en y repensant que j\u2019ai honte, honte d\u2019avoir dit mon pr\u00e9nom et non \u00ab\u2009madame\u2009\u00bb avec mon nom de famille, que je ne sais plus quoi faire avec tout \u00e7a, cette id\u00e9e qui avait l\u2019air si simple et qui se retourne et me mord la cheville \u00e0 pr\u00e9sent. Hors de question d\u2019avoir l\u2019air de passage \u00e0 pr\u00e9sent, de me fondre dans la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00e9t\u00e9. C\u2019est l\u2019automne, il fait nuit, si tu viens c\u2019est que tu as quelque chose \u00e0 faire. Je d\u00e9cide \u00e0 l\u2019emporte-pi\u00e8ce de m\u2019installer au niveau&nbsp;-1. C\u2019est du r\u00e9confort que je cherche dans ce ventre. Ailleurs la lumi\u00e8re est laide, elle fonctionne, plus moyen de me raconter de saisir la beaut\u00e9 au vol, l\u2019histoire du soleil et de cette architecture. Et pourquoi pas du r\u00e9confort\u2009? Je le serine \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves tout le long du jour&nbsp;:&nbsp;<em>n\u2019ayez pas peur de la facilit\u00e9, c\u2019est assez difficile comme \u00e7a ce que nous avons \u00e0 faire. Assez difficile dans son genre. N\u2019ayez pas peur de la facilit\u00e9, faites-en quelque chose, travaillez \u00e0 partir de l\u00e0\u2026<\/em>&nbsp;Mais c\u2019est la nuit encore, et je me cogne la t\u00eate sur tous les murs de l\u2019\u00e9tablissement. Je sais ce qui est en train de se passer&nbsp;: je vais visiter toutes les impasses, je vais feuilleter en d\u00e9tail le catalogue de mes incomp\u00e9tences, je ne vais pas en faire l\u2019\u00e9conomie et tout le temps que \u00e7a durera je devrai d\u00e9penser tout ce que j\u2019ai en compensation pour ne pas me d\u00e9tester d\u2019en passer par-l\u00e0, d\u2019\u00eatre faible et influen\u00e7able, de ne pas savoir ce que je veux\u2026 Je suis contre ce qu\u2019on m\u2019a object\u00e9 quand j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de consacrer une partie de la recherche aux personnes vivantes et bien r\u00e9elles qui font le m\u00e9nage dans les m\u00eames locaux o\u00f9 nous faisons de la musique. Je suis outr\u00e9e qu\u2019on puisse nous faire croire que seul\u00b7es les sociologues bard\u00e9\u00b7es de protocoles auraient le droit de regarder ceux et celles qu\u2019on ne voit pas. On dirait \u00e0 les entendre qu\u2019en dehors de la sociologie, il n\u2019y a que du voyeurisme. Le clic-clac pourri du pont du p\u00e9riph\u2009\u00bb, je vis avec, pas dedans, mais avec, \u00e0 c\u00f4t\u00e9. J\u2019en suis t\u00e9moin. T\u00e9moin. Et le m\u00e9nage dans l\u2019\u00e9cole, t\u00e9moin aussi. Mon m\u00e9tier c\u2019est regarder. Comprendre comment \u00e7a marche. Comment on fait les choses. \u00c0 quoi \u00e7a ressemble une action, un sentiment. Pourquoi est-ce que c\u2019est si difficile ce matin\u2009? Je n\u2019aurais pas d\u00fb arr\u00eater. J\u2019aurais d\u00fb revenir plus t\u00f4t. Je ne reconnais rien. Combien de temps va-t-il me falloir pour comprendre que je peux \u00e9crire \u00e7a, que je ne reconnais rien, qu\u2019elles disparaissent derri\u00e8re leur tablier\u2009? La nostalgie des visites de juillet m\u2019occupe tout enti\u00e8re. Cette photo que j\u2019ai prise alors. La meilleure. Celle qu\u2019il faudrait montrer, mais je ne peux pas. Je ne peux pas les prendre en photo, les vivantes. Je ne suis pas photographe, je n\u2019ai pas le droit. Personne ne me l\u2019a formellement interdit, mais moi, je me l\u2019interdis. Je prends des photos que j\u2019\u00e9cris. Parfois j\u2019\u00e9cris directement, parfois je prends des photos quand, vraiment, je ne peux plus m\u2019en emp\u00eacher parce que je vois quelque chose que je veux saisir de toutes mes forces. Quand elles cr\u00e9ent un instant si beau avec ce b\u00e2timent, avec la lumi\u00e8re\u2026 Comme cette photo qui m\u2019occupe dans le sombre matin&nbsp;: Bandana rouge a coinc\u00e9 la porte donnant sur le patio avec un pied de m\u00e9tal. Pendant qu\u2019elle fait les toilettes voisines, l\u2019air circule. Entre les toilettes et le patio, un palmier en pot. La lumi\u00e8re du matin frais arrive par la gauche et d\u00e9coupe de grands carr\u00e9s sur le sol. La lumi\u00e8re des toilettes est chaude et jaune dessine un grande cadre sur le mur gris. Les portes en enfilades (grande porte donnant sur les lavabos, puis au fond petite porte des toilettes handicap\u00e9) cr\u00e9ent une profondeur d\u2019Annonciation. Bandana rouge est de dos, pench\u00e9e sur la cuvette, mais il n\u2019y a plus rien de trivial l\u00e0-dedans. Elle conna\u00eet ces lieux, elle fait de l\u2019air et de la lumi\u00e8re, elle s\u2019inscrit dans cette image. Je ne sais pas quoi faire de \u00e7a. Je ne sais pas si j\u2019ai le droit d\u2019en parler. Je ne me pose jamais ces questions-l\u00e0 pour les choses les plus intimes de mon existence. La question du droit n\u2019est pas celle qui convient, alors. Mais ici, je ne sais plus. J\u2019ai attrap\u00e9 ailleurs toutes mes tergiversations, tout mon processus&nbsp;par les cheveux:<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-code has-blue-color has-text-color\"><code>Tr\u00e8s vite il y a des batailles. Je n\u2019y participe plus. Depuis longtemps. Mais elles ont lieu. Tant qu\u2019elles durent, impossible d\u2019\u00e9crire une ligne. Je traverse la for\u00eat d\u2019Orient \u00e0 v\u00e9lo. Dans mon dos, la rumeur des combats. Une vibration infime. C\u2019est un conflit lointain. Dans les sables. Loin des habitations. Je n\u2019y participe plus. Mais je dois bien fournir les armes et chacune de mes respirations ravitaille la vieille coalition et la gu\u00e9rilla qui la combat. Souffle contre souffle. Pied \u00e0 pied. Ce soir encore, je n\u2019\u00e9crirai pas. Pas une ligne. Les affrontements ont repris du poil de ma b\u00eate. C\u2019est la preuve qu\u2019ils peuvent s\u2019arr\u00eater. Il y a des pr\u00e9c\u00e9dents. Des batailles interrompues par une tr\u00eave pr\u00e9caire, un drapeau blanc de fine batiste\u2026 Entre le titre et la premi\u00e8re ligne, les affrontements ont repris de plus belle. Attendre. R\u00e9unir les conditions n\u00e9cessaires au miracle. Maudire avec m\u00e9thode ce qui d\u00e9robe le temps et l\u2019espace \u2014 sol sous les pieds des vers en instance \u2014, ce qui pourrait s\u2019envoler et qui m\u2019est vol\u00e9. Calculs d\u2019\u00e9pici\u00e8re. Chaque distraction pes\u00e9e est repes\u00e9e dans une balance hypersensible. Distraction du bruit lointain des combats, s\u2019entend. Hors de question de perdre ces aguets. Mais il tr\u00e9buche si facilement, le p\u00e8se-lettres\u2009! Et l\u00e0 c\u2019est la panique&nbsp;: comment savoir ce qui pr\u00e9pare et ce qui s\u00e9pare\u2009? P\u00e9daler \u00e0 fond, emp\u00eacher le sang de se figer. La bataille fait rage. Rage de ne jamais pouvoir commencer. Rage que \u00e7a commence comme \u00e7a, sans moi. Rage des vieux chevaliers des passes d\u2019armes us\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os qui me ronge&nbsp;: pourquoi \u00e9crire\u2009? Pour qui\u2009? Pourquoi moi \u00e9crire\u2009? Errer au March\u00e9 Saint-Pierre. Fleur et oiseau. L\u2019embarras du choix. Le temps incompressible \u00e0 r\u00e9pertorier toutes les sortes de bleus dans le temps arr\u00eat\u00e9 des tout petits mannequins des tissus Reine, \u00e9l\u00e9gamment emball\u00e9s du dernier cri en mati\u00e8re de soie. Une heure plus t\u00f4t, une faction d\u00e9fendait encore le bastion des Mille Possibles \u2014 tu ne trouveras jamais. Rien. La sortie \u2014 : elle s\u2019amenuise. On n\u2019ose y croire. Les combattants s\u2019en vont vaquer \u00e0 leurs affaires pacifiques jusqu\u2019\u00e0 la prochaine fois. La nouvelle de la tr\u00eave arrive n\u2019importe quand, le milieu de nulle part m\u2019attrape n\u2019importe o\u00f9, mais maintenant \u2014 MAINTENANT \u2014 il faut trouver une borne pour le v\u00e9lo, entrer dans n\u2019importe quelle boutique pour acheter n\u2019importe quel carnet pour une fois, cette fois entrer dans n\u2019importe quel bar, s\u2019asseoir n\u2019importe o\u00f9. Finalement il n\u2019y a jamais eu mille possibilit\u00e9s. Il n\u2019y a qu\u2019une ligne. Celle que j\u2019\u00e9cris ici.<\/code><\/pre>\n\n\n\n<p>Mais ici je ne sais plus. Ce matin, je ne sais plus. J\u2019\u00e9cris pourtant. Personne ne s\u2019offusque de ma pr\u00e9sence \u00e0 part moi. Je sens que je ne tiendrai pas trois heures. Qu\u2019est-ce que je peux dire d\u2019elles qui font le m\u00e9nage ici\u2009? Je me concentre sur les corps, les sons, mais toujours les petites voix qui n\u2019y croient pas, qui cherchent la sociologue, le protocole, le rempart, mais il ne s\u2019agit pas de cela. IL NE S\u2019AGIT PAS DE CELA. Pourquoi faut-il toujours hurler pour parvenir \u00e0 les couvrir\u2009? Il s\u2019agit d\u2019autre chose. D\u2019une chose qu\u2019on ne sait pas, moi, Madame. D\u2019une chose pressentie, r\u00eav\u00e9e. D\u2019une chose qui manque \u2014 pas au monde, non, mais dans le monde pour moi \u2014 alors on essaie de la faire. Mais on ne sait pas bien s\u2019y prendre, parce qu\u2019on ne sait pas o\u00f9 l\u2019on va ni ou \u00e7a va, ni si \u00e7a va\u2026 \u00ab\u2009\u00c7a va\u2009?\u2009\u00bb. C\u2019est C\u00e9cilia qui ouvre la caf\u00e9t\u00e9ria. J\u2019ai honte de l\u2019inqui\u00e9ter avec ma t\u00eate qui hurle en dedans. Elle sait ce que je fais ici, elle, \u00e7a ne lui pose pas question. Pas plus qu\u2019aux enfants-griots de Papa N\u2019Dyaie Rose quand je disais un conte d\u2019Afrique \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s. Si je perdais mes clefs, je ne dormirais pas dehors, je trouverai un canap\u00e9 norv\u00e9gien ou \u00e9quivalent, je n\u2019ai jamais touch\u00e9 \u00e0 la drogue par la seule gr\u00e2ce de mon d\u00e9sint\u00e9r\u00eat, je me l\u00e8ve \u00e0 cinq heures une ou deux fois par semaine parce que j\u2019ai l\u2019impression que quelque chose pourrait advenir qui en vaudra la peine. Et tandis que je note, que je parle avec un homme de l\u2019entretien deux \u00e9tages au-dessus, que j\u2019observe les descentes d\u2019escaliers, les parcours des chariots, l\u2019usure des corps, l\u2019humeur des chansons de travail, la culpabilit\u00e9 bat son plein. Une alarme incendie continue.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019arriv\u00e9e m\u2019a donn\u00e9 de faux espoirs. Un jeune violoncelliste me pr\u00e9c\u00e8de. Il n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas 6&nbsp;h. Il va se faire recevoir par les gars du PC s\u00e9curit\u00e9, cet hurluberlu. Je lui laisse un peu d\u2019avance. La grande silhouette rouge bloque la porte d\u2019entr\u00e9e. O\u00f9 pensait-il aller \u00e0 cette heure avec son violoncelle\u2009? 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