{"id":9462,"date":"2019-08-11T15:54:19","date_gmt":"2019-08-11T13:54:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=9462"},"modified":"2019-09-20T22:50:59","modified_gmt":"2019-09-20T20:50:59","slug":"rotonde-sans-personnages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rotonde-sans-personnages\/","title":{"rendered":"ROTONDE SANS PERSONNAGES"},"content":{"rendered":"\n<p>Souvent je la regarde\ndepuis mon bureau, et je m\u00e9dite. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une terrasse en\ndemi-cercle, une rotonde large \u00e0 sa base d&rsquo;environ quarante m\u00e8tres.\nTrois portes-fen\u00eatres y donnent acc\u00e8s de plain-pied, elles\ncorrespondent au bureau du pr\u00e9sident. Ce bureau est flanqu\u00e9, de\npart et d&rsquo;autre, de bureaux plus petits&nbsp;: \u00e0 gauche les bureaux\ndu cabinet, \u00e0 droite ceux du secr\u00e9tariat. Ces bureaux subalternes\nne disposent pas d&rsquo;un acc\u00e8s de plain-pied sur la terrasse&nbsp;:\npour eux, par de portes-fen\u00eatres, mais de simples fen\u00eatres, certes\npourvues de gardes-corps \u00e0 colonnades.<\/p>\n\n\n\n<p>Au centre, la plus\nhaute des portes-fen\u00eatres est surmont\u00e9e d&rsquo;un linteau un peu\nincongru, qui donne un semblant de majest\u00e9 renaissance \u00e0 cet acc\u00e8s.\nDeux globes lumineux, dans le plus pur style ann\u00e9es quatre-vingt,\npermettent d&rsquo;\u00e9clairer la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Tournant le dos aux\nbureaux (et nous transportant en imagination sur cette terrasse\ninterdite), nous d\u00e9couvrons \u00e0 nos pieds un dallage de granit gris.\nTout d&rsquo;abord, cet appareillage forme une sur\u00e9l\u00e9vation d&rsquo;une\nvingtaine de centim\u00e8tres, en demi-cercle (\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du\ndemi-cercle plus vaste de la rotonde, donc). On imagine que cela peut\nservir d&rsquo;estrade, pour quelque discours de politique g\u00e9n\u00e9rale, mais\ncette id\u00e9e est purement sp\u00e9culative puisque (on y reviendra) cette\nterrasse demeure inhabit\u00e9e, inusit\u00e9e, inoccup\u00e9e \u2014 vide.\nDescendant de cette estrade, nous pouvons cheminer sur les dalles de\ngranit vers l&rsquo;ext\u00e9rieur de la rotonde&nbsp;: trois all\u00e9es forment\nles rayons du demi-cercle et nous conduisent \u00e0 ses bords. Lesdites\nall\u00e9es, larges d&rsquo;un m\u00e8tre, sont bord\u00e9es de pelouses absolument\ndisciplin\u00e9es, ceintes de bordures en b\u00e9ton et de galets couleur\ncr\u00e8me. Ces pelouses sont de forme grossi\u00e8rement trap\u00e9zo\u00efdale, et,\nde loin, l&rsquo;\u00e9vidence graphique de leur \u00e0-plat vert donne un aspect\nconfus\u00e9ment royal \u00e0 cet endroit&nbsp;: il y a l\u00e0 quelque chose de\nmajestueux, de l\u2019ordre du jardin \u00e0 la fran\u00e7aise, au moins dans\nl&rsquo;intention de d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n<p>Longeant ces pelouses\nrases et impeccables (on n\u2019y imagine m\u00eame pas la pr\u00e9sence d\u2019une\nsauterelle ou d\u2019une coccinelle), nous parvenons \u00e0 leur extr\u00e9mit\u00e9\nla plus large, juste avant le chemin de ronde. L\u00e0, chaque pelouse\nest orn\u00e9e, sur sa gauche et sur sa droite, de jardini\u00e8res\ncylindriques en b\u00e9ton beigeasse, qui d\u00e9tonnent dans cet\nenvironnement n\u00e9oclassique. Elles furent sans doute rajout\u00e9es apr\u00e8s\ncoup, pour \u00e9gayer la terrasse. Quelques plantes d\u2019ornement\n(g\u00e9raniums, pourquoi pas) y survivent patiemment, apportant une\npetite touche de couleur \u00e0 l\u2019ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voici parvenus \u00e0\nla balustrade qui fait le tour de cette rotonde. Rythm\u00e9 tous les\ntrois m\u00e8tres par de lourds piliers particuli\u00e8rement disgracieux, le\nparapet est ajour\u00e9 au moyen de colonnettes ventrues et\npr\u00e9tentieuses, probablement fabriqu\u00e9es en Chine \u00e0 la cha\u00eene. Le\nma\u00eetre d\u2019\u0153uvre a visiblement eu un prix de gros&nbsp;: il y en a\ntreize s\u00e9ries de onze, soit, en tout, cent quarante-trois\ncolonnettes. Sans compter celles qui ornent les bureaux pr\u00e9c\u00e9demment\nmentionn\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019esprit de l\u2019architecte, ce balcon \u00e9tait peut-\u00eatre un bon endroit d\u2019o\u00f9 saluer la foule. Ou alors, on aurait pu y admirer la vue sur le vaste monde, y contempler la mer, en concevant des projets politiques d\u2019envergure. Ou encore, s\u2019y livrer \u00e0 la corruption passive, en compagnie de chefs d\u2019entreprise du BTP, qui nous offriraient un excellent whisky en \u00e9change de march\u00e9s publics juteux. Mais au-del\u00e0 de la balustrade, point de peuple aim\u00e9, pas de vaste monde, encore moins de vue sur la mer. Le balcon donne pour partie sur un parking, pour partie sur une cour int\u00e9rieure, et un peu sur une haie de lauriers extr\u00eamement tass\u00e9s, dont on se demande \u00e0 quoi ils servent.  <\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, ici, rien\nqui pourrait s&rsquo;apparenter \u00e0 un si\u00e8ge o\u00f9 s\u2019asseoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Des si\u00e8ges, en\nrevanche, il y en a un grand nombre, sous la rotonde. En effet,\ndepuis mon bureau, on distingue sous la colonnade les derniers rangs\nde la salle d&rsquo;assembl\u00e9e, dont la terrasse \u00e9pouse la forme en\ndemi-cercle. On peut penser, d&rsquo;ailleurs, que la terrasse n&rsquo;est que la\ncons\u00e9quence formelle de cette salle d&rsquo;assembl\u00e9e, ce qui\nexpliquerait qu&rsquo;il n&rsquo;en soit fait aucun usage.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, sur cette\nrotonde, seul espace vert de l\u2019EAR (ensemble administratif\nr\u00e9gional), personne ne vient jamais, si ce n&rsquo;est, trois fois l&rsquo;an,\nles jardiniers charg\u00e9s de maintenir ce peu de vie v\u00e9g\u00e9tale. Elle\nfut con\u00e7ue et imagin\u00e9e par C. L., architecte n\u00e9 en 1929, amateur\nde l\u2019antiquit\u00e9 romaine et des signes du pouvoir, sp\u00e9cialis\u00e9 dans\nl\u2019architecture institutionnelle. C. L. avait de fortes sympathies\npour l\u2019extr\u00eame droite, ce qui ne l\u2019emp\u00eacha pas d\u2019\u00eatre\nsouvent employ\u00e9 par le pouvoir socialiste, mais je m\u2019\u00e9gare.\nRevenons \u00e0 cette rotonde. Dans l\u2019esprit de l\u2019architecte, seul le\npr\u00e9sident devait pouvoir y acc\u00e9der&nbsp;: cette modeste verdure\nfaisait partie de ses privil\u00e8ges, au m\u00eame titre que son ascenseur\nprivatif, qui dessert tous les \u00e9tages depuis le second sous-sol, \u00e0\ndeux pas de l&#8217;emplacement o\u00f9 le pr\u00e9sident gare sa berline de marque\nfran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, il n\u2019est\njamais venu habiter sa terrasse, le pr\u00e9sident. Inhabitable d\u00e8s le\nd\u00e9but, elle ne lui fit jamais envie. Il aurait pu, \u00e0 la rigueur,\nsortir pour y fumer sa cigarette, mais l\u2019endroit est trop expos\u00e9\naux regards et de toute fa\u00e7on, il pouvait fumer dans son bureau, on\n\u00e9tait bien avant la loi Evin.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, il n\u2019y\na plus de pr\u00e9sident. Le bureau prend la poussi\u00e8re. Mais la rotonde\ndemeure, dans son implacable laideur, dans l\u2019\u00e9vidence de sa\ntristesse min\u00e9rale. On continue de tondre son gazon, de d\u00e9mousser\nses pierres, dans l\u2019espoir qu\u2019un jour, peut-\u00eatre, quelqu\u2019un\nlui trouvera une utilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/IMG_rotonde-1024x768.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-9463\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/IMG_rotonde-1024x768.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/IMG_rotonde-420x315.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/IMG_rotonde-768x576.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/IMG_rotonde.jpeg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Souvent je la regarde depuis mon bureau, et je m\u00e9dite. 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