{"id":94674,"date":"2022-10-07T18:07:42","date_gmt":"2022-10-07T16:07:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=94674"},"modified":"2022-10-07T19:24:24","modified_gmt":"2022-10-07T17:24:24","slug":"photofictions-cetait-un-foyer-un-nid","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-cetait-un-foyer-un-nid\/","title":{"rendered":"#photofictions #05 | C\u2019\u00e9tait un foyer un nid"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Rep\u00e8re<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7\u2019aurait pu \u00eatre un reportage de William Klein en 1981 pour l\u2019\u00e9mission <em>Les femmes aussi<\/em>, \u00c9liane Victor abordant un sujet tabou encore, celui de la prostitution. Dans le cadre du Foyer du Nid \u00e0 Marseille. \u00c7\u2019aurait pu \u00eatre Agn\u00e8s Varda dialoguant avec les r\u00e9sidentes&#8230; A tant d\u2019ann\u00e9es de distance, je l\u2019imagine&#8230;Enfin, j\u2019essaie&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a d\u00e9buterait par une rapide prise de vue montrant le cadre, le jardin avec ses c\u00e8dres anciens, un puits, la demeure qui fut belle, aujourd\u2019hui fatigu\u00e9e, le hall immense. Un brouhaha de voix et de rires. Dans la p\u00e9nombre on reconna\u00eet Agn\u00e8s Varda \u00e0 la coupe en bol de ses cheveux&#8230; casque de chevalier, tonsure de moine, Jeanne d\u2019Arc moderne ? On entend sa voix chaleureuse, elle parle avec une \u00e9ducatrice qui l\u2019interroge sur l\u2019enqu\u00eate. Elle pr\u00e9cise que pour elle un documentaire est une rencontre, pour mieux voir les autres, communiquer avec eux, les faire aimer du public. Elle dit&nbsp;: j\u2019enqu\u00eate<em> comme une journaliste, mais sans son objectivit\u00e9, avec les sensations, les \u00e9motions, en prime.<\/em> Et surtout aupr\u00e8s de ceux et celles que la soci\u00e9t\u00e9 refuse de voir et exclut&#8230; Elle se dirige vers la cuisine. Deux jeunes femmes pr\u00e9parent le repas : un couscous, l\u00e9gumes \u00e9tal\u00e9s sur la grande table. Leurs visages, cheveux tress\u00e9s, yeux fard\u00e9s de kh\u00f4l, inquiets puis rassur\u00e9s par la douceur d\u2019Agn\u00e8s. Ses questions bienveillantes sur leur histoire. Yasmina se lance :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 J\u2019ai fui ma famille qui voulait me marier avec un vieux cousin dans le djebel. Sans un sou en poche, comment survivre, un besoin urgent d\u2019argent, \u00e7a conduit \u00e0 la prostitution, je suis ici parce que je veux arr\u00eater, j\u2019esp\u00e8re avoir une formation, un m\u00e9tier.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026<\/strong> Des photos, un haut plateau, une citadelle, un march\u00e9 aux \u00e2nes&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Moi, dit Alya, j\u2019arr\u00eate parce que j\u2019ai un amoureux, un homme gentil.<\/p>\n\n\n\n<p>A.V. \u2014 Il conna\u00eet votre histoire&nbsp;? Vous en parlez entre vous ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui, il la conna\u00eet en partie, juste un peu, je lui ai expliqu\u00e9 qu\u2019ici je me refais une sant\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em><\/em><em><strong>\u2026<\/strong><\/em>Entre une femme plus \u00e2g\u00e9e, fatigu\u00e9e :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Moi, je me suis retir\u00e9e il y a six mois, non par ma volont\u00e9, mais par maladie.<\/p>\n\n\n\n<p>A.V \u2014 Sinon, vous auriez continu\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui, c\u2019est un boulot comme un autre. J\u2019ai des clients depuis dix, quinze ans et pourtant je n\u2019ai plus vingt ans&nbsp;! Ils doivent trouver chez moi quelque chose qui les int\u00e9resse. J\u2019ai des clients pour un quart d\u2019heure, une heure, mais d\u2019autres me disent : \u00ab Claudette, viens, on va souper d\u2019abord ou on va d\u00e9jeuner, on pourra parler.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026<\/strong> Yasmine et Alya rient. A.V. aussi, avec tendresse et respect.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026<\/strong>Une autre r\u00e9sidente intervient :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Moi, par exemple, avant d\u2019\u00eatre accueillie ici, il y avait 25 ans que je me trouvais sur le trottoir. J\u2019y suis venue parce qu\u2019\u00e0 16 ans, j\u2019avais un gamin et ma m\u00e8re avec un cancer \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, sans aucune aide. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 faire des clients, le service d\u2019aide et le service de police m\u2019ont pris, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 fich\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>A.V. \u2014 Et comment voyez-vous votre avenir ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oh, le m\u00eame, tout trac\u00e9, je reprendrai le turbin, pas d\u2019autre possible, ici c\u2019est une halte, une parenth\u00e8se, le temps de me refaire une sant\u00e9. J\u2019ai l\u2019habitude de l\u2019argent facile. Vous savez, y a de quoi rire ici, on m\u2019apprend \u00e0 prendre le bus, moi qui aie toujours eu le taxi comme moyen de transport, alors, entrer dans le rythme <em>m\u00e9tro, boulot, dodo, <\/em>pour un travail minable, un salaire de mis\u00e8re, un logement merdique, non merci, non merci.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026<\/strong> Nouveau plan dans la salle \u00e0 manger. C\u2019est le repas qui r\u00e9unit pensionnaires et \u00e9ducatrices pr\u00e9sentes.<\/p>\n\n\n\n<p>A.V. rieuse \u2014 Ce couscous, un d\u00e9lice, vous me donnerez la recette ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui, Marthe vous l\u2019\u00e9crira, c\u2019est l\u2019intello du groupe !<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Elle lit beaucoup et nous raconte de belles histoires, qui nous font r\u00eaver, oublier notre situation pr\u00e9caire, oublier l\u2019injustice<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Par exemple, tenter d\u2019oublier que Mireille vient d\u2019\u00eatre hospitalis\u00e9e, cure de sommeil, elle est cass\u00e9e, pour avoir retrouv\u00e9 la trace de sa m\u00e8re, avoir appris que depuis des ann\u00e9es, elle \u00e9tait \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de St R\u00e9my, dans un service ferm\u00e9 de psychiatrie recevant les grands d\u00e9lirants, les fous quoi, qu\u2019elle y est morte, dans l\u2019isolement le plus total. \u00c7a l\u2019a bris\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026 <\/strong>L\u2019\u00e9ducatrice \u2013 Bernadette &#8212; intervient :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Un moment difficile \u00e0 vivre pour nous tous. Mireille avait effectu\u00e9 des stages, trouv\u00e9 un petit boulot dans une entreprise, repris des relations suivies avec sa fille, elle allait quitter le foyer, la prendre avec elle&#8230; <em>Et en apart\u00e9 \u00e0 Agn\u00e8s Varda <\/em>: Cette jeune femme de 33 ans \u00e9tait notre r\u00e9ussite, celle qui fait du bien \u00e0 des \u00e9ducateurs qui comptent plus d\u2019\u00e9checs, de ratages dans leur vie professionnelle que de succ\u00e8s. Nous croyions en ses possibilit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026<\/strong> Un grand silence, une pens\u00e9e commune file vers Mireille en esp\u00e9rant qu\u2019elle puisse bient\u00f4t r\u00e9aliser ses projets d\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026<\/strong> Un chant le troue. Il vient du salon o\u00f9 une septuag\u00e9naire soigneusement maquill\u00e9e s\u2019est install\u00e9e devant le piano. Elle chante&nbsp;: <em>C&rsquo;est le ciel qui m&rsquo;envoie \/ Ce beau r\u00eave amoureux&#8230;\/ Quel bonheur ! Quelle joie ! \/ Un rayon de soleil a charm\u00e9 mon sommeil. \/ Oui, c&rsquo;est un r\u00eave, un doux r\u00eave d&rsquo;amour ! Les<\/em> pensionnaires se pr\u00e9cipitent, l\u2019entourent, chantent avec elle. Agn\u00e8s Verda lui demande son pr\u00e9nom, elle rie :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Je me fais appeler la Belle H\u00e9l\u00e8ne. J\u2019adore Offenbach, ce surnom, je l\u2019ai choisi en son honneur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026<\/strong> L\u2019\u00e9duc confirme&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Nous, les \u00e9ducateurs, nos ne connaissons pas le pr\u00e9nom (ni le nom) qui figure sur les livrets de famille. La directrice du foyer, peut-\u00eatre ? Au Nid<strong>*<\/strong>, l\u2019anonymat est de rigueur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026<\/strong> La camera donne \u00e0 voir le piano et toutes ces femmes qui chantent ensemble, comme si la vie \u00e9tait un doux r\u00eave. Elle s\u2019arr\u00eate sur le caniche frisott\u00e9 d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, sur son perroquet qui hurle <em>sales flics.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>A.V. \u2014 Sales flics ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 J\u2019adore l\u2019entendre hurler <em>sales flics. <\/em>Je le lui ai appris, il r\u00e9sume mon histoire. Des ann\u00e9es de prostitution, une vie de travail et d\u2019\u00e9pargne pour assurer mes vieux jours. L\u2019achat d\u2019un petit h\u00f4tel au Panier \u00e0 Marseille. Enfin proprio, libre. Les m\u0153urs, le fisc me sont tomb\u00e9s dessus, ont tout rafl\u00e9. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e pour prox\u00e9n\u00e9tisme. Je m\u2019en d\u00e9fends : jamais je n\u2019ai touch\u00e9 de l\u2019argent des prostitu\u00e9es qui passaient, simplement une juste r\u00e9mun\u00e9ration pour le temps d\u2019occupation d\u2019une chambre. J\u2019ai tout perdu. Je me retrouve au foyer, <em>nue et crue,<\/em> et maudis l\u2019\u00e9tat qui a fait main basse sur mon argent.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026<\/strong> Et son rire, son rire, une tornade, \u00e9clatant, incontr\u00f4lable, communicatif. Et le perroquet qui hurle :<em> sales flics<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 D\u2019accord avec lui, marmonne Agn\u00e8s, pour ce qui concerne l\u2019histoire d\u2019H\u00e9l\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026<\/strong> Il est tard. L\u2019\u00e9ducatrice raccompagne Agn\u00e8s, elle murmure doucement :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous savez, je viens de donner ma lettre de d\u00e9mission, je me sauve pour un lieu plus paisible, dans un service administratif, le temps de m\u2019ennuyer \u00e0 \u00e9crire des rapports, r\u00e9diger des projets, surveiller, faire le vide surtout. Merci pour votre enqu\u00eate. Vous parlerez, j\u2019esp\u00e8re, du d\u00e9bat actuel sur la d\u00e9p\u00e9nalisation de la prostitution, sur le fait que les prostitu\u00e9es, depuis 1975, d\u00e9signent l\u2019\u00c9tat comme leur premier prox\u00e9n\u00e8te. Car si la loi n\u2019interdit pas la prostitution, elle punit par des contraventions son exercice, le racolage. Les prostitu\u00e9es sont redevables de l\u2019imp\u00f4t, elles sont tax\u00e9es par des amendes, en clair elles paient doublement l\u2019imp\u00f4t \u00e0 l\u2019\u00c9tat. Vous parlerez de leur r\u00e9volte et qu\u2019elles occupent les \u00e9glises un peu partout en France. L\u2019arriv\u00e9e de la gauche au pouvoir me donne quelque espoir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Oui, que ces femmes ne soient plus soumises \u00e0 des mesures discriminatoires, que libres, elles gagnent en dignit\u00e9. Je t\u00e9moignerai du scandale permanent de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026<\/strong> Agn\u00e8s s\u2019\u00e9loigne et du salon une chanson s\u2019\u00e9l\u00e8ve comme un au revoir :<\/p>\n\n\n\n<p><em>Elle vient, c\u2019est elle&nbsp;! Elle vient&nbsp;! La voici&nbsp;! Mon dieu&nbsp;! Qu\u2019elle est belle&nbsp;! Malgr\u00e9 son souci&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>* L\u2019Amicale du Nid <\/strong>a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e en 1946. C\u2019est une association nationale, loi 1901, la\u00efque et ind\u00e9pendante qui est pr\u00e9sente \u00e0 Marseille depuis 1961. En 1981, l\u2019\u00e9quipe recevait en internat les femmes majeures en situation actuelle ou pass\u00e9e de prostitution et les accompagnait vers des alternatives \u00e0 la prostitution, voulant croire \u00e0 leur r\u00e9insertion sociale.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rep\u00e8re \u00c7\u2019aurait pu \u00eatre un reportage de William Klein en 1981 pour l\u2019\u00e9mission Les femmes aussi, \u00c9liane Victor abordant un sujet tabou encore, celui de la prostitution. 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