{"id":94796,"date":"2022-10-09T20:31:16","date_gmt":"2022-10-09T18:31:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=94796"},"modified":"2022-10-09T21:27:50","modified_gmt":"2022-10-09T19:27:50","slug":"photofictions-05-des-films-et-des-camions","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-05-des-films-et-des-camions\/","title":{"rendered":"#photofictions #05 | Des films et des camions"},"content":{"rendered":"\n<p><em>(un projet en cours\u2026, j&rsquo;avais en t\u00eate des films cultes avec Simone Signoret Casque d\u2019or, et la sc\u00e8ne mythique du camion entrant dans l\u2019immeuble de la Gestapo, dans L\u2019arm\u00e9e des ombres\u2026 et puis le si \u00e9trange Camion de Duras\u2026 et comment oublier, la nitroglyc\u00e9rine du Salaire de la peur\u2026)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y a tout cet espace face \u00e0 lui, dor\u00e9navant ce serait ainsi, l&#8217;embrassade graphique hallucinante : la route et le coeur, m\u00eame tempo, m\u00eame connivence, le sort qu&rsquo;on r\u00e9serve au jour pris \u00e0 la gorge d\u00e8s l&rsquo;aube, le jour rang\u00e9 \u00e0 la sauvette sur des autoroutes qui l&rsquo;enregistrent dans une bo\u00eete noire, il se le dit, sa vie enti\u00e8re, organis\u00e9e d\u00e8s l&rsquo;aube pour chasser la pens\u00e9e d\u00e9sorganis\u00e9e. Cette ardeur \u00e0 faire des fils sur la route, comme la toile \u00e0 l&rsquo;angle de la pi\u00e8ce sociale, cette ardeur confirmerait son esp\u00e8ce : il est le rayon de vitesse G sur le bitume, les mains vibrantes accroch\u00e9es aux tournants, rives et d\u00e9rives de la route, un volant plaqu\u00e9 sur la cage thoracique, le vrombissement du moteur comme unique respiration \u2013 la race des routards, l&rsquo;\u00e9blouissement des routes si larges qu&rsquo;elles enflent le coeur d&rsquo;une jubilation aigu\u00eb.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il passe d&rsquo;une ville \u00e0 une autre, et ne prend pas le temps de s&rsquo;installer \u00e0 la table d&rsquo;une petite brasserie sur le bas-c\u00f4t\u00e9 des aires de repos, accompagnant autrefois le regard planant de ses compatriotes au-dessus de l&rsquo;assiette gorg\u00e9e de sauce et de chaleur de viandes. D\u00e9sormais d\u00e9senclav\u00e9 du groupe, il enfile son sandwich en marchant le long du camion, m\u00e2che-marche-sourit pour lui, vaguement. Apr\u00e8s c&rsquo;est le caf\u00e9 au distributeur, il avale \u00e7a en fumant des roul\u00e9es, au moins deux qu&rsquo;il fume sans discontinuer, la r\u00eaverie jamais prise de m\u00e9lancolies confirme son go\u00fbt pour \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Longtemps il peut marcher de longues minutes au moment des pauses, il prend alors l&rsquo;odeur des pissenlits aux bordures des stations, dans les champs en friche laiss\u00e9s \u00e0 l&rsquo;abandon pr\u00e8s du coin r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;endormissement des camionneurs dans le renfoncement du parking. De l\u00e0-bas des odeurs torrides d&rsquo;herbes grasses saturent l&rsquo;air, des choses animales rampent l\u00e0-dedans, et c&rsquo;est un souvenir inou\u00ef que de s&rsquo;en souvenir \u00e9troitement quand on tombe dans le sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il aurait aim\u00e9 quelque chose comme une femme \u2013 ou de la musique.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les hommes poussent le volume \u00e0 fond dans l&rsquo;habitacle, c&rsquo;est une possession dans la gangue de m\u00e9tal, la magie noire des sons \u00e9lectrisants, ils chantent dans les bulles de chewing-gum, et pour eux c&rsquo;est de l&rsquo;\u00e9nergie bien gagn\u00e9e, redistribu\u00e9e dans le sang comme un arrivage d&rsquo;air conditionn\u00e9, la radio \u00e0 fond c&rsquo;est la bonne gageure.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quand vient la nuit, en revanche&#8230; la faune. Toujours l&rsquo;appr\u00e9hension au moment de s&rsquo;enfoncer dans le sommeil. La peur vient avec ce moment inapprivois\u00e9 du sommeil, de la n\u00e9cessit\u00e9 de faire la nuit, dans le regard suivant machinalement les milliers de kilom\u00e8tres parcourus des yeux, sur ces milliers de portions de route que l&rsquo;oeil a enregistr\u00e9s par avance depuis longtemps, puis il les a mentalement diss\u00e9qu\u00e9s, dig\u00e9r\u00e9s, impossible d\u00e8s lors de les sentir vivantes ces routes, d\u00e8s qu&rsquo;il ne faut plus craindre et anticiper les automobiles, par terre, loin par en-dessous, qui court-circuitent f\u00e2cheusement les directions et les vitesses, slalomant \u00e0 leurs bases, au pied des cargaisons gigantesques et tueuses.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Alors la nuit, sur le parking monumental et d\u00e9sertique, les camionneurs posent les yeux dans les herbes sauvages qui plient sous la nuit. Les herbes ondulent, peupl\u00e9es de vers luisants qui giclent comme des boules \u00e9lectriques. Le vent fait balancer tout \u00e7a, les lumi\u00e8res le long des tiges, la paresse, le plaisir de s&rsquo;y donner, le corps bruyant de l&rsquo;autoroute qui suinte sans s&rsquo;arr\u00eater, m\u00eame \u00e0 quatre heures du matin, ce bruit continu qui rentre dans le cervelle et dans le ventre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Beaucoup ont des b\u00eates. Car beaucoup craignent le vol, et l&rsquo;attaque. Surtout dans les banlieues. Les manouches se cachent dans les for\u00eats&#8230; l&rsquo;excentricit\u00e9 de leurs d\u00e9sirs font peur. On les sent \u00e0 la ronde, le visage meurtri dans les odeurs fortes de la for\u00eat, pr\u00eats \u00e0 conqu\u00e9rir les cargaisons, parce que ce sont des malins qui n&rsquo;ont pas froid aux yeux. Les errants circulent le jour et la nuit autour des camions endormis, se faufilent \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re comme des fauves, sont parvenus maintes fois \u00e0 ouvrir les coffres, \u00e0 voler des caisses, parfois presque tout le chargement, et ceci malgr\u00e9 les chiens plac\u00e9s la nuit aux pieds des ma\u00eetres. Mais \u00e0 force d&rsquo;air conditionn\u00e9, de vie s\u00e9dentaris\u00e9e dans l&rsquo;habitacle, les chiens ont comme perdu le flair. On pourrait s&rsquo;attendre pourtant \u00e0 ce qu&rsquo;ils jappent au tout venant, au moindre froissement des herbes sous la pouss\u00e9e d&rsquo;un flanc ample et volontaire, les renards aiguis\u00e9s comme des poignards r\u00f4dent sous les moteurs et les satan\u00e9s \u00e9cureuils viennent ronger la tuyauterie, en une nuit ils foutent en l&rsquo;air un moteur.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Certains attachent le chien \u00e0 l&rsquo;avant du camion, esp\u00e9rant qu&rsquo;ils se d\u00e9gourdissent un peu en tirant sur la laisse le plus loin possible, guettant les voleurs sans rel\u00e2che. Mais les voleurs ont des ruses d&rsquo;indiens : ils jettent de la viande empoisonn\u00e9e, ils ont des produits qui s\u00e8ment la pagaille dans les intestins des b\u00eates, en peu de temps la soupe fait des ravages et les assomme. Apr\u00e8s, ils l\u00e8vent la place forte, ils peuvent m\u00eame tirer le couteau au besoin : on raconte qu\u2019autrefois un routard a \u00e9t\u00e9 \u00e9gorg\u00e9 comme une truie pendant son sommeil. Mais des fois qu&rsquo;on se r\u00e9veillerait brutalement, il y a la bombe lacrymo qu&rsquo;ils envoient par la fente des vitres entrouvertes pendant qu&rsquo;ils fouillent les containers. \u00c7a tournerait au pugilat \u2013 il y a parfois un gardien arm\u00e9 sur les parkings, et puis certains ont leurs propres guns. L&rsquo;ombre d&rsquo;une arme ouvre l&rsquo;offensive. D\u00e8s lors, des tirs fusent de tout bord. Des silencieux tuent les gens du voyage, quand ils s&rsquo;approchent de trop pr\u00e8s. Guerre de nomades.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Apr\u00e8s faut craindre les repr\u00e9sailles, et les gars se sont toujours sentis plus vuln\u00e9rables, enferm\u00e9s dans la partie couchette, tandis que les Tanj&rsquo; planifient leurs d\u00e9lits sous la flotte. Alors les gars pr\u00e9f\u00e8rent encore perdre quelques caisses, tant qu&rsquo;ils gardent le chien pr\u00e8s d&rsquo;eux. Dans l&rsquo;habitacle l&rsquo;atmosph\u00e8re en est r\u00e9tr\u00e9cie. Les haleines se m\u00ealent : vin torsad\u00e9 bu entre deux clopes, assis \u00e0 califourchon sur le si\u00e8ge, jambe battante au dehors, le routard a l&rsquo;haleine charg\u00e9e \u00e0 la suite des longues r\u00eaveries jet\u00e9es au cr\u00e9puscule, et le chien, tard dans la nuit, y m\u00eale son souffle de charognard.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Chiens de chasse, dogues hideux, fouines, bouledogues, chiens crasses et ras\u00e9s, dogues allemands anciennement battus, vieux corbillards aux yeux ternes, bigleux trouv\u00e9s sous les potences \u2013 dans les chenils sadiques. Sortis des cages, ils se retrouvent \u00e0 nouveau enferm\u00e9s, couch\u00e9s toute la journ\u00e9e, gardiens d\u00e9risoires d&rsquo;un&nbsp; si\u00e8ge avant de 38 tonnes, la trogne humide fr\u00f4lant les vitres froides, flagell\u00e9es par les pluies.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C&rsquo;est un vrai danger, dormir la nuit. Les gars parfois pr\u00e9f\u00e8rent circuler toute la nuit, \u00e0 se bousiller les yeux dans l&rsquo;\u00e9clat des phares jusqu&rsquo;au petit matin.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vers onze heures du matin, ils s&rsquo;effondrent sur la banquette sur\u00e9lev\u00e9e, oubliant l&rsquo;envie de pisser qui les a taraud\u00e9s depuis des heures, le dogue g\u00e9missant contre la porti\u00e8re qui voulait pisser aussi, et n&rsquo;y pouvait que dalle \u00e0 part attendre que le sommeil du juste se fisse, jusqu&rsquo;aux quatre heures de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, le visage abasourdi, le dos douloureux congestionn\u00e9 par les heures de conduite, et ce mal de nuque qui frise la tyrannie, fragilise l&rsquo;\u00e9quilibre au moment de sortir sur le bitume, alors que depuis des heures il a fallu actionner des p\u00e9dales sans se tromper.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et le r\u00e9veil \u00e0 quatre heures de l&rsquo;aprem, c&rsquo;est la folie, le d\u00e9sert des parkings, l&rsquo;absence de danger, le flottement longitudinal des bruits qui semblent d&rsquo;un coup en suspens. Le jour gris, le jour sale des quatre heures, la conscience aigu\u00eb d&rsquo;\u00eatre d\u00e9cal\u00e9 du monde, la tasse de caf\u00e9 et les songes un peu d\u00e9lirants, \u00e9blouis planant l\u00e9gers,&nbsp; indescriptibles dans la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Des filles sont assises sur les pilonnes de b\u00e9ton jamais tr\u00e8s loin, couleurs retourn\u00e9es des jupes qui montent jusqu&rsquo;aux cuisses, repli\u00e9es sur elles-m\u00eames, filles pench\u00e9es sur des t\u00e9l\u00e9phones qu&rsquo;elles peuplent de rigolades et de chuchotements, les jambes courbes rehauss\u00e9es de hauts talons, couleurs \u00e9lectriques des l\u00e8vres, des paupi\u00e8res et des jupes, la peau mal d\u00e9nud\u00e9e, encore froiss\u00e9e d&rsquo;une \u00e9treinte r\u00e9cente. Baign\u00e9es de froid en bordure des aires de stationnement, les filles attendent l\u00e0 tout le jour, la bouche viss\u00e9e au t\u00e9l\u00e9phone, jetant parfois des regards appuy\u00e9s sur le pare-brise, l&rsquo;initiant avant la nuit aux feux stridents de l&rsquo;autoroute.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les <em>filles <\/em>sont les femelles des voleurs, mais font simplement la posture du travail, gagnant leur vie \u00e0 l&rsquo;attendre, ce travail du corps dans les renflements des couleurs et les petites lamelles de peau laiss\u00e9es \u00e0 nu, livr\u00e9es au regard des chiens qui errent pesamment entre elles et viennent chercher une caresse. Les plus os\u00e9es viennent toquer aux vitres pour r\u00e9clamer une clope. Leur haleine de chewing-gum s&rsquo;enfonce dans l&rsquo;habitacle satur\u00e9 de sueurs. C&rsquo;est saisissant pour les hommes, certains ouvrent les porti\u00e8res, font une place \u00e0 la fille sur le si\u00e8ge d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, le chien quitte la carriole, et c&rsquo;est alors le travail m\u00e9canique et simple des gestes s\u00fbrs et n\u00e9cessaires qui apaisent le flot lourd des heures grises de l&rsquo;apr\u00e8s-midi sur les aires d&rsquo;autoroute. La course des mains, sans le baiser possible, le jean vite d\u00e9boutonn\u00e9, gliss\u00e9 vite sous l&rsquo;\u00e9loge d&rsquo;une caresse m\u00e9canique, et les trombes d&rsquo;eau glissent sur les vitres, les regards de celle qui fait \u00e0 celui qui fait faire, faiseur de joutes nerveuses aux embouchures des corps, et bien s\u00fbr c&rsquo;est toujours trop cher, et plusieurs filles peuvent te faire chier si jamais tu paies pas plus que de coutume, avec les cris qui lac\u00e8rent comme des coups de couteau, elles-m\u00eames form\u00e9es comme des arcs qui pourraient te d\u00e9cocher une gerbe violente dans les c\u00f4tes si tu fais pas ce qu&rsquo;elles veulent. Le plaisir, le prix \u00e0 payer. Et parce que c&rsquo;est rare qu&rsquo;il c\u00e8de \u00e0 cette pression du d\u00e9sir, et que \u00e7a arrive quand il a trop fait de kilom\u00e8tres, il a plu un temps infect, c&rsquo;est toujours aux zones frontali\u00e8res, entre deux douanes, deux portions de fatigue, deux rives absoutes&#8230; qu&rsquo;il se laisse \u00e9mouvoir, et qu&rsquo;il parvient presque \u00e0 jouir, bouche entrouverte sur l&rsquo;horizon cribl\u00e9 de lumi\u00e8res rouges orangers qui glissent, grossies sous les gouttes d&rsquo;eau de la vitre. Le plaisir vient se loger dans la lumi\u00e8re des catadioptres. Au loin, la trois-voies s&rsquo;\u00e9tiole dans la respiration, la peau se tord sur le faux-cuir, le lycra des commandes, les mains m\u00eal\u00e9es aux cheveux, les mots chuchot\u00e9s en mille langues, quand la vitesse hurle de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, encombr\u00e9e du d\u00e9sir de sortir de soi, de fatiguer la pens\u00e9e, d&rsquo;outrer le d\u00e9sir d&rsquo;\u00eatre ailleurs. Et le corps us\u00e9 tombe en d\u00e9sh\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C&rsquo;est par un temps pareil qu&rsquo;il l&rsquo;a rencontr\u00e9e, elle la Roumaine, lui le Tch\u00e8que. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la fronti\u00e8re belge, dans la communaut\u00e9 germanophone, il avait align\u00e9 des milliers de kilom\u00e8tres, revenant du Maroc, sous la chaleur tonitruante de F\u00e8s, \u00e0 Oujda, puis Tanger o\u00f9 il avait encore d\u00e9charg\u00e9 des centaines de caisses, il avait pris le bateau, et cette fois c&rsquo;\u00e9tait la lourde travers\u00e9e de l&rsquo;Espagne aux paysages chloroformes et d\u00e9serts. C&rsquo;est apr\u00e8s la poussi\u00e8re volumineuse et verte des Pyr\u00e9n\u00e9es qu&rsquo;il s&rsquo;est retrouv\u00e9 d&rsquo;un coup sous la pluie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La pluie froide et inique des vastes territoires europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il \u00e9tait rentr\u00e9 dans une station essence apr\u00e8s avoir dormi sous la flotte d&rsquo;un apr\u00e8s-midi. L&rsquo;id\u00e9e du propre avait flanqu\u00e9 une impression glaciale : l&rsquo;air conditionn\u00e9, l&rsquo;obsession de l&rsquo;hygi\u00e8ne, les frigos remplis de denr\u00e9es sous la couche protectrice du froid, le blanc inocul\u00e9 des \u00e9tag\u00e8res, tout faisait froid.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La fille attendait pr\u00e8s du distributeur, accoud\u00e9e \u00e0 la tablette pivotante pr\u00e8s des hauts tabourets, un t\u00e9l\u00e9viseur crachait des images m\u00e9caniques et jaunes, un flot d&rsquo;injures lac\u00e9rait les \u00e9talages, c&rsquo;\u00e9tait le nouvel \u00e9pisode de <em>South Park, <\/em>petite ville du Colorado o\u00f9 les jeunes p\u00e8tent les plombs, et Kenny allait encore mourir. Les injures \u00e9taient si grossi\u00e8res qu&rsquo;elles interpelaient in oculo, la salet\u00e9 divertit l&rsquo;esprit, alors Kalech s&rsquo;\u00e9tait fig\u00e9 sous le t\u00e9l\u00e9viseur, p\u00e9trifi\u00e9, et pris soudain d&rsquo;un fou rire dans la violence d&rsquo;un graphique, il avait tourn\u00e9 instantan\u00e9ment le regard vers la fille qui semblait fixer l&rsquo;\u00e9cran sans rien entendre. Le sourire plane, elle essayait de comprendre. La s\u00e9rie racontait un mixage de situations grotesques, insidieusement grisantes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En sortant sur le parking, il avait d\u00fb fermer le blouson, en plein juillet la pluie violente et froide fouettait le visage et faisait presque tanguer sur place, on se serait cru en pleine mer. C&rsquo;est alors qu&rsquo;il s&rsquo;est retourn\u00e9, et qu&rsquo;il a vu qu&rsquo;il \u00e9tait suivi.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La fille avait les cheveux l\u00e2ch\u00e9s, une longue m\u00e8che plus claire longeait les \u00e9paules, et malgr\u00e9 le froid la tenue frisait le mauvais synth\u00e9tique vert pomme, petit cuir oranger p\u00e2le, maigreur des jambes et des avant-bras serr\u00e9s contre le ventre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tou a une clop&rsquo; ?<\/p>\n\n\n\n<p>La voix timide et fr\u00eale. Regard en apoth\u00e8me. Il ouvre la poche int\u00e9rieure du blouson, en tire le paquet de Marlboro \u00e9cras\u00e9 contre la poitrine, tend le paquet, des sourires un peu tristes s&rsquo;\u00e9changent sous l&rsquo;averse. Il tend la flamme, chaleur triste dans l&rsquo;air bl\u00eame. De ce feu tendu, il hisse le corps de la cigarette, et la braise colore la peau marqu\u00e9e de cicatrices, pr\u00e8s des yeux cern\u00e9s de noir, pr\u00e8s des l\u00e8vres. Ils fument plusieurs clopes contre la porti\u00e8re, s&rsquo;abritant comme ils peuvent alors que la pluie ne cesse de les harceler. La fille raconte l&rsquo;ennui, rompue d&rsquo;attentes, et la pluie lib\u00e8re peu \u00e0 peu les paroles sombres, s\u00e9questr\u00e9es dans ses souvenirs de non-enfance, le non-sommeil dans les non-nuits, cette non-vie qu&rsquo;elle vivait, aux abords des autoroutes et des nationales. Elle raconte aussi les t\u00e2ches ex\u00e9cut\u00e9es sans rien dire, l&rsquo;attente et le guet, dans le froid des supermarkets \u2013 la voix est si douce et a\u00e9rienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Lui ne disait rien. Il attendait patiemment contre la porti\u00e8re, le moment qu&rsquo;il faudrait repartir, et oublier la fille perl\u00e9e de souffrances \u00e0 dire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ti quoi ? Ti roumain aussi ?&nbsp;\u00bb Elle essaye de faire parler. Ils ont presque le m\u00eame accent, semi-teint\u00e9 d&rsquo;italien, limaill\u00e9 d&rsquo;orge russe, et c&rsquo;\u00e9taient sans doute les plus belles voix du monde qui s&rsquo;\u00e9changeaient l\u00e0, le long des routes glac\u00e9es fouett\u00e9es par la pluie du nord europ\u00e9en. \u00ab&nbsp;J\u00e9 sis s\u00fbre que ti chantes&nbsp;\u00bb lui avait-elle dit. Et pourquoi pas : dire en effet que les ouvriers de l&rsquo;est peuvent avoir le timbre d&rsquo;un chanteur lyrique. Il sourit, Kalech a des yeux noirs, son corps est t\u00e9nu, \u00e9puis\u00e9. Sa bouche est une colline suave en bas du visage, il laisse en suspens ce qu&rsquo;il faut dire, s&rsquo;arr\u00eate au sommet d&rsquo;une phrase, se reprend, r\u00e9fr\u00e8ne une impulsion, prend un virage, commence puis s&rsquo;abstient. Points de suspension \u00e0 chaque intersection. Le va-et-vient est multiple, continu. La voix lanc\u00e9e en pleine course, puis lanc\u00e9e dans la rivi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>La pluie incommensurable les a forc\u00e9s \u00e0 rentrer dans la cabine. Il a actionn\u00e9 les essuie-glaces, le caoutchouc \u00e9corch\u00e9 griffe la vitre et le bruit incongru les a fait rire. C&rsquo;est alors qu&rsquo;ils ont d\u00e9cid\u00e9 de partir ensemble. Elle a assur\u00e9 que rien ne la retenait, qu&rsquo;en partant c&rsquo;\u00e9tait gagner la vie. Elle a mis ses mains, son visage coll\u00e9 \u00e0 la peau, il a repouss\u00e9 l&rsquo;\u00e9treinte.<\/p>\n\n\n\n<p>Moteur en marche, l&rsquo;\u00e9normit\u00e9 de la machine s&rsquo;est mise en branle.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9toiles des t\u00e9moins lumineux sur le tableau de bord, t\u00e9moin du d\u00e9givrage arri\u00e8re, chauffage dirig\u00e9 contre le pare-brise pour chasser la bu\u00e9e, elle suivait tout, elle avait mis la radio.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avec la radio, il y a eu des semaines, cinq \u00e0 six, \u00e9coul\u00e9es dans l&rsquo;habitacle entre les annonces frappantes des voix pressantes qui scandent les peurs, ramassent l&rsquo;intellect sur lui-m\u00eame, en attente d&rsquo;autres nouvelles catastrophes comme un insecte racorni proc\u00e9dant \u00e0 petits pas. Les nouvelles du monde remplacent la vie propre, on se d\u00e9place en silence dans les ramages de sa propre destin\u00e9e, calm\u00e9s, d\u00e9calcifi\u00e9s, d\u00e9pouill\u00e9s d&rsquo;orgueil. \u00ab&nbsp;Restons rass\u00e9r\u00e9n\u00e9s : si d&rsquo;autres souffrent, pour l&rsquo;instant nous sommes au calme \u00bb gueule un animateur. Ils avancent ainsi sur le front de l&rsquo;Europe, immobiles absolus dans la carcasse, traversant des portions de pays de l&rsquo;est, Bulgarie, Roumanie, Allemagne, dans un afflux de chaleur continentale, avec une masse caf\u00e9ine dans les boyaux, tension press\u00e9e comme lorsqu&rsquo;on a faim, car les gens en plein travail ont toujours faim de quelque chose \u2013 de folie pure surtout. Ils auraient pu mettre de la musique pour chasser le monde, le parcourir de l&rsquo;int\u00e9rieur comme un corps \u00e9tranger, imperm\u00e9able \u2013 immuable. Comme un amour id\u00e9al.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais la musique est impossible dans le parcours, peut nuire \u00e0 l&rsquo;efficace vitesse de prospection. Elle peut attendrir. Ramollir les muscles de la conqu\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Alors les infos \u00e0 bloc, d\u00e8s cinq heures sur les droites rasantes des autoroutes, les 110 cycloniques o\u00f9 l&rsquo;on se fait d\u00e9passer par des bolides argent\u00e9s \u00e0 150, les nationales l\u00e9g\u00e8res mais surabond\u00e9es, o\u00f9 les beaux paysages ne font pas oublier les circonvolutions denses et \u00e9nerv\u00e9es, ces nationales de l&rsquo;est parisien encombr\u00e9es de cafards g\u00e9ants, exomobiles aux couleurs USA. Les d\u00e9partementales c&rsquo;est pareil.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les r\u00e9gions paradisiaques sans personne sur les routes, elles sont centrales, dans le coeur vide de chaque pays, dans le milieu comme un trou, avec personne sur les routes. C&rsquo;est tr\u00e8s rare d&rsquo;y parvenir. Seules les villes p\u00e9riph\u00e9riques, capitales et frontali\u00e8res, opercules de nerfs, palpitent retranch\u00e9es dans les zones portuaires ou industrieuses. Les nouvelles circulent par la bo\u00eete lumineuse du tableau de bord, s&rsquo;infusent dans les carcasses, on apprend que les vies p\u00e9riclitent dans les p\u00f4les urbains, les crimes et les accidents, les meurtres d&rsquo;enfants, tandis qu&rsquo;ils tournent de ZAC en ZAC, d&rsquo;entrep\u00f4ts en entrep\u00f4ts, chaque d\u00e9but d&rsquo;apr\u00e8s-midi, \u00e0 conduire et d\u00e9charger, avec les porti\u00e8res grand ouvertes pour a\u00e9rer \u2013 qui diffusent encore dans l&rsquo;air les nouvelles du jour, sur tous ces gens qui frappent au coeur et n&rsquo;ont que ce seul dessein.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les parcours en autoroute semblent assurer des fondations, il appara\u00eetrait que ces lignes droites ind\u00e9l\u00e9biles, par l&rsquo;effet m\u00eame de r\u00e9p\u00e9tition, installent une forme de libert\u00e9 surveill\u00e9e, la vigilance se met en veille, feux de croisement toute la nuit, parmi les bulbes de lumi\u00e8re qui filent au ralenti sur les traverses de la r\u00e9tine, les pens\u00e9es tournent, progressent, carburent. Jamais Kalech ne s&rsquo;endort, jamais n&rsquo;a eu les yeux qui piquent, la nuque raide, d\u00e9faillances optiques, \u00e9nervement, douleurs dorsales, s&rsquo;est toujours arr\u00eat\u00e9 \u00e0 temps. Pauses lib\u00e9ratrices o\u00f9 il va errant se balader sans but sur les parkings, o\u00f9 il s&rsquo;accorde le non-d\u00e9luge des infos, graille un sandwich, fume des clopes, observe tout \u00e0 l&rsquo;air libre, les renards environnants, l&rsquo;\u00e9pervier sur un fil de fer barbel\u00e9, buste en avant, s\u00fbr de lui, guettant les rats et les mulots qui pullulent sous les trente-huit tonnes&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il aurait pourtant voulu traverser les centres-villes, corrompre la lumi\u00e8re r\u00e9serv\u00e9e des lampadaires, ces lumi\u00e8res fauves et jazzy qui fomentent des d\u00e9sirs dans les r\u00eavailles des <em>Nocturno&#8230; <\/em>&nbsp;Le rythme ralenti des routes, les euphories des grands boulevards, vitrines en pagaille, clignoti clignota, sulfure des enseignes et stimuli des courbes, g\u00e9om\u00e9trie <em>agitata<\/em>, paroles des diagonales, passantes en staccato, fourmis de pacotilles, mise en abyme sempiternelle, \u00e9berlu\u00e9 par les ondes \u2013 et libre, il se serait fait un chemin d&rsquo;\u00e9t\u00e9 sous la visi\u00e8re. Le centre-ville, c&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 fou.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et dangereux sans aucun doute.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils \u00e9coutent la radio depuis des semaines, sillonnant l&rsquo;A6 la plus circulatoire, presque effrayante de v\u00e9locit\u00e9, entre les \u00e9normes bourdons pris au pi\u00e8ge sur l&rsquo;asphalte, le soleil creuse des digues de lumi\u00e8re sur le parebrise, elle s&rsquo;est \u00e9tal\u00e9e sur le si\u00e8ge, le corps tordu en arri\u00e8re, jambes relev\u00e9es le long de la porti\u00e8re, au ras de la vitre, dos en quinconce contre une grosse couverture, dans le volume \u00e9largi de la place passager presque deux places, la peau moir\u00e9e de sueur, pas de clim&rsquo; ils d\u00e9testent, otites \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition avec ce gel artificiel des airs \u2013 elle dort, et c&rsquo;est la premi\u00e8re fois qu&rsquo;elle se laisse aller, \u00e0 dormir compl\u00e8tement, comme \u00e7a en pleine journ\u00e9e, le long tout le long des routes. Bascule confiante dans le d\u00e9roul\u00e9 des vagues de bitume. Il regarde et ralentit, veilleur agile du carnaval routier. Le poids lourd s&rsquo;imbrique dans le flux de circulation, jamais ne quitte les 90, ignorant les invectives des abonn\u00e9s 120 par beau temps, appels de phare des pilotes press\u00e9s qui tournent la t\u00eate \u00e0 force de sollicitations, il d\u00e9passe \u00e0 l&rsquo;arrache les prudents impressionn\u00e9s par le volume et l&rsquo;altitude des proues mena\u00e7antes. Conserver une vitesse \u00e9tale, sans \u00e0-coups ni freinages intempestifs, circuler calmement, respecter les distances comme on accorde \u00e0 l&rsquo;autre le droit de souffler un peu, pas trop lent, le 80 insuffisant pourrait provoquer des pertes de progression g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es, encourager le doublement \u00e9nerv\u00e9, suivi d&rsquo;un rabattement queue de poisson toujours malvenu. La position du dos l&rsquo;aide, le mal qui menace, alors se tenir droit, nuque souple contre l&rsquo;appui-t\u00eate. Rester dans la courbe, s&rsquo;accorder au monde, \u00e0 sa vitesse de progression. Ne pas faire de plis, sous peine d&rsquo;\u00eatre \u00e9vacu\u00e9. Beaucoup disent qu&rsquo;il est encore pr\u00e9f\u00e9rable d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer que de se calfeutrer dans une lenteur insidieuse. Les rapides fluidifient l&rsquo;espace, \u00e9vitent les noeuds, les tensions au m\u00e8tre pr\u00e8s, les pics de pollution. Comme dans les eaux cascadeuses des rivi\u00e8res, le cano\u00eb doit aller plus vite que le courant afin de louvoyer, anticiper, \u00e9viter les impacts, franchir les obstacles, slalomer entre les masses rocheuses, tandis qu&rsquo;une barque soumise au courant n&rsquo;a gu\u00e8re de chance de s&rsquo;en sortir : certains se voient d\u00e9port\u00e9s brutalement dans les rochers, emprisonn\u00e9s dans les petits siphons, aspir\u00e9s, noy\u00e9s. Kalech pense aussi \u00e0 la strat\u00e9gie des surfeurs, qui s&rsquo;\u00e9lancent tr\u00e8s t\u00f4t dans la vague pour gagner en vitesse, s&rsquo;arcbouter sur la flamme d&rsquo;eau, se distendre, voltiger, jongler avec l&rsquo;\u00e9cume. Un corps parti trop tard devient tr\u00e8s vite le jouet des \u00e9l\u00e9ments, forces incommensurables de volume et de puissance. Le corps est boul\u00e9 dans les flots, \u00e9cras\u00e9 par la tonne d&rsquo;eau.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C&rsquo;est l&rsquo;heure o\u00f9 les hommes se d\u00e9salt\u00e8rent de bi\u00e8res faciles et fra\u00eeches. Boire pour diff\u00e9rer les heures de route, l&rsquo;absorption d&rsquo;alcool se mue en latence, roulant la fatigue dans la farine, s&rsquo;int\u00e9grant sans plus r\u00e9fl\u00e9chir aux rires des autres coyotes. Buvant les bi\u00e8res au coude \u00e0 coude, perch\u00e9s sur un si\u00e8ge avant, les jambes pendouillant dans le vide, regard glaireux, sourire humide, ils boivent, se laissent boire et c&rsquo;est si bon sur le coup, vers ces vingt heures tapantes, de s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 temps, jouer sur la minuterie de l&rsquo;alcool, insuffl\u00e9 par mg d&rsquo;air expir\u00e9, quand l&rsquo;\u00e9bri\u00e9t\u00e9 fait \u00e9merger une id\u00e9e neuve, aimant\u00e9e, qui soude l&rsquo;esprit au corps, le dote d&rsquo;une&nbsp; \u00e9nergie nouvelle, et puis ensuite, ils mangent beaucoup pour noyer l&rsquo;ivresse \u2013 se jettent dans les camions vers vingt-deux heures, sachant qu&rsquo;ils rouleront encore jusqu&rsquo;\u00e0 trois-quatre heures du matin. La route leur fera perdre l&rsquo;excitation joyeuse, la sainte accolade avec la p&rsquo;tite joie pour soi. Ils fileront moyennement refroidis jusqu&rsquo;\u00e0 la prochaine \u00e9tape. Dans une de ces stations-services qui culminent tous les cinquante kilom\u00e8tres au bord des nationales. Et c&rsquo;est un soir comme&nbsp; ceux-l\u00e0 que Kalech a vu ce dix tonnes vaciller devant lui, plus de minuit au compteur, \u00e0 peine rapide, cent \u00e0 l&rsquo;heure pas plus, juste devant lui, et perdre d&rsquo;un coup le contr\u00f4le, rentrer brutalement dans la barri\u00e8re centrale de d\u00e9limitation, la d\u00e9formant comme une feuille, et s&rsquo;\u00e9taler d&rsquo;un coup, chute gigantesque, imm\u00e9diate, immense carriole renvers\u00e9e en une fraction de seconde, par un effet de vitesse et de coups de volant d\u00e9sordonn\u00e9s, glisser tout le long de la route sur une centaine de m\u00e8tres, presque brassant des v\u00e9hicules sur son passage, effray\u00e9s, tous effray\u00e9s \u00e0 crier, et Kalech aussi, putain putain, l&rsquo;horreur absolue de la violence et de la vitesse associ\u00e9e, chaque poids lourd \u00e9tant m\u00e9lange absolu de violence et de vitesse potentielles \u2013 g\u00e9n\u00e9alogie du monstre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sur le tard, \u00e0 la fin du mois d&rsquo;ao\u00fbt, ils n&rsquo;en peuvent plus de grailler ces genres de sandwichs plastiques, chips au vinaigre, boissons piquantes ultra sucr\u00e9es, salade burger, fromage orange, steaks frites g\u00e9ants. Rades de routards dans les vapeurs d&rsquo;hydrocarbures. A couper les boyaux. Les m\u00eames plats sur les pr\u00e9sentoirs des sup\u00e9rettes d&rsquo;autoroute, comme si le travail devait nouer l&rsquo;intestin, fausser l&rsquo;instinct alimentaire, rendre machinal, gargouilleux, goitreux. Contr\u00f4l\u00e9. Boyaux de silicone aux vapeurs de bi\u00e8re, boyaux p\u00e9trolif\u00e8res dans les vapeurs d&rsquo;essence. C&rsquo;est impossible \u00e0 force. La naus\u00e9e, le mal-\u00eatre viendraient de cela.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils se sont arr\u00eat\u00e9s \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie d&rsquo;une petite ville en pierres blanches, engonc\u00e9e sous la route nationale 20. Il faisait beau, ils avaient stationn\u00e9 sur l&rsquo;aire immense d&rsquo;un garagiste, dans les gravillons huileux, les raisins rutilants du cambouis. Ils avaient march\u00e9 au coude \u00e0 coude jusqu&rsquo;\u00e0 la petite rivi\u00e8re de la Juine, le teint frais de l&rsquo;eau qui coule en chantant, l&rsquo;esprit juv\u00e9nile des balades cachotti\u00e8res, les corps perdus m\u00eal\u00e9s aux grandes herbes. Ils avaient eu l&rsquo;id\u00e9e de p\u00eacher la truite en lan\u00e7ant un bout de lard crochet\u00e9 au bout d&rsquo;une ficelle, et la truite avait pris au bout d&rsquo;une heure. Il avait pos\u00e9 une grille d&rsquo;a\u00e9ration sur un petit feu de bois, barbecue improvis\u00e9. Ils sont au calme, ils parlent, ce sont leurs voix, l\u00e9gers d\u00e9placements d&rsquo;ondes dans la p\u00e2leur p\u00e9riph\u00e9rique du bruit \u2013 le bruit centrifuge du monde.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(un projet en cours\u2026, j&rsquo;avais en t\u00eate des films cultes avec Simone Signoret Casque d\u2019or, et la sc\u00e8ne mythique du camion entrant dans l\u2019immeuble de la Gestapo, dans L\u2019arm\u00e9e des ombres\u2026 et puis le si \u00e9trange Camion de Duras\u2026 et comment oublier, la nitroglyc\u00e9rine du Salaire de la peur\u2026) &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y a tout cet espace face \u00e0 lui, dor\u00e9navant <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-05-des-films-et-des-camions\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#photofictions #05 | Des films et des camions<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":330,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3865,3815],"tags":[],"class_list":["post-94796","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-05_savelli","category-photofictions"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/94796","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/330"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=94796"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/94796\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=94796"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=94796"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=94796"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}