{"id":95088,"date":"2022-10-12T14:09:25","date_gmt":"2022-10-12T12:09:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=95088"},"modified":"2022-10-13T16:31:52","modified_gmt":"2022-10-13T14:31:52","slug":"photofictions06-sans-titre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions06-sans-titre\/","title":{"rendered":"#photofictions #06 |\u00a0Sans titre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">photo 1<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Paris Porte de Pantin. C\u00e9ramique murale blanche dans le tunnel du Boulevard p\u00e9riph\u00e9rique. La voiture roule dans la nuit. Quelques motos passent, glissent vite dans&nbsp; l\u2019obscurit\u00e9, le noir lisse de la chauss\u00e9e. Des motards moteurs acc\u00e9l\u00e8rent. J\u2019acc\u00e9l\u00e8re les prises de vues. T\u00eate sous casque noir. La mienne tourne dans tous les sens. Quels sens&nbsp;? Noires brillances. Reflets des \u00e9clairages. La voiture roule confort, je suis assise, j\u2019avance sans bouger. Moto fonce, pigeon vole, motard c\u0153ur gris\u00e9, corps pli\u00e9. En Z \u00e0 l\u2019envers. Rien d\u2019une course poursuite, quoique. D\u00e9clencher vite, suivre la moto vite, dans le viseur, vite vu. Accepter de ne rien contr\u00f4ler, le bruit de la vitesse de la moto. Le bruit doux, discret et feutr\u00e9, sec et lent du Leica. Casque profil\u00e9. Visi\u00e8re baiss\u00e9e. Pas de regard du motard, ou pas le temps de le voir. Cach\u00e9, pass\u00e9. Une direction franche, un trajet trac\u00e9. Cadre pas tout \u00e0 fait al\u00e9atoire. Presque. Presque quoi&nbsp;? Je suis le mouvement, je suis le son, je suis. Qu\u2019est-ce que je poursuis&nbsp;? \u00c7a me plait de ne pas maitriser, de toutes les fa\u00e7ons que contr\u00f4le t-on quand on fait des photos en mouvement&nbsp;? Lancer la main, perdre pied et saisir \u00e0 l\u2019aveugle. C\u2019est \u00e7a le jeu. Comme lancer le riz devant la mairie et laisser retomber les choses. Bref. Oui le motard passe bref. Le mot est art. Bref. L\u2019ouverture du diaphragme n\u2019est pas si br\u00e8ve, il fait sombre. Un mur plan, blanc, un corps fin passe sur une grosse machine. Bruit sur bruit. Silhouette de l\u2019homme, une pub pour l\u2019homme qui roule, qui passe sans s\u2019arr\u00eater, qui va plus loin. Loin d\u2019o\u00f9. Loin d\u2019ici. Moi aussi embarqu\u00e9e loin de moi. Mais o\u00f9 va t-on avec une image&nbsp;? Mais o\u00f9 va-t-on&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">photo 2<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Passage pi\u00e9tons d\u00e9sert, Boulevard Raspail, Paris. Pourquoi ici ? Aucune id\u00e9e. Mais je suis l\u00e0, lui aussi. Comme \u00e7a. Lui, un chien, un setter. Il passe, grandes oreilles pendantes, taches brunes sur poils longs. Les rectangles du passage pi\u00e9tons, les taches du pelage et les quatre hautes pattes en mouvement. Perch\u00e9. Diagonales l\u00e9g\u00e8res et gr\u00e2ce. Il (me) sourirait presque ce chien qui attend que personne passe pour avoir le passage pi\u00e9tons pour lui tout seul. Voitures arr\u00eat\u00e9es au feu rouge hors champs, ciel nuages \u00e9pais hors champ. Lumi\u00e8re douce tamis\u00e9e, aucune ombre. Grand angulaire, au premier plan la t\u00eate qui dodeline un petit peu. Sa belle gueule a du chien. Sur l\u2019image, en l\u00e9g\u00e8re plong\u00e9e, on verra la souplesse de sa colonne vert\u00e9brale. Sur les lignes du passage pi\u00e9tons, on verra les pattes du chien, fines. Des verticales. Il vient vers moi. Moi face \u00e0 lui pr\u00e8s sol, Leica \u00e0 hauteur de truffe. D\u00e9clencher leste, cadrer souple comme sa d\u00e9marche. Beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e9gance ce chien.Il danserait presque. Une, deux, trois, quatre photos, il n\u2019avance pas trop vite, je recommence. Il marche vers moi. Par moment sa queue sort du cadre, en partie. Une, deux, trois photos. Je choisirai la plus a\u00e9rienne. Je cadre horizontale, toujours. Sa gueule, c\u2019est un 3\/4 profil. Au dernier plan, des immeubles parisiens clairs, fond sans int\u00e9r\u00eat mais il faut bien un fond pour ce chien, sur son nuage. Princier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">photo 3<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Muret bas autour du Parc de la Mairie de la vraie ville. Une enfant saute. Fillette, manteau hiver, \u00e9pais, t\u00eate nue, cheveux longs, d\u00e9tach\u00e9s, l\u00e9gers. Elle s\u2019amuse, seule, comme elle peut. Je la rep\u00e8re de loin. Elle saute du bout du muret. Un petit m\u00e8tre de hauteur. Aucun danger. Je traverse la rue pour mieux la regarder. Les cheveux clairs, les yeux trous noirs, la bouche trou rond, un alignement de points en suspens. Entre l\u00e9vitation et chute. Elle recommence. Je m\u2019avance vers elle. Elle voit que je la vois. Elle s\u2019ennuie peut-\u00eatre. Leica pendu au cou, je ralentis \u00e0 peine. Elle, elle remonte, ressaute, enchaine. Je la vois entre mur et trottoir. Entre, dans le vide. Je ne sais pas si cela l\u2019amuse ou l\u2019occupe seulement d\u2019\u00eatre ni l\u00e0 sur le muret, ni ici sur le sol. Nulle part. En passant \u00e0 sa hauteur je ralentis juste un peu. Je sais que je ne sais pas ce que je photographie. Juste deux photos. Ne pas m\u2019arr\u00eater, ne pas l\u2019arr\u00eater. J\u2019aimerais une photo d\u2019elle, comme un ange, entre muret et trottoir. Je la regarde, je regarde dans le viseur. L\u2019enfant que je fus. En suspens, ne sachant \u00e0 quoi s\u2019accrocher. Elle saute, elle me regarde. Elle d\u00e9sire \u00eatre vue, \u00e7a \u00e7a me semble \u00e9vident. Elle saute, elle saute pour moi. Et moi en silence, dans son silence et dans le mien. Regards \u00e9chang\u00e9s, elle me donne son image d\u2019enfant solitaire, \u00e0 l\u2019impossible repos, moi je marche. J\u2019ai fait quelques photos d\u2019elle dans mon impossible r\u00e9pit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">photo 4<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La baraque \u00e0 frites entre ville et plage, les go\u00e9lands, les barquettes vides et grasses qui volent. Le vent de la mer, le vent roi. La mer loin. Tout bouge, les ailes des oiseaux, les sacs plastiques vides gonfl\u00e9s, les cheveux des passants. Tout dans le mouvement, moi aussi. Chevelures, plumes, \u00e9charpes, d\u00e9sordonn\u00e9es, \u00e9parpill\u00e9es, agglom\u00e9r\u00e9es dans le cadre du Leica. Au-dessous des coups d\u2019ailes et de bec, des m\u00e8ches verticales, des vestes gonfl\u00e9es, des corps pench\u00e9s. Les cris des oiseaux hargneux. La mer l\u00e0-bas, pas vue, pas prise. Les nuages et leurs ombres d\u00e9filent. Les masses se forment, se d\u00e9forment si vite. Et moi embarqu\u00e9e par. Je photographie ce groupe d\u2019oiseaux voraces, ces t\u00eates qui se piquent, qui s\u2019arrachent la nourriture en vol, qui cherchent \u00e0 \u00e9viter le bec de l\u2019autre, qui repartent, qui montent vers le soleil absent, qui r\u00e9it\u00e8rent leur attaque, qui ont l\u2019air de chuter, d\u2019arr\u00eater le combat. Mais non, les oiseaux reviennent \u00e0 la charge, ils gueulent, se battent. C\u2019est moche de s\u2019attaquer pour une frite. M\u00e9taphore d&rsquo;une guerre. Le vent me so\u00fble. Le bruit du vent dans la b\u00e2che de la baraque. Trop petites les frites pour \u00eatre vues dans le cadre photo. Je cadre toujours les go\u00e9lands toujours en vol qui volent toujours des frites. Les ailes en V. Ils plongent vers une poubelle \u00e9ventr\u00e9e. Groupe de gros oiseaux je te cadre comme je peux. Au plus pr\u00e8s les plus agressifs. Moi j\u2019ai pas faim, j\u2019ai presque peur d\u2019eux. La lumi\u00e8re change sans cesse. Un \u00e9norme nuage soudain, un paquet de plumes sous un autre soudain. Aucune crainte de rien. Ni de moi, ni des autres. Ils s\u2019approchent, je m\u2019approche. Poubelle attractive pour eux, pour moi. P\u00eale-m\u00eale je cadre les restes des barquettes qui d\u00e9bordent de la poubelle et les becs des go\u00e9lands et les ailes des go\u00e9lands qui planent et les pattes des go\u00e9lands qui pendouillent. Mes cheveux dans le vent, devant les yeux, dans le cadre. Je ne lutte pas. Cheveux et plumes et bec. Pas d\u2019ongle. Je m\u2019arr\u00eate l\u00e0. Eux pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">photo 5<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sous le spot d\u2019une salle de bain mal \u00e9clair\u00e9e, elle a la t\u00eate sous le robinet du lavabo. Elle s\u2019asperge d\u2019eau. Les gouttes viennent jusqu\u2019\u00e0 moi. Ses doigts osseux \u00e9cart\u00e9s, ses paumes enferment l\u2019eau, tamponnent son visage. Elle ferme les yeux. Gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Sur sa peau, l\u2019eau glisse, ou ce sont peut-\u00eatre des larmes. Je ne sais pas. Elle ne parle pas, elle ne peut pas. De quoi se purifie t-elle\u00a0? Je ne sais pas o\u00f9 me placer pour la photographier. Elle me touche. Je dois prendre un peu de distance. Pas assez de lumi\u00e8re ici et elle bouge beaucoup. Ce besoin de trop s\u2019agiter qu\u2019elle a. Ce sera une image sale d\u2019une sc\u00e8ne ambivalente, une image fant\u00f4me d\u2019une probable douleur. Le maquillage des yeux se dissout. Coulures sombres. Ses doigts devant ses yeux si fort ferm\u00e9s, si grands ouverts. Tant de brillance. Parfois un \u00e9clair de violence. Il est pass\u00e9. Rat\u00e9. Je l\u2019ai vu, pas su l&rsquo;arr\u00eater. Tout change si vite. La position de ses mains, la chor\u00e9graphie de ses ongles au vernis noir brillant. F\u00e9briles. L\u2019eau brille, emporte, noie, dilue l\u2019image. Rien n\u2019arr\u00eate l\u2019image et l\u2019image ne pourra arr\u00eater le geste. Tristesse foutoir o\u00f9 tout se m\u00eale o\u00f9 plus rien ne se voit. Toutes ces larmes qui partent, qui ne partent pas, toute cette eau rivi\u00e8re sous le robinet qui coule \u00e0 fond, \u00e0 jet continu, sur son visage pas reconnaissable. Je finis par trouver o\u00f9 mettre le Leica. L\u00e0 o\u00f9 je ne peux pas \u00eatre, coll\u00e9 le long du mur, derri\u00e8re le robinet, face \u00e0 son visage. Mais que pourra t-on voir dans l\u2019image avec ce cadre de biais, avec ce Leica tenu dans une main instable\u00a0\u00e0 bout de bras ? Comme elle je tremble un peu. Et que pourra t-on voir de ce que je per\u00e7ois, de ce qu\u2019on ne voit pas, \u00e0 part des taches plus ou moins noires, des formes plus ou moins interpr\u00e9tables dans des grains de lumi\u00e8re\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>photo 1 Paris Porte de Pantin. 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