{"id":95118,"date":"2022-10-13T15:02:24","date_gmt":"2022-10-13T13:02:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=95118"},"modified":"2022-10-13T19:23:26","modified_gmt":"2022-10-13T17:23:26","slug":"une-douleur-authentique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/une-douleur-authentique\/","title":{"rendered":"#photofictions #03 | Une douleur authentique"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"853\" data-id=\"95119\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/Patrick-1024x853.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-95119\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/Patrick-1024x853.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/Patrick-420x350.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/Patrick-768x640.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/Patrick-1536x1280.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/Patrick.jpg 1855w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p><em>Sur la table en bois lamin\u00e9 blanc gisent une bouteille de cr\u00e9ment brut apparemment vide, deux paquets de cigarettes \u2013 Marlboro, Gitanes  \u2013 , une feuille d&rsquo;aluminium, une serviette en papier chiffonn\u00e9e, un verre sans pied \u00e0 demi plein. Un deuxi\u00e8me verre, cach\u00e9 derri\u00e8re la bouteille, contient encore un fond d&rsquo;alcool, ce qu&rsquo;on ne saurait affirmer pour le troisi\u00e8me dont on n&rsquo;aper\u00e7oit que le bord, en bas de la photographie. Un homme \u2013 la seule personne figurant sans \u00eatre coup\u00e9e par le cadre \u2013 est assis en bout de table&nbsp;: grand, brun, fris\u00e9, arborant une moustache bien fournie en forme du fer \u00e0 cheval. Il est pris de profil, paupi\u00e8res mi closes. L&rsquo;index et le majeur entre lesquels un m\u00e9got se consume pointent une cible invisible. Avertissement, menace, en direction du hors champ&nbsp;? Pantomime imbib\u00e9e d&rsquo;ivresse, trahison du corps&nbsp;? Deux liser\u00e9s argent\u00e9s s&rsquo;imprimant sur le fond vert de l&rsquo;aquarium derri\u00e8re lui, deux t\u00e2ches minuscules pr\u00e8s du front et au dessus de l&rsquo;\u00e9paule \u2013 paillettes, \u00e9tincelles ou flamm\u00e8ches subliminales \u2013 assurent la convergence des regards. Celui du gamin en pyjama, d&rsquo;abord, qu&rsquo;on dirait presque incr\u00e9dule, affal\u00e9 dans son fauteuil. Seuls son buste, un bras et son visage ont \u00e9t\u00e9 captur\u00e9s par le cadre. Deux doigts dans la bouche, ses yeux \u2013 points rouges sur fond blanc \u2013 lorgnent vers le nimbe dessin\u00e9 par les petits poissons exotiques. Et sur le bord gauche ensuite, en bas, dans le coin, tout pr\u00e8s de la chaise vide, deux pr\u00e9sences amput\u00e9es, elles aussi&nbsp;: la premi\u00e8re est un morceau de visage \u2013 peut-\u00eatre une femme, mais pas s\u00fbr \u2013 tourn\u00e9 pareillement vers l&rsquo;homme&nbsp;; la seconde est un \u00e9chantillon de chemise \u00e0 carreaux. Il en sort une main pos\u00e9e sur ce que l&rsquo;on pr\u00e9sume \u00eatre une cuisse. Le fragment d&rsquo;un corps seulement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Au moment o\u00f9 tu m&rsquo;as dit \u00ab&nbsp;je suis votre p\u00e8re, quand m\u00eame&nbsp;\u00bb, un enfant avait pris possession de ta voix. Tu m&rsquo;as demand\u00e9 pourquoi nous ne voulions plus te voir. C&rsquo;\u00e9tait si \u00e9vident que je n&rsquo;ai pas su quoi te r\u00e9pondre. Dans tes yeux la na\u00efvet\u00e9 et l&rsquo;\u00e9tonnement prenaient toute la place, j&rsquo;ai du lutter pour ne pas rendre les armes. J&rsquo;aurais voulu trouver la force de te donner cette lettre qui se trouvait dans ma poche, mais devant toi je n&rsquo;assumais plus l&rsquo;incipit: \u00ab&nbsp;je crache sur ton nom qui me d\u00e9signe aussi&nbsp;\u00bb. Fix\u00e9e au mur en face de moi la t\u00e9l\u00e9vision passait en boucle les r\u00e9sultats des courses. Les tickets perdants jonchaient le sol sous le repose pieds du bar. J&rsquo;ai propos\u00e9 qu&rsquo;on aille marcher un peu. Alors que tu descendais du tabouret j&rsquo;ai senti en moi l&rsquo;amorce d&rsquo;un geste pour te soutenir. L&rsquo;ai suspendu. Le temps de te regarder. Et puis dehors, sur le trottoir, j&rsquo;ai pris l&rsquo;air froid \u00e0 plein poumons. J&rsquo;ai visualis\u00e9 l&rsquo;obscurit\u00e9 poisseuse qui r\u00e9gnait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du rade, j&rsquo;ai souffl\u00e9 un grand coup. Tu t&rsquo;es extirp\u00e9 de l&rsquo;ombre \u00e0 ton tour&nbsp;: tes \u00e9paules diminu\u00e9es, suspendues dans les airs par un cintre invisible&nbsp;; tes muscles fondus, tes jambes faiblardes, ta peau devenue grise. Mais toujours cette d\u00e9marche en canard \u2013 celle qui me d\u00e9concerte quand je surprends mon propre reflet dans une vitrine. Je t&rsquo;ai vu venir vers moi et j&rsquo;ai pens\u00e9&nbsp;: jamais je ne porterai la moustache. Nous nous sommes mis \u00e0 marcher c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, en silence. Nos bouches crachaient de la vapeur. Tu t&rsquo;es tass\u00e9 un peu plus dans ton manteau, tu respirais mal. Je t&rsquo;ai demand\u00e9 si tu fumais toujours. Tu m&rsquo;as jur\u00e9 que non. J&rsquo;en avais mal au c\u0153ur \u00e0 sentir toute l&rsquo;amplitude de mon corps en comparaison du tien. Tu as voulu avoir des nouvelles de la famille. Je t&rsquo;ai r\u00e9pondu par une v\u00e9rit\u00e9 crue. Alors tes fr\u00eales \u00e9paules ont fait trois petits bonds, comme le moteur d&rsquo;une voiture qui tousse. La machine cale, ne red\u00e9marre plus&nbsp;; j&rsquo;ai pens\u00e9&nbsp;: c&rsquo;est bon, il conscientise. Les yeux riv\u00e9s au sol, ta main cherchant mon \u00e9paule. La mienne d\u00e9sirant quelque chose aussi, sans doute. Et ensuite, les poils qui s&rsquo;h\u00e9rissent. Vibrations d&rsquo;\u00e9nergie \u00e0 basse fr\u00e9quence&nbsp;: ton sang, le mien, nos vases communicants. Quelque chose est pass\u00e9. Je te retrouve dans la douleur, sans mensonges. Et c&rsquo;est ce que j&rsquo;attendais sans doute: une douleur authentique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur la table en bois lamin\u00e9 blanc gisent une bouteille de cr\u00e9ment brut apparemment vide, deux paquets de cigarettes \u2013 Marlboro, Gitanes \u2013 , une feuille d&rsquo;aluminium, une serviette en papier chiffonn\u00e9e, un verre sans pied \u00e0 demi plein. 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