{"id":95246,"date":"2022-10-16T12:01:03","date_gmt":"2022-10-16T10:01:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=95246"},"modified":"2022-10-22T15:13:39","modified_gmt":"2022-10-22T13:13:39","slug":"photofictions-5-vienne-avant-premiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-5-vienne-avant-premiere\/","title":{"rendered":"#photofictions #05 | Vienne avant-premi\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"797\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/Wien_von_oben_Pressefoto_01_1490119535198197-797x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-95251\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/Wien_von_oben_Pressefoto_01_1490119535198197-797x1024.jpg 797w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/Wien_von_oben_Pressefoto_01_1490119535198197-327x420.jpg 327w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/Wien_von_oben_Pressefoto_01_1490119535198197-768x987.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/Wien_von_oben_Pressefoto_01_1490119535198197.jpg 820w\" sizes=\"auto, (max-width: 797px) 100vw, 797px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour de novembre, ils se tenaient plant\u00e9s face \u00e0 la Samaritaine. Il faisait froid, m\u00eame pour Selim qui aimait la duret\u00e9 jusque dans le climat. La soigneuse avait maigri, ce qui ne lui allait pas mal, sans pour autant \u00eatre bon signe. Quant \u00e0 Osmin, les ponts le rendaient nerveux, \u00e0 Paris comme ailleurs et dans le besoin urgent d\u2019aller voir ailleurs, il rappelle \u00e0 Selim qu\u2019ils ont une maison et qu\u2019il serait bien temps d\u2019y aller voir. Nous avons une maison\u2009? s\u2019\u00e9tonne la Soigneuse. Osmin peut dire \u00e7a, mais c\u2019est d\u2019un immeuble qu\u2019il s\u2019agit. Ils ne lui racontent pas tout. Ce n\u2019est pas toujours un effet de malice, ils oublient. Ils sont occup\u00e9s \u00e0 autre chose. Selim, cela cr\u00e8ve les yeux et elle est bien plac\u00e9e pour le savoir, c\u2019est \u00e0 tenir debout. Pour Osmin, elle a sa petite id\u00e9e, mais comment pourrait-elle la formuler sans pr\u00eater \u00e0 rire\u2026 elle n\u2019y est pas encore arriv\u00e9e. Osmin ne comprend pas pourquoi Selim utilise tant de mots. Une maison, \u00e7a dit bien la chose. Il y a un toit, personne ne rentre de vacances pour les mettre dehors ou crier en d\u00e9couvrant comment ils vivent\u2026 Et o\u00f9 est-elle situ\u00e9e\u2009? Elle a dit \u00e7a l\u2019air de rien, alors que son c\u0153ur s\u2019emballe \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un endroit calme. Poser le peu qu\u2019ils poss\u00e8dent. Soigner enfin Selim au lieu de le rafistoler sur le bord des routes. Cambrioler des villes, peut-on appeler \u00e7a une carri\u00e8re\u2009? Et le cas \u00e9ch\u00e9ant, est-elle convenable \u00e0 la longue\u2009?\u2026 Au cin\u00e9ma\u2009! d\u00e9clare Osmin avec aplomb. C\u2019est ce qu\u2019avait pr\u00e9tendu le type qui leur avait donn\u00e9 les clefs apr\u00e8s avoir longtemps et consciencieusement perdu aux cartes. Selim gagnait toujours, lui qui n\u2019avait jamais trich\u00e9, il \u00e9tait devenu le plus honn\u00eate des voleurs depuis que sa chance l\u2019avait laiss\u00e9 pour mort. C\u2019est \u00e0 Vienne, pr\u00e9cise-t-il \u00e0 la Soigneuse. \u00c0 quoi bon lui expliquer que le film des actualit\u00e9s datait et qu\u2019ils ne trouveraient plus qu\u2019une ruine de ce qui avait \u00e9t\u00e9 la maison de couture la plus courue de la Mittel Europa\u2009? Elle le verrait de ses propres yeux&nbsp;: leur train partait dans la soir\u00e9e. Osmin non plus n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9venu. Depuis que Monsieur est reparti, Selim s\u2019ennuie \u00e0 Paris et une id\u00e9e, qui a le go\u00fbt d\u2019un vieil alcool chauff\u00e9 en fin de soir\u00e9e, le tient dans une forme de d\u00e9sir qu\u2019elle ne lui a jamais connu. Un d\u00e9sir de vivre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Osmin est bien le seul \u00e0 ne pas s\u2019\u00e9tonner qu\u2019il y ait effectivement un immeuble \u00e0 l\u2019adresse que le joueur leur avait indiqu\u00e9e sur une de ses derni\u00e8res cartes de visite. Il doit \u00eatre au fond de l\u2019eau de Monte-Carlo \u00e0 pr\u00e9sent, dit Selim, en fin connaisseur des fins de parties. Osmin frissonne. \u00c7a prend la forme d\u2019un spasme dans ce grand corps. Ils tournent autour du p\u00e2t\u00e9 de maisons pour trouver une entr\u00e9e. La porte principale a d\u00fb \u00eatre condamn\u00e9e il y a plus de dix ans. Derri\u00e8re, dans une rue large \u00e0 peine assez pour son tonnage, un camion emp\u00eache presque le passage des ouvriers. Ils pr\u00e9f\u00e8rent ce boyau au trajet des fa\u00e7ades, o\u00f9 leur aspect les \u00e9pinglerait sur le blanc impeccable des immeubles en pierre de taille. Mieux vaut passer par derri\u00e8re, o\u00f9 la suie et les fum\u00e9es d\u2019\u00e9chappement ont bien noirci les murs \u2014 \u00e0 toute heure les chats y sont gris \u2014, o\u00f9 en toutes saisons les pav\u00e9s de la rue sont couverts d\u2019une couche de gras bien loin du lustre des avenues voisines sous la pluie \u2014 du gras mat et collant venu d\u2019on ne sait o\u00f9, mais que les habitants imputent \u00e0 l\u2019\u00e9crasant derri\u00e8re de la maison de mode qui \u00e0 elle seule occupe enti\u00e8rement un des deux c\u00f4t\u00e9s de leur rue et les domine de ses sept \u00e9tages borgnes. Oui, borgnes exactement&nbsp;: toutes les fen\u00eatres d\u00e9finitivement closes, mur\u00e9es de tentures immobiles au point qu\u2019ils les croient de pierre, elles aussi, \u00e0 l\u2019exception de ce trou rond au-dessus du porche qui para\u00eet un gros \u0153il sans sommeil, toujours \u00e0 les toiser dans leur cuisine crasseuse, le r\u00e9duit de leur chambre o\u00f9 \u00e7a s\u2019entasse \u00e0 quatre ou cinq, o\u00f9 \u00e7a gueule quand ce n\u2019est pas \u00e0 se morfondre de la rare lumi\u00e8re et des maigres perspectives. Les travailleurs qui empruntent la ruelle gardent la t\u00eate encore pench\u00e9e \u00e0 contempler le reflet de leur dormeur dans chaque pav\u00e9. Osmin remonte leur courant pour faire place \u00e0 ses compagnons de voyage. Un des gars en bleu regrette chaque matin l\u2019\u00e9cole, il lit dix fois, vingt fois, sans m\u00eame s\u2019en apercevoir les lettres peintes en noir si net qu\u2019elles parviennent \u00e0 se d\u00e9tacher de la crasse du mur&nbsp;: ZUGANG NUR F\u00dcR PERSONAL UND ZULIFERER, tout en pressant le pas vers l\u2019atelier ouvert aux quatre vents o\u00f9 elles continueront leur danse syllabique jusqu\u2019au premier verre de blanc. Mais tandis que \u00e7a fraye entre les camions, les somnambules et les bicyclettes des mieux lotis, d\u2019autres regards sont capt\u00e9s d\u2019avance par la loupiote du tailleur d\u2019en face, une m\u00e9chante ampoule qui tout de m\u00eame fait un point chaud dans la naus\u00e9e du petit matin, la fatigue de la veille port\u00e9e sur les \u00e9paules en plus des besaces. La Soigneuse regarde le travail des doigts et de l\u2019aiguille. Elle n\u2019a pas souvent le mal du pays. Selim fait jouer la grosse cl\u00e9 dans la serrure de cette petite porte presque cach\u00e9e par les majuscules des inscriptions qui la surmontent. Elle grince comme un klaxon enrou\u00e9. La Soigneuse les a rejoints et ils entrent \u00e0 t\u00e2tons dans leur maison. <br>D&rsquo;abord, il fait noir comme dans un four. Elle allume des allumettes pour chercher une direction, que des courants d\u2019air malins soufflent l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre. Selim d\u00e9chire un rideau qui donne un peu de jour, et de quoi bricoler une torche. Il voit leur mine g\u00ean\u00e9e&nbsp;: c\u2019est notre maison, leur rappelle-t-il. Ils poussent des portes qui ne m\u00e8nent nulle part et un instant, ils pensent au labyrinthe en m\u00eame temps. Une porte s\u2019ouvre alors sur un flot de lumi\u00e8re. Ils abritent leurs yeux derri\u00e8re leurs mains, fixent le sol. Une mosa\u00efque, ce qu\u2019il en reste, la queue d\u2019un dragon\u2009? Les feuilles d\u2019une fleur\u2009? Le c\u0153ur d\u2019un iris\u2009? Ils suivent les petits carreaux de couleurs jusqu\u2019\u00e0 la but\u00e9e ronde d\u2019un escalier monumental. Leurs yeux s\u2019accoutument \u00e0 la lumi\u00e8re qui pleut du plafond. Les mod\u00e8les en noir et blanc des actualit\u00e9s posent en quinconce sur les marches. Tout en haut, le fant\u00f4me de <em>Madame<\/em>, la couturi\u00e8re fran\u00e7aise, aur\u00e9ol\u00e9 de poussi\u00e8re. La Soigneuse se souvient tr\u00e8s bien de la photo dans le journal fran\u00e7ais, mais de l\u2019article, non. Elle ne l\u2019avait peut-\u00eatre m\u00eame pas lu, \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Elle \u00e9tait jeune\u2026 \u00c0 mesure qu\u2019ils s\u2019\u00e9l\u00e8vent dans les degr\u00e9s ils aper\u00e7oivent la distribution des portes en arc de cercle, les vitraux crev\u00e9s, les couleurs pass\u00e9es dans cette inondation de lumi\u00e8re, le faste vieillot et d\u00e9glingu\u00e9 <em>\u00e0 la Fran\u00e7aise<\/em>, Selim murmure&nbsp;: des millions de travaux\u2026 Mais la Soigneuse lui souffle&nbsp;: ou bien on fait comme avec toi, rafistoler, s&rsquo;arranger\u2026 Je ne sais pas, cette fois-ci je ne sais pas, r\u00e9pond-il sans \u00e9lever la voix. Osmin se meut comme un poisson dans les \u00e9tages de cet aquarium, elle croit voir ses tempes s&rsquo;animer d&rsquo;un l\u00e9ger va et vient, quelle dr\u00f4le de cr\u00e9ature ! Et toujours ils s\u2019\u00e9l\u00e8vent, marche apr\u00e8s marche, de pierre, de bois, ouvrant les portes au hasard, se laissant aller \u00e0 se perdre, \u00e0 s&rsquo;appeler de loin pour faire jouer l&rsquo;\u00e9cho et l&rsquo;\u00e9trange acoustique des couloirs qui les fait appara\u00eetre l\u00e0 o\u00f9 ils ne sont pas, et parfois emp\u00eache leur voix comme si elles se prenaient dans chaque ectoplasme qu&rsquo;elle croise\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Parvenus sur le toit qui faisait une terrasse, l\u2019air leur parut \u00e9trangement l\u00e9ger. Selim s\u2019avan\u00e7a vers la balustrade ouvrag\u00e9e qui ceinturait ce grand espace libre sous le ciel. La Soigneuse frissonna par avance\u00a0: la longue silhouette de Selim dans le contre-jour, le vide \u00e0 port\u00e9e de la main\u2026 Sans se retourner vers eux, il dit que sa d\u00e9cision \u00e9tait prise, Osmin avait raison, c\u2019\u00e9tait l\u00e0 leur maison. Il embrassa longuement les toits de la ville du regard et le ciel avec eux\u00a0: \u00ab\u2009Et voil\u00e0 l\u2019issue de secours\u2009\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u2009Et voil\u00e0 l\u2019issue de secours\u2009\u00bb <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-5-vienne-avant-premiere\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#photofictions #05 | Vienne avant-premi\u00e8re<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":95251,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3865,3815],"tags":[1631,3884],"class_list":["post-95246","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-05_savelli","category-photofictions","tag-serail-2","tag-vienne"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/95246","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=95246"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/95246\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/95251"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=95246"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=95246"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=95246"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}