{"id":95320,"date":"2022-10-17T13:21:20","date_gmt":"2022-10-17T11:21:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=95320"},"modified":"2022-10-17T19:22:41","modified_gmt":"2022-10-17T17:22:41","slug":"photofictions-7-un-cliche-de-famille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/photofictions-7-un-cliche-de-famille\/","title":{"rendered":"#photofictions #7 | un clich\u00e9 de famille"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"724\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/347451CC-42CC-4470-BDD2-D0AF2C5AB0D4-1024x724.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-95321\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/347451CC-42CC-4470-BDD2-D0AF2C5AB0D4-1024x724.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/347451CC-42CC-4470-BDD2-D0AF2C5AB0D4-420x297.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/347451CC-42CC-4470-BDD2-D0AF2C5AB0D4-768x543.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/347451CC-42CC-4470-BDD2-D0AF2C5AB0D4-1536x1086.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/347451CC-42CC-4470-BDD2-D0AF2C5AB0D4.jpeg 1600w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Les voil\u00e0. Il est 15 heures. Ils ont choisi l\u2019heure. Mais que d&rsquo;\u00e9nervement. Ils sont cinq, deux adultes et trois enfants. Seul l&rsquo;homme parle. Il dirige, il exige. Mal \u00e0 l&rsquo;aise, ses gestes et ses paroles sont d\u00e9cal\u00e9s, comme si je le voyais dans le lointain, le son m&rsquo;atteint apr\u00e8s ses nombreuses gesticulations, il occupe le terrain,  les autres sont comme afflig\u00e9s, pris dans une flaque d&rsquo;huile visqueuse. Lors de la prise de rendez-vous, il m&rsquo;a expliqu\u00e9 sa demande comme si sa vie en d\u00e9pendait. Encore maintenant, j&rsquo;ai beau dire qu&rsquo;\u00e9tant portraitiste, je vais faire tout ce qu&rsquo;il veut, il me r\u00e9explique encore une fois ce dont il a besoin. Le b\u00e9b\u00e9 dans les bras de la femme se met \u00e0 pleurer. Les deux fillettes se tiennent par la main derri\u00e8re elle, dans ses jambes. Et lui il parle. Il ouvre grand la bouche, il bouge les bras, ne cesse de s&rsquo;agiter. Comme il est sanguin, il transpire, sa peau se met \u00e0 briller. Je le lui fait remarquer, la qualit\u00e9 de la photo pourrait s&rsquo;en trouver amoindrie. Il se fige, pris en faute. Il sort un mouchoir \u00e0 carreaux de sa poche, pli\u00e9 et repass\u00e9 avec grand soin, il le secoue et \u00e9ponge son visage, puis il essuie avec soins ses mains, roule en boule le mouchoir redevenu un vulgaire morceau de tissu, et le fait dispara\u00eetre dans sa poche de pantalon. Il respire et sourit. Toujours crisp\u00e9, il semble un instant se calmer, mais d\u00e9j\u00e0 il reprend la demande, m&rsquo;explique pour la cinqui\u00e8me fois l&rsquo;enjeu de la photo. Une photo d&rsquo;identit\u00e9 familiale. Avec une liste de crit\u00e8res pr\u00e9cis. Une liste donn\u00e9e par les autorit\u00e9s. Une photo \u00e0 envoyer \u00e0 l&rsquo;avance et qui sera v\u00e9rifi\u00e9e lors du passage de la douane. Le poste fronti\u00e8re o\u00f9 se rendre est d\u00e9sign\u00e9, et l&rsquo;horaire est fix\u00e9. Les t\u00eates seront bien d\u00e9gag\u00e9es. Les cheveux relev\u00e9s laisseront voir les oreilles. Le front aussi sera libre. Une photo de dix centim\u00e8tre sur dix, noir et blanc,  avec l&rsquo;ensemble des visages vers l\u2019objectif, les mains de chacun bien visibles. Ni sourire ni grimace. Pas de torsion du cou ni de pose de trois-quarts, pas de profil \u00e9videmment. Un arri\u00e8re-plan blanc ou clair. Uni. L&rsquo;homme parle et j&rsquo;installe le mat\u00e9riel. Le cadre est pr\u00eat mais j&rsquo;essaie en vain de les faire tenir immobiles, ensembles et tranquilles. Finalement les filles sont trop bas, je leur trouve deux tabourets et les juche \u00e0 la hauteur des parents. L&rsquo;homme est derri\u00e8re les enfants, rehauss\u00e9 d&rsquo;une marche, l&rsquo;ensemble dessine un triangle dont le corps de l\u2019homme en chemise et sans cravate forme le grand c\u00f4t\u00e9. Mais le b\u00e9b\u00e9 se met \u00e0 bouger. Il faut le calmer et attendre. Les filles se grattent la t\u00eate et d\u00e9font leur cheveux tir\u00e9s trop en arri\u00e8re. Tous s&rsquo;\u00e9cartent \u00e0 nouveau et la m\u00e8re recoiffe les deux enfants. Ses cheveux \u00e0 elle sont roul\u00e9s en chignon cr\u00eap\u00e9. Une coiffure d\u00e9mod\u00e9e en ce jour de septembre 1963, et qui la vieillit. Son cou est d\u00e9gag\u00e9 comme exig\u00e9, par une robe \u00e0 bretelles larges au d\u00e9collet\u00e9 carr\u00e9. Les filles s&rsquo;assagissent. Dans les bras de l&rsquo;homme, le b\u00e9b\u00e9 semble endormi et \u00e7a l&#8217;embarrasse, il le repasse \u00e0 la femme. Elle secoue le nourrisson et se pr\u00e9pare \u00e0 poser \u00e0 nouveau. Elle le tient bien redress\u00e9, ses yeux doivent \u00eatre visibles ou la photo sera rejet\u00e9e. Ils sont enfin en place. L&rsquo;homme a cess\u00e9 de bouger m\u00eame si son visage brille encore un peu. Les cheveux des filles sont parfaitement coll\u00e9s \u00e0 leur cr\u00e2ne, leurs fronts et leurs oreilles leur dessinent des masques tristes. Le bras nu de la m\u00e8re soutient le b\u00e9b\u00e9 en position haute et il est bien pr\u00e9sent, presque curieux. Elle me regarde droit, un peu raide, elle doit poser, elle pose. Je prends une premi\u00e8re s\u00e9rie de clich\u00e9s, v\u00e9rifie que je vois les mains, les \u00e9paules, les cous et annonce que c&rsquo;est termin\u00e9. La sc\u00e8ne n\u2019a dur\u00e9 que quelques secondes, mais les distances rapproch\u00e9es, ils n&rsquo;en ont pas l&rsquo;habitude, et vite chacun recule, reprend un \u00e9cart plus conforme \u00e0 la hi\u00e9rarchie. L&rsquo;homme, seul devant, \u00e0 passer la porte, press\u00e9, nerveux, et les quatre derri\u00e8re en petite horde, la femme au b\u00e9b\u00e9 et les deux petites, identiques et conformes, avec leurs m\u00eames silhouettes aux v\u00eatements tr\u00e8s ressemblants, \u00e0 la suivre, encombrantes dans son ombre. Qui s&rsquo;y tapissent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les voil\u00e0. Il est 15 heures. Ils ont choisi l\u2019heure. Mais que d&rsquo;\u00e9nervement. Ils sont cinq, deux adultes et trois enfants. Seul l&rsquo;homme parle. Il dirige, il exige. 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