{"id":95408,"date":"2022-10-17T19:48:36","date_gmt":"2022-10-17T17:48:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=95408"},"modified":"2022-10-17T21:37:52","modified_gmt":"2022-10-17T19:37:52","slug":"mes-sols","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/mes-sols\/","title":{"rendered":"cycle pousser la langue #01 | mes sols"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu le sais, \u00e7a, que chaque chute est une fl\u00e8che dont la cible est le sol, tu le sais que ta premi\u00e8re cible, sans doute presque blanche, sans doute \u00e0 peine froide, sans doute mal carrel\u00e9e, tu l\u2019as rencontr\u00e9e juste sorti du ventre, juste sorti, clinique des Noriets, \u00e9t\u00e9 caniculaire tandis que les autres d\u00eenent \u00e0 l\u2019ombre des platanes, toi, tu tombes vers lui, au ralenti, \u00e9clair inexorable et condens\u00e9 du chemin \u00e0 parcourir, du ventre \u00e0 la terre tu balaieras la poussi\u00e8re, pi\u00e8tre clown, d\u00e8s le d\u00e9but dans le blanc des photos noires, la tache sur ton nez, la marque rouge \u00e0 tout jamais sur ces photos, la marque du mercurochrome sur le nez, \u00e0 tout jamais la marque te rappelle de quelle poussi\u00e8re tu viens vers quelle poussi\u00e8re tu chois, vers quelle chute tu te pr\u00e9cipites, petit morceau de chair, petite p\u00e9pite d\u2019or \u00e0 peine extraite au fond du gouffre et promise aux p\u00e9pins, petit Orph\u00e9e plongeant dans l\u2019\u00e9paisseur du froid, dis-moi quelle est ta chute, je te dirai quel est ton chant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On avait mis des draps parterre, on avait mis des couettes, des oreillers, tout ce qu\u2019on avait sous la main, on se cachait derri\u00e8re son lit de fille, son lit d\u2019enfant, on se cachait, tout doucement, pour \u00eatre au chaud, pour \u00eatre bien, on se cachait, pour s\u2019aimer librement, et cette couche improvis\u00e9e n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un nuage o\u00f9 l\u2019on dansait, allong\u00e9s l\u2019un dans l\u2019autre, au creux de notre foi, il y avait l\u00e0 des fleurs violettes et du lin blanc, il y avait l\u00e0 tout l\u2019amour du monde, tout l\u2019amour qui exista jamais, tout l\u2019amour mais pas toujours et c\u2019\u00e9tait si fort, si beau, si puissant que la vague o\u00f9 nous dansions continue de rouler, qu\u2019elle tourne encore, la vague, avec seulement le souvenir aujourd\u2019hui dans le sillage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\">La terre est s\u00e8che, dure, quelques jeunes pousses de bl\u00e9 s\u2019y acharnent \u00e0 survivre, la plupart sont d\u2019un vert clair peu am\u00e8ne, d\u2019autres jaunes d\u00e9j\u00e0 et ce n\u2019est pas bon signe, moi je flotte quelque part au dessus, je me balance au gr\u00e9 du vent mais sans m\u2019\u00e9loigner pourtant, comme si du lien me maintenait \u00e0 cet endroit pr\u00e9cis du champ, ou plut\u00f4t de son bord, l\u00e0 o\u00f9 les engrais ont \u00e9t\u00e9 moins bien dispers\u00e9s, et, je le sens, quelque chose se pr\u00e9pare ici, l\u2019argile et le calcaire fomentent en sourdine de sournoises surprises et je me demande bien ce que c\u2019est, peut-\u00eatre est-ce li\u00e9 \u00e0 notre autodaf\u00e9, je ne suis pas certain mais voil\u00e0 que oui attends c\u2019est l\u00e0, quelque chose est l\u00e0, en dessous, profond, grondant, se r\u00e9pandant, cela (elle ?) se divise autour des roches et des cailloux, cela se r\u00e9partit fluide partout dessous, cela gagne du terrain dans tous les sens, cela s\u2019amasse, cela pressure, cela commencera bient\u00f4t \u00e0 remonter, cela doit bien \u00eatre une sorte de liquide, l\u00e0, dessous, en dessous, dedans la terre, et cela monte maintenant, cela va jaillir, exploser, inonder, cela pousse implacable, d\u2019une pression insoutenable, cela me remplit tout, et va jaillir en haut du ciel, mais\u2026 craquement sec, soudain, tr\u00e8s net, comme une branche morte qui c\u00e8de d\u2019un coup, c\u2019est la surface, c\u2019est la terre qui abdique et qui craque, et au lieu du geyser, c\u2019est un peu d\u2019eau qui sourd, juste un peu d\u2019eau qui sourd, qui s\u2019\u00e9coule, un chat qui s\u2019\u00e9tire, lentement, tr\u00e8s souple, sur l\u2019argile brune qui enfin va revivre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La moquette est r\u00eache, boucl\u00e9e, \u00e0 la fois grise et marron, ni trop serr\u00e9e ni trop \u00e9paisse, pas de ces moquettes \u00e9paisses et chaleureuses, un premier prix du Saint Maclou d\u2019Austerlitz, ce genre-l\u00e0, et c\u2019\u00e9tait celle de ma chambre d\u2019adolescent, plus pr\u00e9cis\u00e9ment celle de la chambre dans laquelle on m\u2019a laiss\u00e9 m\u2019installer au d\u00e9part de ma soeur, quittant ma pr\u00e9c\u00e9dente caverne, elle-m\u00eame pourvue d\u2019une autre moquette, bleue, rase, dure et \u00e9troite, pas vraiment ma moquette donc, dans une chambre qui n\u2019\u00e9tait pas vraiment la mienne donc, sous le toit de tuiles o\u00f9 j\u2019\u00e9crasais mes premiers m\u00e9gots, et m\u00eame si ce n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait ma chambre, c\u2019est pourtant l\u00e0, allong\u00e9 sur le dos, bras \u00e9cart\u00e9s sous le grand Velux, dans la lumi\u00e8re froide d\u2019apr\u00e8s-midis \u00e9touffants, \u00e9coutant d\u2019abord Dvorak et Mozart, puis Bach et The Temptations p\u00e8le-m\u00eale avec Les Jackon\u2019s Five, Claude Fran\u00e7ois et Julio Iglesias, tous les vinyles r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s aux encombrants de la ville, \u00e0 la poubelle, c\u2019est l\u00e0, sur le dos, fixant le rectangle de lumi\u00e8re grise au dessus de mes yeux, sous une pluie avare et les voies d\u2019Orly, c\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai ma premi\u00e8re rencontre avec le ciel, ma premi\u00e8re \u00e9piphanie, ce rectangle blanc sale au dessus de moi qui s\u2019est mis \u00e0 vibrer doucement, \u00e0 trembloter d\u2019abord, avant d\u2019osciller plus franchement, de r\u00e9sonner d\u2019une onde inconnue, d\u2019une force p\u00e9n\u00e9trante et me prenant tout entier dans un vertige d\u2019unisson, depuis ce tapis bon march\u00e9, cette mati\u00e8re organis\u00e9e pour les co\u00fbts, pour les coups, pour \u00e9corcher les genoux et les coudes, mais dont la raideur peut-\u00eatre m\u2019a sauv\u00e9 ce jour l\u00e0, emp\u00each\u00e9 de m\u2019envoler, de me dissoudre tout \u00e0 fait dans le ciel, mati\u00e8re ingrate dont le contact d\u00e9sagr\u00e9able m\u2019a rappel\u00e9 que le monde existait, que je n\u2019\u00e9tait pas qu\u2019une lumi\u00e8re sale et h\u00e9sitante entre le clair et l\u2019obscur, non pas quelque part entre les deux mais alternativement, d\u2019une extr\u00e9mit\u00e9 \u00e0 l\u2019autre, au rythme de mon sang dans les veines, dans les tympans, dans les membres et la r\u00e9tine, plongeant et remontant, \u00e9blouissante et puis perdue dans le fond du fond du noir de mon souffle \u00e9tal\u00e9 bras ouverts.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu le sais, \u00e7a, que chaque chute est une fl\u00e8che dont la cible est le sol, tu le sais que ta premi\u00e8re cible, sans doute presque blanche, sans doute \u00e0 peine froide, sans doute mal carrel\u00e9e, tu l\u2019as rencontr\u00e9e juste sorti du ventre, juste sorti, clinique des Noriets, \u00e9t\u00e9 caniculaire tandis que les autres d\u00eenent \u00e0 l\u2019ombre des platanes, toi, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/mes-sols\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">cycle pousser la langue #01 | mes sols<\/span><span 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